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Cette
histoire m'a été racontée par mon père qui la tenait du sien.
Notre lignée (je n'aime pas ce mot que les hommes de notre contrée
emploient dans leur patois avec le sens de bois coupé pour aller au
feu), franchit les millénaires en deux ou trois générations, mais
nous avons l'habitude de compter les années, comme le font les
humains, depuis la naissance du Christ.
Vous
noterez que pour eux, il faut plus de trente générations pour un
millénaire. Pour cette raison cette histoire s'est perdue dans leur
souvenir. Je vais donc vous la restituer.
C'était
au cours des années qui ont précédé l'an mille. Mon Grand-Père
s'était pris d'amitié et de compassion pour un vieil homme qui
vivait sur le causse de Calamane, non loin de notre terre de
Berthot. Il avait l'habitude d'écouter et observer la nature et
appris ainsi le langage des végétaux et des animaux. Il avait avec
mon aïeul, les soirs d'hiver, de longues conversations silencieuses
empreintes de cette sagesse qui nous est naturelle, mais qui, disait
mon ancêtre, est exceptionnelle chez les humains.
Peu
avant l'an mille, les hommes avaient, à Paris, un roi qui
s'appelait Robert II. Il était fils et successeur de Hugues CAPET
fondateur de la dynastie. Malgré sa grande piété, il s'était mis
en tête de divorcer de la belle Rozala, fille de Béranger roi
d'Italie, pour épouser sa cousine Berthe veuve d'un petit comte de
province (dont il était fort épris malgré ses grands pieds).
Bien
que son comportement et son assiduité aux offices lui aient valu le
surnom de " Robert le pieux ", il aimait la compagnie des
filles. Il se maria une troisième fois quelques années plus tard.
Le pape menaçait Robert d'excommunication (ce qu'il se résolut à
faire finalement) et l'affaire, avec l'anarchie dans laquelle se
trouvait le royaume et la réputation de fainéantise que s'étaient
forgé les rois précédents, occupait les conversations des hommes
de toutes conditions.
A
cette époque, où les rares et courtes périodes de paix et de
relative prospérité alternaient avec la barbarie de la guerre, les
famines ou les épidémies, tout était sujet de pessimisme et
raison de désespérer pour le vieillard qui, de plus ayant perdu
ses enfants en bas age, était persuadé que tous ces signes
annonçaient avec la fin du millénaire, celle de son espèce et des
temps. Cet avis, disait-il, était partagé par ses semblables qui
déploraient, eux aussi, le relâchement général des murs et de
la religion.
Nous
avions encore, en cette fin du premier millénaire, la suprématie
sur la forêt qui s'étendait sur la presque totalité du royaume.
Le " Mas del Leu " était habité par des loups qui lui
avaient donné son nom. Des moines avaient repris une vieille villa
gallo-romaine à " Bouydou " et s'occupaient à
reconstruire et défricher, abattant à grands cris nos cousins
issus des glands que les animaux avaient disséminés aux quatre
coins du causse. La cloche de leur chapelle égrenait les heures de
la journée.
La
beauté de cette nature presque vierge que le soleil réinventait
chaque matin, le travail des hommes et leurs efforts pour coloniser
cette terre qui leur était destinée depuis la bible, tout était
pour mon grand-père motif de joie, d'émerveillement et de
confiance.
L'homme
l'écoutait poliment sans le croire ou partager son assurance dans
l'avenir.
Au
fil des jours, il espaça ses visites , les rhumatismes, la
vieillesse l'empêchaient de rendre visite plus souvent à son ami.
Puis il ne vint plus et le glas de Calamane porté par le vent
mauvais du nord renseigna mon grand-père sur les raisons de son
absence.
Mon
aïeul resta seul, pleurant son ami de toutes ses feuilles. L'an
mille tant redouté vint puis disparut et avec lui les terreurs des
hommes. Le défrichement timidement engagé s'amplifia, les terres
vierges mises en culture, les nouvelles techniques d'assolement
triennal, d'attelage par joug frontal permirent le développement de
la population. Les hommes oublièrent la terreur de l'an mille.
Peu
après on vit s'installer à Berthot un jeune couple avec un petit
prince blond comme le blé qui désormais remplaçait la broussaille
et les bois.
Le
vieillard avait eu tort de penser que le temps allait s'arrêter et
qu'il n'aurait pas de succession. Les hommes, dés qu'ils eurent
repris espoir perdirent l'habitude de parler aux chênes, mais nous
continuons à les observer et les aimer.
Si
l'an deux mille ou Internet vous font peur, retrouvez notre langage,
venez me voir, je vous l'apprendrai : Je suis le gros chêne de
Bayonnet sur le bord du plateau. Je vous connais tous, le soir je
contemple les lumières de vos maisons du haut de Calamane mais
aussi des villages environnants que sont Espère, Mercués, Douelle,
Caillac ou Saint-Henri, Saint Pierre la Feuille
. (en étirant
beaucoup mes plus hautes branches j'arrive à voir le bourg de
Calamane et Nuzéjouls).
Venez
vous asseoir entre mes racines, je vous apprendrai l'optimisme.
PS
: Je dédie ce texte à Claudine, Jean-Pierre et leur petit prince
blond.
Bernard
DAVIDOU 6 décembre 1999 |