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Les
" vacanciers " de la maison voisine étaient arrivés
depuis deux jours déjà et ils ne s'étaient pas encore
rencontrés.
Côté
estivants, les premières journées avaient été consacrées à
décompresser et prendre possession de cette grande maison ancienne,
louée meublée au vu des photos qui insistaient sur le "
barbecue " et la salle de bain, mais ne disait rien du charme
du " bolet " et de l'escalier avec ses grandes marches de
pierre à l'ombre de la treille.
Côté
autochtone ou agriculteurs de la ferme la plus proche, ces jours de
juillet étaient occupés par les moissons et les foins que l'on
rentre sous la menace des orages et qui, avec les soins aux bêtes
deux fois par jour, font les jambes lourdes et les reins douloureux
quand la famille se réunit le soir, tard, pour le dernier repas.
La
conversation s'établit gauchement le troisième jour quand
l'estivant prit le prétexte de s'enquérir du point de
ravitaillement le plus proche. Par la suite il prit l'habitude de se
fournir en produits frais auprès de ses voisins à qui il rendait
visite à l'étable, au moment de la traite manuelle du soir. De
jour en jour, ce contact avec l'étable, les bêtes, lui procurait
de plus en plus de plaisir.
Il
découvrait les vaches qui, dans un impressionnant mouvement de
cornes, arrachaient le foin du râtelier fixé au mur, sous la
trappe par laquelle l'agriculteur l'avait fait tomber de l'étage
supérieur.
Il
caressait les veaux qui tirant sur leur chaîne, appelaient leur
mère dans l'attente impatiente de la tétée. Un soir il s'amusa du
va et viens des hirondelles qui nichaient contre une poutre du
plafond, parmi les toiles d'araignées, et il observa un moment leur
manège. Il s'enivrait de l'odeur forte et chaude de la grange et
lorsqu'il rentrait au gîte rural, sa femme exigeait qu'il se douche
avant de passer à table.
C'est
ainsi que l'employé parisien vanta les avantages de la vie au grand
air, libre et responsable, proche de la nature. Il l'opposa au
travail " en miettes " qu'il subissait dans l'enfer
bruyant de la capitale.
Par
pudeur il s'abstint d'évoquer la menace de restructuration dont son
service était l'objet. Il s'enquit, avec tact, du prix du bétail,
des céréales et des rapports que les terres pouvaient donner. Il
laissait un long silence entre chaque question et son interlocuteur
lui était reconnaissant de marquer ainsi l'importance et le respect
que l'on doit à l'argent qui est si dur à gagner.
Plusieurs
fois, l'homme de la terre voulut répondre et parler des commodités
de la ville, de la certitude du salaire en fin de mois, des aléas
de l'agriculture et de l'élevage, de l'augmentation du prix du
carburant , bref de la régression constante du revenu agricole
mais son manque d'assurance dans les longues phrases et la
surveillance des bêtes l'empêchaient de s'exprimer autrement que
par des monosyllabes.
Désormais
la rencontre des deux hommes, en fin de journée, dans l'étable,
était devenue une habitude quotidienne. Ils avaient plaisir à se
retrouver comme s'ils étaient amis depuis toujours. De jour en
jour, la conversation de l'estivant se fit de plus en plus libre. Un
soir il développa son rêve de retour à la terre, ses projets : des
animaux, une petite maison avec une grande cheminée, un jardin, une
chèvre, un âne
L'agriculteur
sourit et acquiesça par politesse. Il songea avec nostalgie à
l'affiche sur le mur de la mairie, qui, lorsqu'il avait vingt ans,
avait failli changer le cours de sa vie parce qu'elle vantait les
avantages d'une carrière dans la gendarmerie
Après
avoir visité tout ce qui était répertorié dans le dépliant du
syndicat d'initiative, vint le jour du retour vers la capitale.
Les
deux amis trinquèrent aux vacances finies avec du ratafia, produit
naturel par sa fabrication, dont une bouteille servit de cadeau
souvenir.
On
se dit au revoir après avoir échangé adresse et numéros de
téléphone, au cas où l'agriculteur trouverait enfin cet automne
le temps de faire la visite au salon de l'agriculture dont il avait
envie depuis longtemps.
Lorsque
la voiture eut disparu au bout du village, il regarda successivement
les deux maisons fermées et celle de son voisin célibataire qui,
avec la sienne, constituaient le hameau où il avait toujours vécu.
Il se dit qu'il avait eu une belle vie. Il souhaita que, lorsqu'il
ne serait plus là, quelqu'un vienne, une fois par an habiter sa
maison.
Bernard
DAVIDOU octobre 1987 |