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Cétait
au temps ou linformatique était un art pratiqué par des
hommes qui connaissaient lordinateur quils utilisaient dans
ses moindres recoins. Certains étaient de vrais artistes qui se
passionnaient pour leur machine et étaient capables daccéder
aux endroits les plus protégés du logiciel de base que le
constructeur livrait avec celle-ci et qui sappelle le système
dexploitation.
Ils
étaient amoureux de leur « bécane » au point
que quelques extrémistes passionnés du « bit » (binary
digit pour les spécialistes) préférèrent divorcer que renoncer
à passer leurs nuits à mettre au point des programmes, dans lambiance
climatisée de la salle machine, bercés par le ronronnement de limprimante
ou du lecteur de cartes perforées.
Il
y avait, au début des années soixante-dix, à Rodez, un
directeur dune administration qui, tardivement, contracta ce
virus.
Au
terme de brillantes études de droit, il avait obtenu son doctorat
avec félicitations. Au moment de rentrer dans la vie active, il
aurait préféré faire de la poésie ou bien approfondir la
connaissance quil avait déjà acquise de loccitan. Les
nécessités de la vie matérielle et les mondanités coûteuses
de sa femme lobligèrent à y renoncer. Il devint fonctionnaire
ce qui lui permit de gagner correctement sa vie tout en
préservant du temps libre pour lune et lautre de ses
passions. Après quelques années horribles à Paris, il eut enfin
lopportunité de revenir dans son Rouergue natal
avec le titre envié de directeur pour le département de lAveyron.
Il
accueillit le premier ordinateur dans son service avec
scepticisme. Après quelques mois il en reconnaissait lintérêt
pour produire plus vite et plus sûrement les divers documents,
tableaux croisés et statistiques que ses subordonnés devaient
fabriquer sous sa responsabilité. Bien que littéraire et donc
plus enclin à la rêverie quà la rigueur nécessaire à ces
machines, il était cependant tenté de chercher à comprendre son
fonctionnement. Cest lorsquil reçut son IBM Série3 quil
décida de voir comment ça marchait.
La
machine avait été livrée, installé et mise en route par un
jeune ingénieur technico-commercial frais émoulu dune école
renommée et du centre de formation dIBM. Cheveux courts,
sourire perpétuel, ni barbe ni moustache et lobligatoire
costume trois pièces cravate étaient les standards de
présentation de ces promotions de jeunes. Ils rentraient à vingt
trois ans, après
une sévère sélection sur tests et entretiens, chez le premier
constructeur dordinateurs au monde, à cette époque, comme on
rentre en religion. Ils avaient foi en leur entreprise, persuadés
dêtre lélite et assurés dy passer toute leur vie
professionnelle. Celle-ci en salaire et primes diverses, savait
récompenser leur dévouement mieux que tous les autres
employeurs.
Basé
à Toulouse, rue Bayard ou était installé la direction
régionale dIBM, non loin des locaux de « La
Dépêche », qui lune et lautre ont déménagé depuis
vers les zones « high-tech », Christian
TAURINES-PONCHARD, vivait mal son premier poste dingénieur
technico-commercial au fond de notre province. Il attendait avec
impatience que la direction du personnel lui accorde la mutation
au siége parisien afin quil puisse enfin assouvir son immense
ambition. Naimant pas la campagne, il avait hâte de retrouver
son appartement du 16ième arrondissement. Il était
mal à laise avec ce directeur, que lon disait très
brillant et qui citait ses classiques ou bien déplaçait un
rendez-vous au prétexte que ce jour-là « il tuait le
cochon » et nétait pas disponible.
Le
directeur était amusé par ce jeune qui avait lage de sa fille
et il linvita à déjeuner
au restaurant de « la tour mage » en lui
disant : « Nous sommes en Occitanie ici et je vais vous
prouver quon y mange aussi bien quen France » . Lorsquils
furent installés, dans cette maison réputée, sous le clocher de
la cathédrale, il le fit parler. Après avoir avalé sans lui
prêter attention un magnifique tripoux rouergat arrosé dun
somptueux vin de Cahors « domaine Eugénie », il dit
son ambition et sa foi dans son employeur. Il conclut en disant
« nous sommes le plus grand constructeur dordinateurs car
nous sommes les meilleurs, vous avez fait le meilleur choix
possible et IBM ne laisse jamais son client en panne ».
Bercé par le ronronnement du ventilateur et déjà sous le charme
de la digestion qui commençait, aux frais de ladministration,
le directeur suivait avec amusement son discours.
Après
le café, il continua en expliquant que, pour des raisons de
rapidité, le tutoiement était de rigueur entre collègues même
ne se connaissant pas. Il décrivit comment chaque agent était
nommé, en abrégé par un « trigramme ». Cette
habitude, souvent utilisée par les entreprises anglo-saxonnes,
consistait à prendre la première lettre du prénom, la première
et la dernière du nom lorsquil est simple ou la première
lettre des deux premiers noms lorsquil est composé comme le
sien: Ainsi, Christian TAURINES-PONCHARD, était-il désigné par
CTP dans toutes les notes, documents ou compte-rendus qui le
concernaient.
Le
directeur avait lhabitude de rester tard le soir à son bureau.
Dans la quiétude enfin retrouvée des grands bâtiments de la
cité administrative déserte, il signait son courrier, préparait
la journée suivante ou
relisait ses classiques et
rêvait.
