|
Nos
parents se marièrent en mille neuf cent quarante deux et se séparèrent
douze ans plus tard. La mésentente régnait depuis longtemps déjà
et les querelles continuèrent longtemps après, sous des formes
différentes telles que lettres, commandements, etc
Notre
Père, blessé en Belgique le fût une seconde fois dans la poche
de Dunkerque d'où il fût l'un des derniers évacués avant
l'arrivée des allemands. Ancien combattant pensionné de guerre,
il fût nommé en cinquante quatre " receveur buraliste
" à Caillac. Il
avait obtenu après un concours cet " emploi réservé "
qui, du paysan qu'il était avant, le transformait en commerçant
contractuel de l'administration, chargé de vendre les produits du
monopole de la SEITA et d'établir les titres de transport, les états
des stocks de vins et alcools dans ce village. Il l'avait choisi
alors qu'il aurait pu prendre le poste de Moncuq, plus important
et mieux payé. Son choix avait deux raisons. Il restait proche de
Calamane oû résidait notre Mère et nous pouvions ainsi aller de
l'un à l'autre facilement à vélo. Enfin il comptait sur le
temps libre que lui laisseraient des responsabilités moins
importantes, pour continuer à mener une activité agricole dans
cette vallée alluvionnaire plus riche que le causse.
Ma
sur et moi n'avions plus " des parents " comme les
autres enfants de notre age mais un Père et une Mère, qui essayèrent
chacun de son côté de recréer un nid dans lequel ils nous
accueillaient, à tour de rôle, avec tout l'amour et la sécurité
d'un foyer uni. Nous étions chanceux et nous eûmes deux fois
plus que les autres. Nous eûmes aussi la double citoyenneté
Caillacoise et Calamanaise et l'occasion de nous faire des copains
que nous retrouvions lors des vacances scolaires.
Il
y avait les petites vacances que constituaient toussaint, noël et
paques. Elles étaient si courtes qu'elles ne nous laissaient que
le temps de souffler et se refaire des forces avant d'attaquer le
prochain trimestre.
Le
mois de juillet nous ramenait de nos pensionnats cadurciens,
toulousains ou figeacois et nous avions hâte de nous revoir. Nous
nous rassemblions au bord du lot pour la baignade et nous décidions
de l'endroit ou nous installerions, sur la berge droite de la rivière,
un plongeoir qui deviendrait l'uvre de l'été et notre bien
commun. Lorsque ce choix était fait, nous nous répartissions les
tâches et tout naturellement Guy prenait la direction des opérations
:
- Bernard tu apporteras le marteau et les pointes.
- Dédé tu nous trouveras une scie et des pinces,
- Christian
René
Jacky
Plusieurs
fois, notre travail fut interrompu par l'arrivée courroucée de
mon Père ou un autre, qui, après une sieste plus courte que prévu,
cherchait son outil pour continuer son bricolage, à l'ombre de sa
grange.
Nous
trouvions quelques planches réformées, un peu de fil de fer et
une semaine plus tard, en quelques après-midi, le travail était
presque terminé, jamais totalement fini, du moins pouvions nous
utiliser le plongeoir qui avançait sur la rivière à un endroit
ou la profondeur de l'eau permettait nos prouesses acrobatiques !
En
fait d'exploits je parle surtout des autres. J'avais appris à
nager tardivement avec mon Père qui par sécurité m'attachait à
la cheville avec les " rennes " du mulet pour me
permettre de m'exercer à la cale. Encore une fois, Guy était le
meilleur et ses plongeons laissaient les filles les yeux ronds et
rêveurs... Comme dans toutes les bandes de jeunes il y avait des
filles autochtones et d'autres, exogènes, à l'accent pointu. On
les appelait " les vacancières " ou " les
Parisiennes " avant de connaître leur prénom. Il y avait
deux catégories de vacancières qui par trois vagues successives,
juillet, août et septembre, habitaient notre village. Les "
vacancières de chez NADAL ", résidaient avec leurs parents
en pension chez Fernand et Sylvaine qui tenaient l'hôtel
restaurant qui existe toujours. Je me souviens de la surprise de
Sylvaine la première fois qu'en début de mois elle servit l'apéritif
à quelques jeunes de la commune dont l'objectif n'était pas éthylique
mais de voir les nouvelles arrivées
Il y avait enfin les
vacancières logées chez l'habitant qui, aidé par des primes
conséquentes, avait restauré un appartement indépendant dans sa
maison (comme mon Père) ou une bâtisse inoccupée. Les papas de
ces demoiselles allaient à la pèche toute la journée. Les
mamans tricotaient ou papotaient à l'ombre devant la fontaine
sous la garde attentionnée de Sylvaine, et, souvent les filles
rejoignaient notre bande ou des amourettes ne tardaient pas à éclore.
