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C'était
le dernier conseil de l'année 2004 et parce que, hasard du
calendrier, il devait se tenir le vingt-quatre décembre, les secrétaires
avaient disposé des guirlandes dans la grande salle dédiée à
ces réunions.
C'était
une grande pièce rectangulaire au dernier étage du siège de
" World Wide Management Lted ". Les grandes baies
condamnées en raison du danger qu'il y aurait eu à se pencher et
de la climatisation, donnaient sur le bleu métallique du vide sidéral.
Elles avaient été " bombées" avec un produit en
" spray " destiné à représenter la neige.
La
porte principale, capitonnée afin de garantir le secret des délibérations,
était décorée par un attelage de rennes et un traîneau sur
lequel le Père Noël se reconnut, hilare, rubicond et ridicule
faisant claquer son fouet. La table du conseil, massive et
parfaitement lustrée, avait été fabriquée sur mesure, pour la
pièce, à ses dimensions et en occupait pratiquement tout
l'espace.
Les
fauteuils étaient disposés régulièrement autour d'elle,
exactement au nombre des administrateurs plus un pour l'invité
exceptionnel qu'il était, en ce jour de Noël et comme annoncé
dans la convocation avec l'ordre du jour signé du Président. En
face de chaque fauteuil, des deux côtés sur la longueur de la
table, se trouvaient un bloc-notes, un crayon, un gobelet en
carton et une bouteille d'eau minérale. En raison de la fête de
Noël les petites mains avaient disposé des bouteilles de
champagne, des jus de fruit et des biscuits, sur une petite
desserte dans un coin de la pièce prés du fauteuil du Président.
Lorsque
le Président entra par la porte du fond qui donnait directement
accès à son grand bureau, les administrateurs, qui conversaient
en petits groupes, firent silence et attendirent respectueusement
qu'il se soit assis pour en faire autant, chacun devant le carton
qui désignait sa place.
Le
Père Noël, peu familier de ce cérémonial, hésita en cherchant
la sienne, puis prit celle qui restait inoccupée et constata
qu'il ne s'était pas trompé en lisant son nom sur le carton qui
lui faisait face. Sur celui-çi, le Président avait griffonné "
Bienvenu Père Noël dans notre instance suprême de décision
pour la planète Terre ".
Sa
secrétaire lui ayant remis le registre des présences signé par
chaque participant en entrant dans la salle, Il la congédia d'un
signe et attendit qu'elle ait refermé avec soin la porte capitonnée,
pour souhaiter la bienvenue à tous.
C'était
un vieux lutteur qui avait créé tous les actifs de l'entreprise
à partir de rien et en possédait toujours toutes les actions. Il
avait, dés le début, établi comme principe qu'il déléguait au
maximum et qu'il laissait les hommes entièrement libres. Pour
cette raison les choses n'allaient pas toujours très bien sur
terre.
Il
connaissait chaque terrien, et était, comme disent les écritures,
" capable de sonder les reins et les curs". D'un
regard circulaire il balaya l'assistance et déclara :
-
Bonjour à tous. Le " quorum " étant atteint, je déclare
cette séance du notre conseil d'administration ouverte. 
Dans
ma convocation je vous ai annoncé la présence d'un invité
exceptionnel. En raison du calendrier qui nous fait tenir cette séance
la veille
du
jour de Noël, j'ai demandé au Père Noël de se joindre à nous.
Je vous demande donc de l'accueillir et je le remercie de nous
consacrer un peu de son temps si précieux à quelques heures du début
de sa tournée de distribution de jouets.
-
Pouvons nous trouver un volontaire pour le compte rendu ou bien
dois-je le désigner ?
Il
chercha une réponse sur les visages des participants tandis que
le silence s'épaississait. Chacun semblait absorbé par la vérification
de la pointe de son crayon ou le contenu de son agenda. Après un
temps il reprit :
-
Je vous rappelle l'importance de l'unique point inscrit à l'ordre
du jour :
"
La terre court à la catastrophe. Quelles décisions prendre pour
arrêter la guerre, la faim et la pollution? " . Nous
n'allons tout de même pas demander au Père Noël de faire notre
compte-rendu ?
Des
rires désobligeants fusèrent d'un côté de la salle et si le Président,
d'un tout petit signe de son gros sourcil n'y avait mis bon ordre,
se seraient étendus à tous les autres qui, prudents attendaient
sa réaction pour décider de l'attitude à adopter.
Parce
qu'il avait été mis en cause, le Père Noël se crût autorisé
à prendre la parole.
-
Je veux bien faire le compte-rendu, si c'est nécessaire. Je sais
écrire et ces problèmes qui concernent les enfants me préoccupent
autant que tous.
Sa
proposition ne put être acceptée par le Président qui répondit
:
-
Nous n'en doutons pas et vous remercions de votre proposition cher
ami, mais nos statuts prévoient que le secrétaire doit être
choisi au sein du conseil.
"
Oncle Picsous " qui était le Directeur Administrateur et
Financier et le collaborateur le plus proche du Président, fut désigné
volontaire et les débats commencèrent avec les interventions des
uns et des autres.
Le
Père Noël écoutait avec amusement les diverses propositions.
