|
Des
amis de Calamane mont offert récemment un très beau livre sur
ces bâtisses de pierres sèches que lon rencontre partout dans
nos campagnes, dont on admire la sobriété des lignes en leur
harmonie avec la nature qui les entoure. 
Je
lai lu avec beaucoup de plaisir et dans tous les sens. Je lai
rangé dans ma bibliothèque et le reprendrai avec le même
plaisir. Cette lecture ma rappelé une très vieille histoire
que ma Mère me racontait parmi tant dautres quand jétais
petit.
François
vivait au bourg dans ces temps lointains oû lhomme navait
pas encore inventé ce que lon désigne par « le
progrès ». Il avait passé lâge des amours et sans
être très vieux, désespérait ses parents par son célibat.
A
vingt ans François avait été un beau jeune homme, intelligent
travailleur et sobre, mais un affreux bégaiement lempêchait
de dire, dans le bon ordre, aux filles du village les mots quelles
aiment et il était resté seul.
Il
saccommodait très bien de ceci, partageant son temps entre sa
terre et son étable. La première consistait essentiellement en
une parcelle caillouteuse sur lune des collines qui dominent le
village. Sur une partie il avait planté une vigne et produisait
dans ce qui restait les légumes et céréales nécessaires à la
vie de sa maison.
Dans
létable vivait son âne qui était son compagnon de travail et
de solitude. Dans le village il avait de nombreux amis avec
lesquels il se réunissait autour dun bon repas chez lun ou
lautre.
Il
y avait Patrice le jardinier capable de réussir à greffer un
chêne truffier sur une canne à pèche, dont la femme venait du
sud.
Patrick
qui fabriquait des bougies et réparait les calhels et dont la
femme était lisseuse de draps.
Jean,
dont le second prénom était Paul, le bailli de la paroisse, et
sa femme qui devait sa guérison dune longue maladie autant aux
bons soins de la médecine de lépoque quà ceux de son
mari,
Bernard
lécrivain qui ennuyait tout le monde, parce quil avait
appris un peu de latin, avec des histoires qui dataient don ne
savait plus quand et sa femme Francine, une sainte, qui faisait le
cochon ou le canard selon la saison, mieux que personne dans la
contrée.
Il
y avait enfin Daniel et Marie deux gentils étrangers immigrés
qui avaient trouvé le village agréable et sy étaient
arrêtés en achetant une maison. Les années se succédaient sans
que François éprouve le besoin de changer quoi que ce soit.
Elles
ne se ressemblaient quen apparence seulement. François était
économe et après chaque récolte vendue, il ajoutait quelques
louis dor dans la « toupine » quil cachait dans
sa cave. Sans connaître limportance de son trésor, ses
voisins et amis se doutaient de lexistence du magot, mais il
fallait bien une compensation à linfirmité qui était cause
du célibat et François avec ses difficultés à finir ses
phrases faisait rire
alors on lui pardonnait dêtre
un peu avare.
Il
en était une cependant que le trésor ne laissait pas
indifférente et qui, bien que plus jeune, était prête à tout
pour profiter des louis de François. La Jeanne était une belle
fille, revenue récemment dun voyage quelle avait entrepris
en suivant un cheminot de passage à Calamane lhiver
précédent.
François
naurait jamais osé songer à elle si la coquine ne lavait
enjôlé à force de services rendus à repriser des chaussettes
ou tricoter des bonnets et des sourires à faire perdre son salut
au plus vertueux des moines. Bref après six mois de siège de la
belle, François se trouva contraint mais pas mécontent de
« réparer » et se marier au plus vite.
Il
y eut la fête, puis le repas et le bal dans la cour. Tous les
amis étaient là, partagés entre le bonheur et linquiétude
concernant lavenir. Comme le veut la tradition lorsquun
homme dâge avancé marie une jeunesse, les garçons de lâge
de la mariée organisèrent un grand « charivari » et
François mit un tonneau de ratafia en perce ce qui satisfit tout
le monde dès les premières tournées.
La
vie reprit à Calamane. Les ambitions en même temps que le
caractère volage de la belle se confirmèrent et la mésentente sinstalla
très vite car François amoureux mais sensé ne voulut jamais
dire où était son trésor quil continuait dalimenter à
chaque récolte.
Lassé
du comportement de sa femme et bien quil en ait eu un fils,
François passait de plus en plus de temps dans sa vigne,
travaillant sans cesse à remonter la terre ou entasser les
pierres sur le « cayrou » qui grossissait en limite de
parcelle.
Un
jour sur les conseils de ses amis, il décida de sy établir et
entreprit pour cela de construire une caselle. Il la situa dans la
partie la plus haute de son champ, la porte orientée à lest.
Large de vingt pieds de diamètre sur douze de haut, toute en
pierres sèches parfaitement jointives avec sa cheminée centrale
elle suscitait ladmiration de tous et la compassion pour ses
malheurs : « Voilà la gariotte de ce pauvre
François » disait-on en passant dans le chemin du Mas
Delleu.
On
ajoutait souvent « heureusement quil a mis la porte du
côté où le vent ne donne pas, sinon il naurait pas pu sortir
par grand vent !». Ses deux seules joies étaient son fils
qui venait le voir travailler et son magot quil avait caché
dans le tas de pierres à côté de la porte.
Les
années passèrent ainsi, François et la Jeanne chacun de leur
côté jusquau jour oû, pris dun malaise, François fut
rapporté mourant dans sa maison du bourg. Jeanne le soigna comme
elle put et lui demanda à nouveau où étaient les louis. Dans lintérêt
de son fils et sentant sa fin prochaine, paralysé partiellement,
le malheureux bègue, avec ce qui lui restait de forces essaya darticuler
« O..oun !, .. O ..oun ! » en
désignant du menton la cheminée qui lui faisait face et au-delà
des murs, la colline sur laquelle se trouvait la cazelle. Mais la
Jeanne ne comprit jamais et eut beau fouiller dans lâtre sur
le manteau et sous toutes les pierres branlantes quelle
comportait, elle ne trouva rien.
Depuis
quelques années, des maisons neuves sortent de terre en quelques
jours sur notre commune, comme sur ses voisines proches de Cahors.
Je repense à certains de nos anciens qui, au soir de leur vie me
disaient : «mon pauvre garçon, dans vingt ans il ny aura
plus personne, je ne le verrai pas mais toi, hélas, tu verras
tout en ruine et désert ».
Ils
se sont bien trompés et je men réjouis. Par contre quand le
descendant de François a voulu vendre à un candidat à la
construction, la parcelle sur laquelle était la caselle
éboulée, il a, au préalable, enlevé lui-même le cayrou avec
un bulldozer.
Ceci
semble prouver que ma Mère nétait pas la seule à connaître
cette histoire.
Bernard
DAVIDOU mars 2002 |