Mon
Père, était une force de la nature. Sanguin, torse nu tout l'été,
toujours souriant et actif, il a gardé plus de vingt ans un mulet
avec lequel il travaillait quelques lopins de terre et sa vigne.
Il vendait du vin, des fraises, des haricots et d'autres légumes.
Il engraissait parfois quelques animaux, pour un petit bénéfice
et le fumier nécessaire à ses cultures. Pour eux il allait
faucher " ses prés longs ". Il appelait ainsi les
banquettes des routes qu'il rasait de très prés avec sa grande
faux qu'il m'a appris à piquer et utiliser. Une année, il
conclut avec Fernand NADAL un contrat qui lui
permettait de récupérer, chaque jour, les restes du restaurant
avec lesquels il élevait trois ou quatre porcs dont il partageait
le bénéfice avec ce dernier. Chaque soir nous allions récupérer
les fonds de plats ou assiettes que les clients avaient dédaignés
ou pas pu achever (le restaurant avait très bonne réputation) et
que les serveurs vidaient dans une grande poubelle.
Les
affaires marchaient très bien et je revois encore mon Père fier
de ses bêtes et de leurs progrès, leur parlant comme à des
enfants, à qui il autorisait tous les soirs une récréation dans
la cour fermée de sa maison. Un matin cependant les porcs refusèrent
de se lever et avaient perdu cet appétit qui faisait la joie de
leur maître. Nous eûmes peur d'une épidémie foudroyante et étions
prêts à demander le secours du vétérinaire lorsque, fouillant
avec un bâton dans la poubelle à nourriture, mon Père trouva
tous les babas au rhum que Sylvaine avait préparés le jour précédent
pour un groupe de clients qui s'était décommandé au dernier
moment. Après avoir bien ri de les voir dans cet état, nous
laissâmes nos porcs jeûner et attendre le changement de menu.
Avec les revenus de ses diverses activités, prenant prétexte de
ma réussite au bac, il m'acheta une barque neuve.
A
cette époque, le Lot était poissonneux. L'été les vacanciers
avaient chacun leur " trou ". On appelait ainsi un coin
de berge que le pécheur aménageait en coupant les branches gênantes,
en égalisant la terre au-dessus du niveau de l'eau de façon à
pouvoir installer confortablement ses cannes et poser son siège
pliant. Fernand NADAL qui, comme sa Sylvaine avait le sens
commercial, en entretenait plusieurs qu'il réservait d'une année
à l'autre à ses meilleurs et fidèles pensionnaires.
Fascinés
par la rivière, les " caussenards " que nous étions étaient
friands de ses produits. Mon père tenta plusieurs fois d'aller pécher
avec une mouche qu'il faisait danser au bout de son bambou, depuis
la barque. Après avoir laissé quelques hameçons dans les
branches basses des arbres qui retombaient sur l'eau, il décida
qu'il n'était pas fait pour cette activité et abandonna. Avec
Guy nous avons essayé de braconner des écrevisses dans le
ruisseau ou des anguilles dans le lot, qui en comportait encore
quelques-unes. Pour cela je laissais faisander une tête de mouton
dans un coin de la grange de mon Père. Quand elle était bien
grouillante d'asticots et odorante, nous nous en servions comme
appât dans des nasses ou des balances. Le
succès tardant à venir et mon Père ayant trouvé un moyen de
nous approvisionner en poisson frais, j'abandonnais très vite.
Les vacanciers qui allaient prendre leur quart à surveiller leur
bouchon passaient devant notre maison quatre fois par jour. Ils
s'approvisionnaient en gauloises, gitanes ou tabac gris et nous
faisions connaissance. Comme ils ne pouvaient pas consommer les
poissons qu'ils attrapaient, ils nous les laissaient et nous nous
régalions de carpes arc-en-ciel ou autre menu fretin plein d'arêtes
mais à la chair savoureuse et ferme.
Mon
père avait beaucoup d'amis dans la commune. Le plus pittoresque
était Antonin qui arrivait en criant " Minonoum Davidou !
" et dont on percevait l'odeur fauve dés qu'il s'approchait
à moins de trois mètres. Il jouait de la clarinette et avait eu,
dans sa jeunesse un certain succès en animant seul des bals
interdits pendant la guerre ou des mariages. Il travaillait comme
journalier chez ceux qui le demandaient,
beaucoup au printemps
et en été un peu en automne, rarement en hiver, saison au cours
de laquelle il avait souvent faim et froid dans sa maison dont le
toit laissait voir un trou parmi les tuiles rouges. Lui ayant
demandé s'il ne pleuvait pas sur son lit, il me répondit qu'il
l'avait poussé dans un coin de la pièce encore protégé par ce
qui restait du toit. Parfois, à la mauvaise saison mon Père
avait pitié de lui et l'invitait à partager son repas. Antonin
s'asseyait devant son couvert prenait l'assiette à soupe entre
ses doigts sales et la reniflait avec bruit. Invariablement il décrétait
"cô put lou fresqun ! " et d'un geste ample et
circulaire de son coude il l'essuyait avec le revers de sa veste.
