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Les
champignons de Léon
le "Tamalou"
par
Bernard Davidou
Un enfant du
village ?
Marc, le fils de
l'Antoinette, était, selon l'expression usuelle " du village
" et personne ne lui contestait cette appartenance. Né après
la guerre, ses parents l'avaient envoyé contre son gré faire des
études à Toulouse. Il était devenu un citadin qui vivait toute la
semaine dans cette ville ou il exerçait un métier d'ingénieur
correctement payé. Adulte il reconnaissait leur mérite car, par
leur fermeté mais aussi leur sacrifice, ils lui avaient permis
d'accéder à ce statut.
Il avait conservé
cependant un profond attachement à la terre et à son village dont
il avait été frustré durant sa jeunesse. Pour ces raisons et
aussi par égard pour ses parents devenus vieux, il y avait
restauré, dés les débuts de sa vie professionnelle, une maison
qu'il rejoignait avec sa famille toutes les fins de semaine.
Néanmoins, ses voisins au village, tout en lui gardant amitié et
parfois un peu d'envie pour sa relative réussite, manifestaient une
certaine distance. Il était devenu un autre et elle se traduisait
par des détails de comportement comme le fait de refuser de parler
patois avec lui ou d'éviter en sa présence certains sujets qui
concernaient la vie de la communauté.
Les champignons
sont sortis.
Depuis
quelques jours les premiers champignons avaient fait leur apparition
au marché de Cahors. Dans les villages de Boissières, Calamane,
Nuzéjouls, Uzech et alentours le bruit courait, en ce début juin,
les amis ne se saluaient plus que par " ils sont sortis,
irez-vous ? ". Le père Léon, comme tous les ans, avait
anticipé la rumeur et commencé une abondante cueillette dés le
mercredi matin, premier jour de la vieille lune. Aussi en ce samedi
décida-t-il d'aller à nouveau parcourir les bois de châtaigniers,
avec sa canne et son panier mais sans conviction.
Agriculteur-retraité depuis peu il était libre de son temps.
Il aimait marcher en
prenant le temps de retrouver les champs, les bois ou les prés
quelle que soit la saison. En fait, il aimait la terre, sa terre et
s'émerveillait de ses différentes transformations d'une saison à
l'autre ou au cours des années. Quand il était plus jeune, il
aimait la fouler pieds nus ou s'y étendre pour la sieste l'été,
ce qui désespérait sa femme qui redoutait un refroidissement.
Tout en marchant il
évoqua un moment son souvenir, la seule grande aventure de sa vie:
Il regretta de s'être décidé à lui " parler " alors
qu'ils étaient déjà trop vieux pour avoir des enfants. Lors de sa
disparition brutale, elle l'avait laissé seul avec un chat commun
auquel il n'avait jamais fait attention de son vivant. Il s'y était
attaché depuis comme un rescapé s'accroche à un objet qui lui
rappelle une catastrophe, un désastre.
Depuis son veuvage, il
y a quelques années, ces pensées lui revenaient souvent et il les
chassait avec un mouvement d'humeur que trahissait une ombre
fugitive passant sur son visage.
Léon rencontre
Marc.
Il avançait dans le
bois sans chercher, écoutant et respirant pour le plaisir.
Au-dessus de sa tête, un chêne, couché par la dernière tempête,
étreignait son voisin et le vent qui agitait les cimes le faisait
gémir d'une plainte presque humaine. Attentif à ne rien déranger
au sol des herbes ou des ronces, il évitait de marcher sur la terre
meuble ou fraîche, là où les taupes viennent respirer par
exemple, afin que rien ne trahisse son passage et sa destination
vers ses " coins ". Il était jaloux de ceux-ci et
s'immobilisait chaque fois qu'il voyait venir vers lui un autre
cueilleur, le laissant passer en se dissimulant derrière un arbre.
La première fois qu'il vit Marc, la colère l'envahit une fois de
plus contre ces étrangers qui n'ont aucun droit de cueillette et ne
respectent pas la propriété privée.
