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Parfois,
les soirs dété après le repas, je prends ma canne et je me
laisse porter par mes pas. Tout en remuant les pensées de la
semaine, je rends visite à mes amis les chênes, jécoute le
vent et essaye de surprendre les biches ou sangliers qui sont très
nombreux dans nos bois.
Je
devine sous le tapis végétal, les traces de nos prédécesseurs,
murettes, gariottes ou chemins abandonnés, pampres attestant la
présence dune ancienne vigne et jimagine les hommes qui
depuis les soldats sur la voie romaine à nos jours se sont
succédés sur cette terre ingrate où je suis né et je
retournerai.
Un
jour mes pas me conduisirent dans la combe de la croix (sur la
commune de Calamane) où je massis sur une souche pour profiter
des dernières couleurs du ciel. Devant moi sétendait une petite
clairière.
Tout
était calme et le jour finissait doucement, me permettant de
retrouver léquilibre après une semaine dans la fébrilité de
Toulouse. Dans le cours de ma rêverie je me remémorais les propos
de mon ami Daniel à qui javais fait lire quelques jours
auparavant une de ces petites histoires où, sur une page maximum,
je raconte un souvenir ou invente une histoire autour de celui-ci.
« Cest
bien toi ! Tu es toujours tourné vers le passé de ton
village natal. » Je nai jamais eu dautre ambition ce
faisant, que de mévader dun « comité stratégique de
direction » ou dune réunion de type « brain
storming » décidée par le président sur le conseil cher
payé dun consultant, (comme Daniel), extérieur à lentreprise
qui avait la faveur très éphémère du précédent.
Cependant,
Daniel avait raison et comme je regrettais de ne pas être né plus
tard, au cur dune ville tentaculaire, dans un appartement
aseptisé et ripoliné et une famille sans passé, ne faisant aucun
cas de ces absurdités. La vie eut été plus simple, je naurais
eu que lavenir à assumer.
Jen
étais là de mes pensées lorsque je pris conscience de sa
présence attentive mais discrète. Il mobservait sans bouger
depuis quelque temps certainement, car les grillons et les oiseaux
dont javais inconsciemment noté le silence subit peu de temps
auparavant avaient repris leurs chants.
Cétait
un petit homme vert de la tête aux pieds, affublé dune antenne
sur le casque et dun giro-phare que - me dit-il plus tard - les
règles de la politesse martienne obligent à éteindre quand on
veut engager la conversation.
Nous
nous saluâmes fort civilement et je linvitai à prendre place à
côté de moi sur mon tronc dagar. Après quelques banalités sur
le temps sur terre, la dernière histoire de Bouvard aux grosses
têtes, il me demanda de reprendre le cours de mes réflexions quil
avait suivi car il accédait sans peine à la longueur donde de
celles-ci, comme celles de tous les autres humains: Il avait été
programmé pour cela avant son départ de sa base cosmique,
(baptisée «Aldous Huxley » en hommage à notre
écrivain visionnaire,) dont il me montra la direction dans le
ciel.
Peu
soucieux de trouver un allié à Daniel et un second détracteur de
mes rêveries, je refusai de les poursuivre et lui demandai de me
parler de lui et de ses souvenirs de jeunesse.
Il
se figea dans un garde-à-vous impeccable et éructa une bordée de
x dy de z et de t suivie dun numéro qui correspond à son nom
mais contient aussi toute linformation utile pour le joindre et
le réparer quand cest nécessaire. Il me parla un peu de sa
naissance qui résultait dune manipulation de cellules « in
vitro » dans le laboratoire central (1), mais fût incapable
de men dire plus sur ce quavait été son enfance ou lhistoire
de sa famille.
Il
semblait gêné daborder ce sujet, comme sil était obscène
ou injurieux dévoquer tout ce qui a trait à la mémoire.
Pressé par mes questions, je compris par ses réponses que le mot
« mémoire » navait pas, chez lui, le sens que nous
lui donnons. Il sagissait pour lui dun terme technique qui
désignait linformation que le laboratoire central installait
dans chaque individu. Celle-ci était limitée au strict
nécessaire pour le bon fonctionnement de la machine
ultra-sophistiquée quil était.