Il était toujours de bonne humeur et colportait les nouvelles de
chez l'un chez l'autre sans trop de discernement. Parce qu'il
avait dit des choses qui ne plaisaient pas au Père Boussac,
celui-çi l'avait menacé de faire tomber le rocher qui, quelques
mètres plus haut, dominait sa maison. Antonin, qui était
craintif, avait passé quelques nuits seul dans les coteaux avec
sa clarinette et une bougie qui clignotait le soir tandis que
parvenait la mélodie de quelque chanson démodée. Lorsqu'il eut
soixante cinq ans il eut droit à une petite pension, partie de
retraite ou fonds national de solidarité, qui lui permit de
s'acheter un poste à transistor et de vivre enfin les plus belles
et dernières années de sa vie. 
Parmi
les amis de mon Père il y avait aussi Mme et M. Montet. Ils s'échangeaient
des services et tous les ans pour la fête de Caillac, qui avait
lieu le premier dimanche après le quinze août, Mme Montet nous
faisait un massepain, gâteau dont la tradition s'est perdue dans
notre quercy. Ce jour là malgré la chaleur de l'été, mon Père
allumait le four de la cuisinière pour cuire le rôti qui lui
permettrait de recevoir la famille de son frère et celle de sa sur.
Je me souviens d'un été ou, bien qu'il n'ait pas fait
anormalement chaud, les mouches avaient envahi la maison, malgré
les pulvérisations de " Fly-tox " et les serpentins
collants.
En
ouvrant son four pour le nettoyer en prévision du rôti à cuire,
mon Père eut la désagréable surprise d'y trouver
une tête
de mouton qui datait de mes aventures piscicoles de juillet.
Les
fêtes constituaient la seule occasion de nous divertir et de
sortir car il n'y avait ni télévision ni boite de nuit. Leur
cycle était immuable d'une année à l'autre : Il commençait par
celles de Laroque des arcs ou Pradines et se terminait par celle
de Luzech le huit septembre. Pour les amateurs il y avait, dans un
genre plus authentique et sylvestre, la foire du Dégagnazés qui
a lieu le neuf septembre. Nous nous y retrouvions le samedi soir,
le dimanche en matinée et soirée. Les plus acharnés ou
amoureux, sortaient aussi le lundi soir. Nous avions des
mobylettes bleues et je garde la nostalgie des longues chevauchées
en compagnie de mon grand copain Dédé, des pannes dans la
campagne obscure, lorsqu'il fallait remettre la chaîne en place
pour achever d'arriver au bal ou
siphonner du mélange dans un
réservoir ami pour pouvoir revenir chez nous à trois heures du
lundi matin. Dédé nous a quitté bien trop tôt hélas.
Le
" point d'orgue " de nos vacances se situait lors de la
fête de Caillac qui avait lieu, comme je l'ai déjà dit, au
milieu de celles-ci. Tous les jeunes savaient danser et dés les
premières mesures de l'accordéon ou du saxophone, les garçons
invitaient leur cavalières que parfois ils arrachaient à la
garde de la maman. Lorsque l'on avait fait connaissance, le garçon
proposait une promenade hors de la lumières gênante des
lampions. Chacun avait son " truc ", plus ou moins
original ou attractif. J'en connais un , dont par charité (bien
ordonnée
) je tairai le prénom, qui proposait une promenade
en barque sur le Lot. Les adultes que nous sommes devenus
pourraient penser que ce " truc ", qui avouons le,
sentait fortement la préméditation, était voué à l'échec.
L'aspect romantique de la proposition, l'emportait largement sur
toute autre considération et, même les soirs de fête sans lune,
le " truc ", (qui ne faisait pas " crac, boum hue
" comme celui de Dutronc) lui permettait de beaux succès
auprès de caussenardes qui rêvaient de Venise et son grand canal
ou de parisiennes libérées par l'ambiance des vacances.
Un
dimanche soir de fêtes cependant, l'aventure faillit tourner au
drame. La barque, mal calfeutrée prenait l'eau et la Juliette se
rappelant à temps qu'elle ne savait pas nager exigea un retour précoce
et peu glorieux pour son Roméo d'un soir qui en garde un souvenir
fait plus de regrets que de frayeurs.
