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Gustave
était jardinier. Sa maison, son jardin et la grange où il
enfermait son âne existent encore, près du ruisseau. Même aujourdhui,
alors quil nous a quitté depuis de trop nombreuses années, il ny
a personne au village qui ne sache cela.
Plus
rares sont ceux qui se souviennent de ses cerises.
Lorsque
je lai connu, Gustave était en age dêtre Grand-Père. Sa
moustache grisonnante et son magnifique sourire lui auraient permis
dêtre un papy très apprécié si Albertine, sa femme, lui avait
donné une descendance mais, et là était son drame, Albertine et
la médecine de lépoque navaient rien pu faire pour cela.
Condamné
à voir grandir hors de chez lui les enfants du village alors quil
aurait voulu en remplir sa maison, il reportait sur les écoliers
dont jétais un peu de la tendresse malicieuse quil navait
pu extérioriser.
Nous
étions quatre du causse qui, sur le chemin de lécole, passions
devant sa vigne deux fois par jour. Celle-ci, accrochée au flanc du
côteau, à mi-parcours entre la maison et le bourg où sévissait linstitutrice,
nous fournissait loccasion dune halte lorsque nous remontions
le soir vers le mas Delleu où nous attendaient les devoirs et le
troupeau à garder.
Pour
ces deux raisons, il arrivait que la halte se prolonge. En mai sajoutait
une troisième raison. En bordure de la vigne, les deux immenses
cerisiers qui surplombaient la route étaient couverts de fruits.
Que celui qui na jamais commis ce genre de larcin nous jette le
premier noyau ?
Gustave
sétant rendu compte que les branches les plus basses ne
portaient pas de fruits cette année-là, se cacha dans la cabane
qui existe encore pour identifier les moineaux qui se gorgeaient de
ses cerises. Il nous menaça plusieurs fois mais chaque soir la
tentation l'emportait sur la crainte, toute relative dailleurs,
quil nous inspirait.
Un
jour, à court dargument alors quil nous avait pris sur le
fait une fois de plus, il vint vers nous avec le sourire et un calme
qui nous fit oublier de détaler comme nous en avions lhabitude.
« Mangez-en bien les petits » nous dit-il « car je
les pique avec un produit qui donne mal au ventre ». Penauds
et inquiets, nous nous regardâmes avec inquiétude avant de
reprendre notre route.
Le
lendemain, nous nétions que trois sur le chemin du retour. Le
quatrième, affaibli par une magistrale diarrhée qui lavait tenu
éveillé toute la nuit, avait gardé la chambre. Ce soir-là,
à la hauteur de la vigne nous fîmes un détour pour éviter les
cerisiers. Gustave qui nous guettait en fut surpris et, je le
crois aujourdhui, un peu déçu.
Quelques
jours plus tard, à lheure de la fin des cours, un orage
menaçait. Toute laprès-midi les nuages noirs avaient tourné au
dessus des tours du château comme de gros oiseaux qui cherchent à
se poser.
Dans
notre insouciance et bien que nous ayons suivi les hirondelles
à travers les fenêtres de la salle de classe, nous navions pas
compris ce quelles annonçaient pas leur vol bas.
Pressentant
lorage, Gustave nous rencontra alors quil rentrait
précipitamment chez lui et que nous attaquions la montée. Il
comprit quil devait nous obliger à nous abriter et le brave
homme ne trouva rien de mieux que nous inviter à « faire
quatre heures ».
De
nos jours les enfants font peu dexercice : ils
« goûtent » au retour de lécole. La publicité
télévisée leur vend pour cela des friandises survitaminées et
emballées dans de jolis papiers, qui conviennent à leur petit
appétit.
Jemploie
lexpression « faire quatre heures » afin quil ny
ait pas de confusion à ce sujet. Outre les deux kilomètres matin
et soir, nous participions aux travaux de nos parents. Nous ne
pûmes résister longtemps à la perspective de tailler dans la
miche une large tranche de pain que lon accompagnerait de jambon
ou de pâté et que lon finirait à la confiture.
Cest
ainsi que nous vîmes passer lorage, au sec. Il y eut le jambon,
le pâté et la confiture servis par Albertine, mais nos estomacs
bien pleins se serrèrent lorsque nous vîmes arriver
un panier
de cerises. Nous refusâmes tous en chur et poliment comme nos
parents nous lavaient appris.
Albertine
ne comprenait pas et semblait fâchée. Gustave nen revenait pas
mais rigolait doucement. Il dût, pour nous convaincre de les
goûter du bout des lèvres, nous expliquer avec beaucoup de
détails, quil ne piquait quune partie de ses fruits et quil
avait un secret pour reconnaître ceux quil avait traités des
autres.
Nous
étions à lâge des secrets et nous parlâmes longtemps de
celui-là sans jamais arriver à le percer.
Aujourdhui
Gustave nest plus parmi nous. Si sa cabane existe encore, sa
vigne a été arrachée et sans travail les cerisiers sont morts. Je
sais que le produit avec lequel il voulait défendre ses cerises nexistait
que dans son imagination et que cest labus ces dernières qui
provoque le mal de ventre.
Seulement
mest resté de ce printemps, avec cette histoire, la tentation
des gros fruits rouges qui mhabite encore lorsque je refais ce
chemin.
Bernard
DAVIDOU 1998 |