Je
ninsistai pas sur ce sujet. Après un moment de silence qui nous
permit dapprécier la féerie du crépuscule qui sinstallait,
il en vint à ce qui était son objectif en venant vers moi.
Peu de temps auparavant, sur ordre du grand ordonnateur dHuxley,
il avait récupéré deux de nos compatriotes « le
bombé » et «le glaude », afin de produire sur sa
planète la fameuse soupe aux choux décrite par René Fallet.
Sa
seconde mission, aujourdhui, consistait à trouver la boisson qui
serait digne daccompagner ce plat qui, depuis lors, faisait
fureur sur mars. Sans hésiter et avec le prosélytisme que jai
toujours manifesté pour notre noble beuvrage je lui suggérai le
vin de Cahors. Je lui conseillai aussi, pour les soifs dentre les
repas, un fond de verre de cet excellent « ratafia » que
fabrique mon Beau-Frère, René.
Malgré
le nombre respectable de méga-hertz de son unité centrale il eut
du mal à prononcer correctement ce mot et samusait à le
répéter comme un parisien en vacances chez nous. Il voulut goûter
lun puis lautre puis lun puis recommencer revenant sur le
premier et ne souvenant plus du second quil fallait regoûter
Verre
après verre, il appréciait de plus en plus les deux nectars. Il
avait du mal à comprendre comment, des terriens aussi en retard sur
le plan technique, avaient acquis une avance aussi considérable
dans ce domaine nologique précis. Je lui expliquai le long
travail de mémoire qui, depuis Noé, lantiquité, les romains,
le bon roi Henri, jusquà mon oncle Robert et maintenant son
fils, avait abouti au produit parfait quil appréciait tant et
qui pouvait accompagner la fameuse soupe aux choux pour laquelle
René Fallet avait oublié dindiquer la boisson.
La
nuit avançait, les merles sétaient tus et les hauteurs de
Saint-Pierre LaFeuille, à lest, commençaient à rosir. Il
décida de repartir en emportant une de mes bouteilles
« Domaine des Tilleuls 1985 » qui fait lorgueil de
mon Tonton et la joie de son neveu.
Je
laccompagnai jusquà sa soucoupe qui, malgré laube
naissante, illuminait toute la clairière. Après un dernier signe dadieu
de son bras manipulateur robotisé, il mit le contact, tira sur le
démarreur, tira sur le démarreur,
tira sur le démarreur,
agita ses antennes avec colère et dit quelque chose que je ne
compris pas mais qui ne devait pas être très joli,
tira à
nouveau sur le démarreur
mais rien ne vint.
Alors,
et là Daniel ne me croira pas quand il me lira, mais je jure que cest
la vérité : Marc-boutant sur le tronc dAgar, sur les
pampres de vigne et sur la gariotte en ruine, jai poussé son
magnifique vaisseau jusquà ce quil démarre enfin dans un
énorme nuage bleuté dozone malodorant.
Depuis
cette soirée, je nai pas revu mon martien. Je sais quil
reviendra sapprovisionner
(celui qui a goûté à nos produits ne peut pas les oublier) et que
je ne le suivrai pas puisque les vignes sont dans les environs de
Cahors et pas ailleurs. Je regarde souvent le ciel étoilé en
pensant à lui et certains soirs il me semble y voir un point vert
qui scintille.
(1)
L.C.A.H.F.T. Laboratoire Central dApprovisionnement en
Humanoïdes à Flux Tendu (« just in time » pour ceux
qui préfèrent)
PS
: Je dédie cet amusement à Daniel SANSEIGNE, Consultant en
Knowledge Management, spécialiste de la mémoire des entreprises.
Avec mes amitiés. Par ailleurs, Daniel, diplômé des Eaux et
Forêts est un éminent amateur de « ratafia ».
Bernard
DAVIDOU Juillet 2001 |