Le
lundi de la fête était plus calme. L'après-midi avait lieu la
traditionnelle course au canard sur le lot et après la fin du
bal, vers les trois heures du mardi matin, Sylvaine servait le réveillon
aux jeunes du comité. Les deux évènements étaient liés, comme
on va le voir. Lors de mes vingt ans j'étais " conscrit
" et donc membre de droit du comité des fêtes ou je
retrouvais toute la bande de garçon et filles. Monsieur Singlande,
seul adulte parmi nous, représentait, avec discrétion, la
caution du conseil municipal. Sylvaine nous avait promis de nous
préparer le traditionnel réveillon à condition que nous lui
fournissions trois canards. Il fut assez facile de trouver auprès
des Caillacois et nos familles cinq canards que nous devions lâcher
lors de la course aux canards. Nous pensions récupérer
facilement au moins les trois nécessaires à notre réveillon.
Quand
nous apprîmes le lundi matin que les jeunes de Douelle avaient décidé
de venir tenter leur chance l'après-midi, Guy décréta l'état
d'urgence. A deux heures il semblait plus confiant mais ne voulait
rien dire de plus que " laissez moi faire".
A
cinq heures, sur la berge de la cale, la musique chauffait une
foule de spectateurs insouciants qui nous applaudirent lorsque
nous arrivâmes, derrière notre chef portant nos cinq volatiles
qui semblaient bien décidés à éviter le réveillon. Voyant que
nos voisins, en tenue de bain, s'apprêtaient nous disputer
celui-ci, Guy, notre meilleur espoir au crawl, dit avec gravité :
- La situation est grave, faites pour le mieux, c'est moi qui
lancerai les canards à l'eau quand j'atteindrai le milieu du lot
avec la barque.
Stupéfaits
de voir leur meilleur espoir renoncer à concourir, les Caillacois
firent silence. Alors qu'il arrivait à une petite moitié de la
largeur de la rivière, Guy posa les rames, détacha le premier
canard et après avoir discrètement cogné la tète du volatile
sur le fond de la barque il le lança vers l'un des nôtres qui
s'empressa de l'attraper, avant qu'il ne coule comme un caillou,
sous les applaudissements de la foule et les coups de cymbale des
musiciens. Il en alla de même du second et des murmures commençaient
enfler du côté de nos voisins. Le troisième canard me tomba
dans les bras et j'eu l'adresse de lui éviter la noyade.
Après
quoi, fier de la mission accomplie et en grand seigneur il détacha
lentement les pattes du quatrième palmipède qu'il jeta, bien
vivant, au milieu de la rivière après un baiser d'adieu sur la tète.
Il y eut du spectacle et de l'imprévu car personne ne se doutait
que le bestiau était capable d'établir des records d'apnée. Se
débattant en laissant quelques plumes dans les mains avides des
nageurs qui croyaient le tenir, il virait à quatre-vingt-dix degrés,
plongeait et restait un long moment sous la surface tandis que nos
concurrents se demandaient, pendant d'interminables secondes,
quelle sorcellerie le faisait disparaître à droite alors qu'il réapparaissait
en caquetant et battant furieusement des ailes à gauche de la
barque. Bref, il réussit à gagner les joncs de la berge et fut
perdu pour tout le monde. La musique joua " de profoundis
" et Guy lança le dernier canard devant un jeune de Douelle
qui eut tôt fait de l'attraper sous des salves
d'applaudissements, dont une partie seulement lui étaient destinés.
L'honneur
était sauf et Sylvaine, dont la buvette avait beaucoup travaillé
cette année, nous prépara un bon réveillon.
Il
n'y a plus de course au canard à Caillac, et la vie a dispersés
la plupart de nous, André nous a quittés, mon Père repose dans
le champ de Mr Peyré qui est devenu le nouveau cimetière ou tous
ses amis l'ont accompagné une dernière fois en quatre vingt
seize. A côté de sa maison de marbre se trouve celle des Montet.
Lorsque je vais lui faire une visite, je pense que les vivants qui
l'ont connu ont une pensée pour lui quand ils vont se recueillir
auprès des leurs. Il est entouré des champs qu'il a travaillés
et il surveille sa vigne qui est à quelques mètres de son
caveau.
Je
sais aussi que ceux qui ont fait leur vie hors de Caillac,
Gervais, Nicole, Jean-Pierre, Guy, Jean, Suzy,
sont propriétaires,
dans ce village, de souvenirs qui leur donnent droit, comme moi,
à une double citoyenneté.
Bernard
DAVIDOU réécrit en 02/2005
(premier texte en 96 " La double citoyenneté ").
|