|
Extrait
...
Il
avait été prévu de quitter le Val de Loire pour rejoindre le
Quercy et de passer quelques jours dans la propriété dont
Flavien avait hérité des ses parents dans le Lot.
Après
Brive et Martel, après le passage de la Dordogne à Montvalent la
route remonte sur le causse de Rocamadour, traversant des
étendues caillouteuses, plus ou moins désertiques, parsemées de
loin en loin de bouquets de genévriers autour desquels poussent
seulement quelques herbes rares. Et puis, tout d'un seul coup, en
arrivant à Alvignac, le paysage change. On quitte le causse pour
rentrer dans la Limargue, cette bande de terre fertile et verte,
qui s'étend au nord, de Rocamadour à Saint Céré, en passant
par Padirac. La coupure d'avec le causse est très brusque, mais,
néanmoins, les habitudes de vie, de l'un ou l'autre coté, ne
diffèrent guère. Le sentiment d'appartenance à une région bien
déterminée ne touche pas les autochtones. Pourtant les familles
ne sont pas dispersées. Elles vivent depuis toujours dans les
mêmes lieux, sur les mêmes terres, enracinées.
En
fin d'après midi, après avoir traversé cette bande de terre
fertile, ils arrivèrent de nouveau dans le causse, de l'autre
coté de Gramat, à Lunegarde.
C'est
là que Flavien avait sa propriété, un manoir du XVIII ème
siècle, carré, trapu, avec une cour intérieure marquée en son
milieu par un puits à qui l'on avait gardé son caractère un peu
vieillot.
La
maison, couverte de lierre, dans le style des maisons
quercynoises, au toit de tuiles vieillies, était flanquée à
l'ouest d'une tour carrée, qui, sans doute jadis avait servi de
pigeonnier, mais où une vaste chambre confortable avait été
aménagée. La vue par les fenêtres qui donnaient sur le causse
portait au loin jusqu'à la braunhie, cette forêt de petits
chênes rabougris, dans laquelle les promeneurs non initiés
pouvaient se perdre.
Cette
maison, le manoir de Tartadelle, avait été la propriété des
parents de Flavien après la guerre de 1914. Son père l'avait
restaurée avec soins ; sa position en dehors du village de
Lunegarde l'avait séduit. Isolée, sans maisons voisines que l'on
pouvait voir, elle était entourée d'une trentaine d'hectares de
cailloux et de landes, où seule, sur une petite colline, avait
été plantée une vigne rabougrie, qui à l'époque de son
acquisition donnait un mauvais vin, proche d'une amère piquette.
Depuis, le travail, le savoir-faire de son père, lui avait permis
en quelques années de produire un vin très buvable. La
rentabilité qui couvrait les frais de cette propriété était
assurée par un troupeau de moutons aux yeux noirs qui font la
renommée des moutons du Quercy.
Flavien
était né dans cette maison et gardait pour elle une très grande
tendresse. Il y avait passé naturellement sa plus petite enfance,
un peu en sauvageon courant dans les bois, libre de toutes
contraintes, autres que d'être à la maison aux heures des repas,
signalées un quart d'heure avant par une sonnerie de la cloche
qui avait toujours eu un son particulier dû au fait qu'elle avait
été fêlée un jour par le gel d'un hiver rigoureux. Et puis un
second appel signalait qu'il fallait se mettre à table, les mains
propres.
-
Mon père, dit Flavien, avait sa place au milieu de la table, en
face de la grande cheminée, au-dessus de laquelle, semblant comme
vous narguer, était accrochée la tête d'un énorme sanglier aux
défenses inquiétantes. Cette salle à manger a gardé le décor
que j'ai toujours connu. Je n'ai rien changé, en partie pour
conserver la tradition, en partie parce qu'elle me plait telle
qu'elle est. Sur un corbeau de pierre est placée une statue
ancienne d'une sainte dont la tradition disait qu'il s'agissait de
Jeanne d'Arc, et sur lequel mon père avait fait graver la devise
" Ne t'hesbahit pas, mais prend tout en gré, Dieu t'aidera
"
Flavien
avait fait préparer les chambres. Lui retrouvait la sienne en
haut de la tour dont les fenêtres donnaient au sud et à l'ouest,
d'où il avait une vue étendue sur la campagne et d'où, par
temps clair, il pouvait voir jusqu'au château de Rocamadour. Pour
Prisca il avait choisi la chambre que sa grand'mère avait
occupée à la fin de sa vie. Mais il n'avait pas voulu la
séparer de Tiphaine à qui il avait donné la chambre contiguë
que ses surs avaient choisie au cours de leurs présences à
Tartadelle ...
|