Parfois son regard accrochait celui du Président qui, habilement,
dans un premier temps, menait le débat sans l'orienter, donnant
la parole, la reprenant, faisant préciser et développer une idée
intéressante ou reformuler une phrase dont la forme était
maladroite. Certains parlaient bien
pour ne rien dire. Leur
discours sonnait agréablement aux oreilles de l'assistance, émaillé
de mots inattendus ou rares, de citations amusantes et
que
personne ne vérifierait. Le Président, qui n'était pas dupe,
laissait à l'orateur le temps de détendre l'atmosphère, puis
reprenait le débat pour le recentrer sur l'ordre du jour.
Le
plus souvent les échanges étaient âpres entre les différents
groupes qui défendaient leurs intérêts avec une rouerie et un
art de la dialectique surprenant quand on regardait les
personnages anodins qu'ils paraissaient être.
Il
y avait dans le conseil des blocs irréductibles. L'un prétendait
que tous les maux de la planète provenaient du fait que l'autre
lui avait pris sa terre et l'en avait chassé. L'autre rétorquait
que la terre lui appartenait bien avant et qu'il avait le droit
d'y retourner
Le
Père Noël qui s'agitait sur son siège attira l'attention du Président
qui lui donna la parole.
-
Il y avait dans les années cinquante un homme(1) qui, du fond de
sa prison, proclamait que la terre de son pays, l'Afrique du Sud,
appartenait à tous ceux qui y vivaient, les anciens habitants ses
frères noirs comme les nouveaux arrivés européens blancs et
anciens colons responsables d'un apartheid qui durait depuis trois
cents ans. Ceci ne peut-il pas être la règle pour tous ?
-
Je sais dit le Président.
Certains
proposèrent de limiter drastiquement la consommation d'énergie
afin de limiter les rejets et sortir du cycle infernal du réchauffement
de la planète. Ceux qui vendent le pétrole (et ne vendent que
cela) trouvèrent des alliés objectifs auprès de ceux qui prétendent
que cette limitation casserait une croissance qui leur permettra
de sortir enfin de la misère et auprès de ceux qui avec mauvaise
foi assurent que la relation entre pollution et réchauffement
n'est pas scientifiquement démontrée. Ils manifestèrent en
commun et violemment leur opposition à toute réglementation
contraignante.
La tension monta alors d'un cran et le président dut taper sur la
table pour rétablir le silence.
Il
regarda le Père Noël avec tristesse et pour faire diversion lui
donna la parole avant qu'il l'ait demandé.
-
Pourquoi, sur ce point comme sur les précédents, ne demande-t-on
pas leur avis aux enfants ? C'est leur terre que nous préparons
après tout.
-
Je sais dit le Président.
Pour
faire plaisir au Père Noël, se tournant vers le secrétaire pour
s'assurer qu'il ne dormait pas ( tous les sujets de discussion
autres que la bourse ou l'argent le faisaient bailler ) il ajouta
"Picsous notez que nous reprendrons cette idée intéressante
en deux mille cinq ".
S'adressant
ensuite à l'ensemble de l'assistance, il demanda si quelqu'un
avait quelque chose à ajouter.
Personne
ne dit mot.
L'ordre
du jour étant épuisé, le Président annonça que l'assemblée
allait passer au vote. Celui-ci, comme prévu dans les statuts, se
déroulerait en huis clos, la présence d'un étranger au conseil
y était interdite. En conséquence, il remercia le Père Noël de
sa présence constructive et l'invita s'il disposait encore d'une
heure, à retrouver l'ensemble des participants après le vote
pour boire le champagne en l'honneur de la nouvelle année.
Un
peu plus tard la grande porte du conseil s'ouvrit à nouveau pour
le Père Noël. Dans la grande salle régnait un désordre de
papiers froissés de fauteuils dérangés. Le Père Noël sourit
en remarquant que le ridicule ensemble censé le représenter avec
les rennes avait été discrètement enlevé du mur.
L'animosité
et les invectives de la réunion avaient eux aussi disparu. Les
administrateurs se pressaient autour de la secrétaire qui
remplissait les coupes qu'ils lui tendaient en parlant et riant
bruyamment.
Le
Président en fit remplir une qu'il porta à son invité.
-
Alors, que pensez-vous de mon équipe ?
Et
sans attendre sa réponse il continua :
-
Ne vous faites pas trop de soucis, vieil homme. Les choses vont
mal, mais nous qui sommes éternels savons que cela pourrait être
pire encore. En ce qui concerne l'avis des enfants dans les décisions
que je prends, c'est très bien, il y a longtemps que j'y pense.
Reparlez-moi en en deux mille cinq ou en deux mille six ou plus
tard, nous verrons les détails pratiques de cette révolution. Je
pense que l'opinion n'est pas prête. Nous avons le temps.
Je
ne vais pas pouvoir rester très longtemps avec vous car j'ai un
anniversaire chez moi.
Vous
faites un boulot magnifique. Allez,
encore merci de votre
visite dit-il en lui serrant familièrement le bras
et bonne
année 2005.
La
sonnerie avait réveillé Archibald (2) mais il s'était tourné
vers le mur en maugréant. La mère Noël lui secouait l'épaule :
-
Archi réveille-toi, tu as une longue journée, c'est Noël demain
et les enfants t'attendent !
Il
se gratta la tête en se disant que les enfants de la terre lui
donnaient bien des soucis et qu'il avait encore fait un cauchemar.
Bernard
DAVIDOU 24/12 2004
(1)
Nelson MANDELLA
(2) Pour ceux qui ne le savent pas, c'est le prénom du Père Noël. |