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Nos
anciens, qui étaient plus nombreux que nous sur les causses
calcaires de notre Quercy, utilisaient moins deau. Dans chaque
vieille maison ils nous ont laissé au moins une citerne où elle
était précieusement collectée pendant les saisons pluvieuses en
prévision de lété.
Ils
nimaginaient pas quun jour leurs descendants connaîtraient ce
réseau maillé de canalisations qui, de châteaux deau en
villages ou écarts irrigue nos éviers et baignoires et même nos
potagers.
Aussi,
quand ils le pouvaient, ils faisaient creuser un puits. 
Cétait
un investissement important et, le Crédit Agricole et ses prêts
bonifiés nayant pas encore été inventés, la décision se
mûrissait calmement sur plusieurs années ou même générations.
Lorsquelle avait été prise et que les années précédentes
avaient permis déconomiser largent nécessaire, on faisait
appel à un puisatier.
Quand
nous étions petits, ma sur et moi étions sujets à toutes les
maladies habituelles des enfants. Rougeole, oreillons, varicelle
etc, rien ne nous échappa et je men réjouis aujourdhui car
Maman, pour nous faire accepter notre sort, la visite du médecin et
ses instruments de torture (un saint homme qui venait de Catus (1)),
avait lhabitude de nous raconter une histoire.
Elle
avait été élevée par sa grand-mère de qui elle disait les
tenir. Cest ainsi quaprès un diagnostic confirmé elle me
raconta celle qui suit.
En
ces temps là, des hommes circulaient de maison en maison, des
artisans avec leurs outils (rempailleurs de chaises, rétameurs,
matelassiers, tisserands
) proposant leurs savoir-faire, des
colporteurs leurs marchandises (fils, almanach, draps
), des
brassiers cherchant de lembauche.
Cest
vraisemblablement ainsi que le maître de la grande maison (1) dont
les bâtiments longent la route à Bouydou a confié le creusement
de son puits à un puisatier sourcier de passage. Lépoque nous
est inconnue. Le nom de louvrier ainsi que celui du maître (2)
aussi.
Le
puisatier convint avec le maître quil serait seulement logé
(dans la paille de la grange) et nourri pendant la durée des
travaux. Le paiement de la somme décidée ne se ferait que lorsque
le puits serait plein. Le chantier débuta en début de période
sèche et, jour après jour, dimanche excepté, on entendait lhomme
taper en chantant au fond du trou quil creusait au bout de la
cour, à côté du chemin du mas delleu, là où la fourche de
coudrier lui avait indiqué leau souterraine.
Centimètre
après centimètre, il arrachait au bout de sa pioche, les couches
géologiques déposées, cassées, plissées au cours des millions dannées
qui ont fait lhistoire géologique de notre coin de Quercy. A
vrai dire, ses préoccupations et ses pensées devait être très
différentes et nétaient pas si savantes. Levant les yeux vers lorifice,
il guettait la venue de la servante qui, (à laide de la corde et
la poulie qui permettait à lapprenti quil formait de remonter
les « ferrats(3) » de gravats) lui faisait parvenir la
bouteille de piquette dont il se désaltérait.
Jour
après jour, lété avançait et se faisait de plus en plus
chaud. A la fin de sa longue journée passée dans la poussière et
la chaleur qui rendaient la respiration difficile, lhomme
mesurait sa progression. Il scrutait avec une angoisse grandissante
la roche sèche sous ses pieds, essayant dy déceler les signes
précurseurs du filet deau qui lui permettrait dobtenir son
dû et assurerait son hiver.
Il
creusa jusquà vingt mètres sans trouver deau. Découragé,
doutant de son fluide(4), il abandonna et partit un soir. Après la
longue sécheresse de lété, un violent orage déferla sur le
causse au cours de lune des nuits qui suivirent son départ. Les
eaux recueillies par la cuvette naturelle du plateau de Bouydou
gonflèrent la nappe souterraine que le sourcier avait repérée et
à côté de laquelle il avait creusé.
Sous
sa pression, leau envahit le puits. Heureux davoir enfin
leau dans sa basse cour, le maître qui était honnête, fit
rechercher le sourcier dans les fêtes et foires des environs mais
ne le retrouva pas.
Voilà
lhistoire dun puits creusé par un homme qui neut pas son
salaire. Depuis il a désaltéré des générations dhommes et danimaux
sans jamais tarir. Pendant la dernière guerre, ou peu avant, un
avion militaire sest écrasé sur le plateau, Le carburant qui sen
est échappé a pollué la nappe et lutilisation du puits a du
être interrompue quelques semaines.
Cest
à ma connaissance la seule fois ou il a failli, bien malgré lui,
à sa vocation. Certains prétendent quil a recueilli les cloches
de Calamane lorsque la république voulait en récupérer le
bronze(5).
Lorsque
jen parlais à mon ami Daniel, il me raconta quil ne savait
rien à ce sujet. Par contre, un jour un de ses prédécesseurs
propriétaire (6) de la ferme, avait décidé de le curer. Ayant
fini de le vider vers midi, il partit faire chabrot. Lorsquil
revint pour le nettoyer, après la sieste, le puits était à
nouveau plein.
(1)
Dr FABRE originaire de Labastide Murat.
(2)
Maison de Daniel COMBARIEU en 1981, RESSEJAC / COMBARIEU en 2003.
(3)
Un « ferrat » est un seau. Fait en planches jointive
comme un tonneau et cerclé de fer.
(4)
Avoir du fluide est un don qui permet de trouver leau ou des
objets cachés.
(5)
En 1794. Cest certainement faux mais la légende attribue une cloche à chaque puits.
(6)
Famille
LACOMBE ?
Bernard
DAVIDOU octobre 1981 |