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En
ce temps-là les maisons de Calamane étaient, comme
aujourdhui, agenouillées autour de léglise qui, reconstruite
depuis, navait pas lorientation que nous lui connaissons.
Léclairage
municipal nexistant pas encore, le soir, les lueurs vacillantes
des « calhels » (1) dans les cuisines donnaient au
village lallure dun gros animal ventru et gris, aux multiples
yeux clignotants, assoupi au pied du coteau.
Comme
chaque fin dannée de ce siècle de superstition, par une nuit de
pleine lune, la bête, dont la tête orne encore de nos jours
langle de la maison de Monsieur X.. (2), reprenait vie. Elle
grimaça puis extirpa lentement son corps et ses pattes du calcaire
gris de la pierre dangle.
Après
quelques pas hésitants elle descendit « la carrière» (3)
dune allure plus assurée et commença son travail.
Elle
avait reçu mission, lors de la création du village, de
marquer les maisons du sceau invisible des malheurs quelles
subiraient dans lannée à venir. Elle disposait pour cela de
tout un assortiment de maladies ou autres mauvaises choses et
pouvait aussi bien distribuer la sécheresse ou linondation que
la famine ou la guerre.
Léclat
particulier de la lune ce soir là avait réveillé la bête
malfaisante la nuit de Noël mais elle ne le savait pas.
Elle
fit donc le tour du village, marquant au gré de sa fantaisie les
demeures cossues des laboureurs comme les humbles masures des
journaliers qui ne vivaient que de leurs bras.
A
cette époque la vie était dure pour tous et les années avaient
presque toutes leur cortège de deuils et de misères. Les hommes
qui survivaient sen accommodaient malgré tout. Les Calamanais
cependant supportent plus facilement ladversité quailleurs.
En effet, les habitants de notre village ont toujours eu, pour faire
face au malheur, un trésor qui existe partout certes, mais en moins
grande quantité: Chez nous, chaque maison est un coffre-fort à
tendresse.
Arrivée
au terme de sa tournée sur le pont qui enjambe le « Reignac »(4)
ayant épuisé son stock de malédictions pour lannée à venir,
la bête, insensible au courant dair glacial qui suit le cours du
ruisseau, sarrêta pour souffler un peu.
Après
que la cloche de léglise toute proche eut égrené et répété
les douze coups de minuit, elle fut intriguée par un bruit
quelle ne connaissait pas et qui séchappait dune maison
avec une forte odeur de lard et de choux. Intriguée elle
sapprocha et regarda à la fenêtre. Dans la salle sombre et
enfumée, au coin de la cheminée, une vieille berçait un enfant
tout en chantonnant et filant.
La
lueur blême du foyer, léclairage hésitant de la lampe à huile
et la tendresse du chant de laïeule donnaient au tableau une
dimension que la bête ne connaissait pas. Alors, vaincue par lémotion,
elle mesura la vanité de son travail et, regrettant toutes ses
mauvaises actions passées, se mit à pleurer.
Depuis
cette année-là, la bête reprend vie chaque nuit de Noël mais
elle ne distribue rien. Si vous vous attardez dans les rues de notre
village ce soir là, vous la verrez peut-être, après le douzième
coup de minuit, qui essaye de voler dans nos maisons, un peu de
notre tendresse à travers les rideaux de nos fenêtres.
(1) Calhel = Ancienne
lampe à huile de noix.
(2) Maison PALOMARES où
une tête grimaçante figure dans une pierre de langle ouest sur
la rue principale du village : « la carrière »
(carrièra en occitan).
(3) La carrière :
Rue principale du village (en occitan une rue s'appelle la
carrièra)
(4) Le Reignac est le
ruisseau qui traverse le village.
Bernard
DAVIDOU Sept 1981 |