Il l'observa un moment
cherchant à le reconnaître sans y parvenir. Visiblement le jeune
homme ne connaissait rien aux champignons et comme, de mémoire
d'homme, au village, on n'avait jamais rien trouvé là où il
cherchait, il le jugea inoffensif. Calmé, il l'observa avec
amusement et le vit fouiller sous les fougères qu'il écartait avec
précaution du bout de son bâton. Son sourire condescendant se
figea lorsqu'il le vit se baisser et ramasser ce qui lui parût
être un petit cèpe brun et luisant au chapeau rond et frais.
Ne pouvant résister
à la curiosité, il s'approcha sans précaution, faisant semblant
de chercher lui aussi. Arrivé à proximité il le salua en
cherchant à voir le contenu de son panier. Dans celui-ci il
reconnut une petite bouteille de bière vide et maculée de la terre
fraîche d'où Marc l'avait extraite. " C'est là toute votre
récolte ? " s'enquit-il mi-amusé mi-narquois. Le jeune homme
reconnut effectivement que c'était bien là tout ce qu'il avait
trouvé mais que ce faisant, il voulait contribuer à l'écologie de
la planète. En le félicitant Léon se dit que tant que les
girolles ou les cèpes ne clignoteraient pas comme l'ambulance, cet
écologiste ne ferait pas de mal à ses champignons. Soudain à
force de le dévisager, il sût qui il était tant les traits du
jeune homme lui rappelaient Antoinette.
Léon commence à
délirer "grave".
L'été qui suivit
passa sans que Léon rencontre Marc au village. Ce dernier avait
profité de ses congés dans un de ces lieux ou les citadins ont
l'habitude de se retrouver et s'entasser. Depuis cette première
rencontre, les pensées de Léon revenaient souvent vers sa
jeunesse, la bande de copains des années soixante, il évoquait
avec plaisir Antoinette qu'il avait courtisé un été, les autres
dont la vie avait dispersé la plupart. Il aimait retrouver dans son
souvenir leurs visages. A l'occasion des rencontres au village ou à
Cahors, il cherchait à savoir ce qu'ils étaient devenus, s'ils
avaient des enfants.
Les cèpes d'automne
ramenèrent Léon à ses promenades sylvestres. Il retrouvait les
arbres, les odeurs et en jouissait comme s'ils étaient sa
propriété exclusive. Il avançait, remuant ses souvenirs
lentement, prenant plaisir à les revivre intensément, dans tous
les détails, comme un scénariste fait quand il veut réaliser un
film. C'est brutalement qu'un matin l'idée s'imposa à lui comme
une certitude. Il se mit fébrilement à compter les années depuis
cet été ou il avait tellement dansé avec Antoinette que tout le
village s'attendait à les marier.
Il fouilla dans sa
mémoire le visage de Marc se demandant comment reconnaître son age
dans ce souvenir. Il regrettait de l'avoir considéré avec distance
et de s'être moqué, de lui avoir fait de la peine peut-être. Il
éprouva le besoin de le rencontrer à nouveau. Constamment ses
pensées revenaient vers celui qu'il n'appelait plus que " le
petit " avec une tendresse quasi paternelle.
Tout dans le présent
était prétexte à exhumer un souvenir en essayant de refaire
l'histoire de sa vie qui tournait en boucle dans sa pauvre tête
d'homme seul face à la vieillesse : Le train de Paris qui, après
le viaduc de Calamane, s'engouffrait dans le tunnel de Nuzéjouls,
dont il attendait auparavant avec amusement le long sanglot
étouffé d'agonie, lui rappelait à présent son départ pour
Marseille vers l'Algérie et les adieux d'Antoinette sur le quai de
Cahors. Le cri de victoire, qu'il poussait en débouchant sur la
vallée de Saint-Denis, le ramenait au présent jusqu'à ce qu'un
nouveau détail ne le replonge dans un passé qu'il s'efforçait de
retrouver et à partir duquel il recommençait à délirer..
La folie du vieux,
le souvenir de sa femme.
Il errait dans les
bois toute la journée et au village certains commençaient à se
poser des questions sur sa santé mentale. Rentré chez lui il
soignait le chat sans le voir et la bête, qui souffrait de cette
indifférence injuste, dépérissait.