Ce
soir-là, après le départ de ses subordonnés et du jeune
ingénieur, il se remémorait avec délectation le tripoux et le
discours de Christian avec amusement. Il se promit de vérifier si
le mot « trigramme » existait dans le dictionnaire. Au
fait, pensa-t-il subitement CTP,
CTP
, Christian
? ? ?, il narrivait plus à retrouver les deux
noms accolés qui indiquaient une naissance
bourgeoise. Il se souvenait simplement que le premier nom
était dorigine terrienne et vraisemblablement rouergate ou
quercynoise. Soudain un éclat de rire muet le secoua : CTP,
CTP
Costard-Trois-Pièces, cétait amusant !
Il
se ressaisit en pensant quil nétait pas très charitable
envers ce jeune. Il décida que, vu lécart dage, il
pourrait toujours se permettre de lappeler Christian sil ne
retrouvait pas sa carte de visite.
Il
ouvrit le manuel dauto-formation à lIBM série 3 en version
anglaise, quil lui avait discrètement subtilisé et commença
à létudier.
Comme
prévu par le contrat de location de lordinateur, Christian
passait une journée par mois, à Rodez, dans son service. Il
consacrait la matinée à étudier la liste des anomalies de
fonctionnement que la machine avait détectées et répertoriées
dans sa mémoire. Il faisait ensuite les ajouts, modifications et
améliorations du logiciel que , quelque part dans le monde, la
compagnie avait décidé pour tous les ordinateurs du même type .
Puis il lançait les programmes de test des différentes fonctions
et organes périphériques. Invariablement, le système lui
répondait le message en anglais quil attendait et Christian
notait dans la « check-list » la conformité
constatée. Vers midi le directeur venait sassurer que tout
allait bien et très souvent, quand son agenda le permettait, lemmenait
découvrir un nouveau restaurant ou une nouvelle spécialité. Laprès-midi
était réservée à lassistance des programmeurs à qui il
apprenait les astuces techniques et
les
incitait à faire le plus de choses compliquées possible afin de
saturer la machine et obliger ainsi son client à passer au
modèle au-dessus.
Au
bout de deux mois le directeur avait fini son auto-formation et
savait réaliser des programmes et accéder à tous les recoins de
la mémoire de la machine. Il lisait le binaire dans le texte.
Après deux mois de plus et quelques nuit de travail, il pensait
comme la machine, en binaire et était capable danticiper son
comportement. Il ne disait rien de sa nouvelle passion. Ses
informaticiens, qui soupçonnaient quelque chose, comprirent
lorsqu après la compilation
dun programme, alors quils attendaient le message
anglais habituel « End of Compile OK », ils virent
arriver « es acabat tant millour ». Lhistoire fit
le tour du service : Le Directeur avait
« cassé » le compilateur. Il avait pénétré le
saint des saints de la machine et avait changé le message anglais
dorigine par celui en occitan qui signifiait que lopération
de compilation était terminée et que lon pouvait sen
réjouir. Il avait réussi son coup la nuit précédente, à
minuit vingt exactement, et,
très fier de son exploit, caressé les boutons du pupitre de
commande de la bête. Celle-ci, domptée, vaincue, avait répondu
par une rafale de clignotements de son voyant lumineux
« power on » puis sétait assoupie au pied de son
maître.
Désormais
les programmeurs ne disaient plus « Mon programme est
compilé » mais « Mon programme es acabat »
aussi naturellement quils se disaient « Adiou » en
se quittant le soir.
Lorsque
Christian revint pour la prochaine maintenance, il posa sa
mallette « Sansonnite » et sa montre « Seiko
Quartz » sur la tablette du pupitre de lordinateur et
ouvrit son stylo « Mont-Blanc ». Il déroula les
divers contrôles prévus. Comme dhabitude, excepté pour le
café de dix heures, personne ne vint le déranger. A midi trente
il semblait soucieux et conversait depuis une demi heure déjà au
téléphone. Ce jour-là, le directeur avait décidé de soffrir
un nouveau « tripoux rouergat », et était impatient daller
déjeuner. A treize heures, redoutant que le restaurateur ait
épuisé le plat, il ouvrit la porte de la petite salle machine et
considéra la mine défaite de Christian :
-
« Enfin que se passe-t-il, vous avez lair davoir
un sérieux problème ! »
-
« En effet, Monsieur le directeur, jai un message
inconnu. Jai mis lassistance technique de Paris sur le coup
et on interroge les américains. Avec le décalage horaire ils
dorment mais on est allé les réveiller».
Chaussant
ses grosses lunettes le directeur regarda par-dessus lépaule
du jeune homme et sourit en reconnaissant son uvre.
Il
se mit au pupitre de lordinateur et en trois opérations
rapides rétablit la situation.
Majestueusement
il rangea les lunettes dans leur étui et lança à la secrétaire
qui grignotait du bout de ses petits doigts aux ongles
outrageusement peints sa salade dans une barquette
translucide :
-
« Sylvie, quand ces messieurs dIBM Paris
rappelleront, dites leur que le problème est résolu grâce à
CTP. Notez bien sil vous plait : C comme Christian, T
comme TAURINES et P comme PONCHARD. Dites aussi que pour le
remercier je lemmène déjeuner ».
Puis
se tournant en souriant vers le jeune et talentueux ingénieur il
ajouta:
-
« Mon cher Christian jai noté que vous aviez
aimé notre tripoux rouergat, allons voir à la tour mage sils
lont réussi aujourdhui. »
Il
était treize heures trente et, journée continue oblige, les
salariés revenaient de la cafétéria. En
croisant les deux retardataires dans le couloir ils se
dirent que laprès midi risquait dêtre courte car le
Directeur avait un repas daffaire dont la conclusion devait
être bien engagée en faveur de ladministration, car il était
hilare.
Bernard
DAVIDOU (réécrit
en 06/2004, premier texte en 93)
Je
dédie cet amusement à mon ami Jacques F., éminent spécialiste
de l IBM 38, quand nous étions jeunes ! ! |