Un soir, il pensa aux
rares photos de cette époque. Il se mit à les rechercher dans le
tiroir de l'armoire que sa femme avait réservée à cet usage et ou
il n'avait jamais fouillé de son vivant. Il reconnut son goût de
l'ordre en découvrant une série d'enveloppes dont chacune
contenait une tranche des souvenirs du couple, et sur lesquelles
l'écriture calligraphiée de son épouse indiquait l'époque ou
l'événement dont le contenu était l'objet.
Au-dessus, trop grande
pour entrer dans une enveloppe ou trop chargée d'émotion pour
celle qui avait ordonné le contenu du tiroir, était la photo de
leur mariage. Jusqu'à ce jour il n'avait jamais pris le temps de
regarder longtemps ce qu'il considérait comme des images. Il
l'ouvrit et pour la première fois la considéra avec attention,
fouillant dans les visages et les attitudes afin de ressusciter les
pensées et les sentiments cachés. Il se trouva un air inexpressif
et convenu. Sa femme éclatait de joie et de bonheur. L'évocation
du souvenir de la disparue lui fit retrouver son odeur et un moment
il crut la voir qui se frottait à lui en riant.
Enjambant le cadre de
la photo, il revit cette journée et laissa vagabonder son
imagination, selon son habitude depuis qu'il était inactif. Il
reconnut le gazon sur lequel le couple avait posé pour la photo et
sa ferme en arrière plan. Il imagina le petit grandissant dans sa
maison, entre la tendresse de sa femme et la sienne, moins
démonstrative mais aussi attentive. Dans son délire il inventait
des pseudos souvenirs avec des faits réels.
Le matin le trouva
assoupi au pied de son lit, tout habillé, la bouteille de ratafia
entre les jambes et la photo sur les genoux.
Le dénouement.
L'automne touchait à
sa fin et les cèpes étaient toujours aussi abondants cette
année-là. Marc connaissait maintenant les bois et les champignons.
A l'occasion de ses chasses il avait eu plusieurs fois l'occasion de
saluer le vieux Léon et avait remarqué son attitude ambiguë faite
de curiosité ou de sollicitude indiscrète. Il avait reconnu une
forme de tendresse qu'il jugeait excessive car il n'en connaissait
pas la raison.
La rumeur publique lui
avait appris les doutes que ses voisins avaient sur l'état mental
du vieil homme, et les champignons étaient devenus pour lui une
chose si passionnante qu'il ne souhaitait pas perdre du temps à
prolonger ces rencontres. Un jour cependant, alors qu'il venait de
remplir son panier dans un sous bois providentiel qu'il ne
connaissait pas, il le vit arriver avec précaution. Ne voulant pas
lui révéler par sa récolte le coin qu'il venait de découvrir,
Marc cacha son panier plein sous des fougères et mit ses mains dans
ses poches. 
Le vieil homme, qui
connaissait l'endroit depuis toujours, comprit ce que signifiait
l'attitude du cueilleur sans panier. Fouillant des yeux les
alentours, il vit très vite les feuilles retournées du tapis
végétal qui dénonçaient la cachette. Il se balança d'un pied
sur l'autre prêt à éclater d'une colère un moment contenue, puis
son visage se détendit et au fur et à mesure que ses traits
s'apaisaient une envie de rire le submergeait. Il marmonna entre ses
dents " bougré d'asé, hier je voulais te donner ma maison et
aujourd'hui tu me voles mes champignons ! ". Puis se calmant,
il dit à voix haute " c'est bien pitchoun, tu as fait des
progrès
" Et il partit sur un grand éclat de rire qui
retentit dans la forêt bien après qu'il eut disparu sous les
arbres.
Marc reprit son
panier en pensant que De Gaule avait raison quand il disait que
" toute vieillesse est un naufrage ".
Comment Léon
devint un Tamalou (et arrêta le ratafia).
Léon sortit du
couvert des arbres et, regardant le ciel, se dit que l'hiver était
là. Il se demanda combien il lui restait de saisons de champignons
mais laissa la question sans réponse. Il se promit d'aller dès
le lendemain s'inscrire chez les " tamalous " car cela lui
occuperait l'esprit.
Il appelait ainsi les
adhérents du club de troisième âge parce qu'ils se saluaient
toujours par la même phrase rituelle : " et toi t'as mal où ?
".
Bernard DAVIDOU
décembre 2002
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