1900-1996
Contribution de Gilbert Pons,
Pechpeyroux, Lot.
Rival heureux
de Céline au Prix
Goncourt 1932
Un bien curieux petit livre, qui s'intitule "roman", nous emmène dans
les coulisses du prix Goncourt de l'année 1932. L'éditeur Denoël pariait
alors sur un total inconnu, dont on savait seulement qu'il se nommait
Louis Destouches et qu'il était docteur en médecine. Son gros pavé au
titre étrange, Voyage au bout de la nuit, ne faisait pas moins de
six cents pages.
C'était aussi la longueur de l'interminable roman Les loups de
Guy Mazeline, auteur solidement installé dans la maison Gallimard.
Dès le premier tour, malgré l'espoir des céliniens que tentait de
rallier Léon Daudet, ce fut ce dernier qui l'emporta, par six voix
contre trois.
A près de soixante-dix ans de distance, le monde littéraire continue à
se gausser des timides jurés Goncourt et prétendent que l'année 1932 est
le plus mauvais cru de toute leur cuvée.
Céline a eu le destin que l'on sait. Le voici devenu incontournable. Par
contre, son rival a totalement disparu dans cette sorte de purgatoire à
perpétuité qui guette les écrivains démodés - c'est-à-dire, finalement,
la majorité des hommes de lettres au lendemain de leur décès.
Il est entendu sans appel que son oeuvre est tout simplement nulle.
Est-ce bien si certain ? Guy Mazeline a écrit quelques-uns des plus
solides romans de l'entre-deux-guerres. Il serait venu d'outre-Manche ou
d'outre-Rhin qu'on le lirait encore. Il fut seulement Havrais. Cela ne
se pardonne pas facilement.
Il n'est pas facile aujourd'hui de dénicher dans les manuels de
littérature, ni même dans les dictionnaires, le nom de Guy Mazeline.
Encore moins sa date de naissance exacte. Ce fut un 12 avril, au Havre ;
de l'année 1900 ou de l'année 1901, les avis divergent.
N'est-il pas révélateur de devoir ainsi hésiter pour savoir s'il
appartient à la première année de notre siècle ou à la dernière d'un
XIXe auquel toute son oeuvre l'apparente.
On le qualifia naguère de « balzacien ». C'est assez vrai, le
génie en moins. Par contre, son talent et sa propension à le faire
valoir sont indéniables.
D'être né au Havre, « porte océane » comme aimait le répéter
Edouard Herriot, dans une famille très bourgeoise de négociants et
d'armateurs, va le marquer à jamais. Il est, indéniablement, un fils de
cet Estuaire largement ouvert sur la mer la plus fréquentée du globe.
Nous sommes sur une frontière. L'Angleterre n'est pas loin, bien plus
voisine qu'étrangère. Il y a chez Mazeline, quelque chose d'anglo-saxon.
Une enfance voyageuse
Ce grand Viking brun et taciturne n'est pas un terrien comme trop de ses
compatriotes. Il reste sensible aux vastes horizons.
Il n'a pas cinq ans que ses parents l'emmènent à Fort-de-France. Les
Antilles seront sa première initiation. Il sera un garçon un peu
sauvage, élevé au grand air, plus habile à pagayer qu'à apprendre à
lire.
Aussi, on va l'envoyer au collège Saint-Joseph du Havre où il accomplira
toute sa scolarité, de 1907 à 1915.
Adolescent, il rejoint ses parents aux Seychelles, dans l'océan Indien.
Il y passera huit mois, retrouvant une mer qui est peut-être sa vraie
patrie.
Tout naturellement, il entre à l'école d'Hydrographie du Havre, où il
passe un an. Mais la guerre est là ; en juillet 1918, il s'engage pour
trois ans dans la marine de guerre. Le voici sur un dragueur de mines au
large des côtes du Liban.
Depuis longtemps, il écrit des vers, ce qui l'amuse plus que les calculs
nautiques. Il a quelques admirations littéraires, d'abord Roland
Dorgelès et Léon Hennique. Cela lui servira un jour pour le Goncourt.
Vers 1922, il se lance dans le journalisme et devient un des localiers
du Petit Marseillais, chargé des reportages sur le sport et la
vie du port.
L'ambiance des années méridionales de ce Normand est assez bien évoquée
dans ce curieux Goncourt 32, que vient de publier Eugène Saccomano
(auteur voici plus de trente ans du roman Bandits à Marseille,
dont fut tiré, en 1970, le film Borsalino, avec Alain Delon et
Jean-Paul Belmondo).
Epuisés les charmes de la Cannebière, Mazeline va monter à Paris et, en
1927, rejoint L'Intransigeant. Cette fois, il passe de la
chronique maritime à la rubrique judiciaire. Il y fera merveille, car il
sait bien mettre en scène les personnages qu'il découvre à la
correctionnelle ou aux assises.
Son premier roman paraît en 1927. D'emblée, le voici publié par
Gallimard, auquel il restera fidèle jusqu'à la guerre, pour la
satisfaction mutuelle de l'éditeur et de l'auteur.
Piège du démon appartient à ce genre naturaliste qui a longtemps semblé
indémodable. L'écriture est appliquée, la psychologie des personnages
attachante, le cadre bien posé en arrière-plan.
|
|
État civil :
Guy Marius Paul MAZELINE est
né le 12 avril 1900 au HAVRE (76) fils de Alphonse
MAZELINE et de Elise Hélène Suzanne JAQUENEAU
Marié le 18 décembre 1924 à Claire Louise DORS (née
le 7 juin 1901 à NEVERS).
Sans enfant.
Décédé à Boulogne-Billancourt le 25 mai 1996.
Son uvre :
|
TITRES |
PAGES |
ANNEES |
ÉDITEURS
|
PRIX
|
|
Le capitaine DURBAN |
398
|
1934
|
Gallimard |
|
|
Le délire |
217
|
1935
|
Gallimard |
|
|
Les îles du matin |
343
|
1936
|
Gallimard |
|
|
Piège du démon |
221
|
1927
|
Gallimard |
|
|
Un dernier coup de griffe |
|
1944
|
Robert Laffont |
|
|
Bêtafeu |
218
|
1937
|
Gallimard |
|
|
La femme donnée en gages |
227
|
1943
|
Robert Laffont |
|
|
Tony l'accordeur |
245
|
1943
|
Edition du milieu |
|
|
Les loups |
584
|
1932
|
Gallimard |
Prix
Goncourt
|
|
Pied d'alouette |
250
|
1941
|
Edition du milieu du monde |
|
|
Porte close
Valfort
Chrétienne
compagnie
|
219
|
1928
1951
1958
|
Gallimard |
|
|
Un royaume près de la mer |
|
1931
|
Edition de la nouvelle revue
française |
|
Prix Goncourt 1932 :
L'attribution du Prix :
Le favori du Prix GONCOURT 1932
c'est Louis Ferdinand DESTOUCHES médecin né en 1894 à
COURBEVOIE avec "Voyage au bout de la nuit"
édité par Robert DENOEL et écrit sous le nom de
CELINE.
Le 30 novembre 1932, neuf
titres sont évoqués :
Le voleur d'étincelles de Robert BRASSILLACH
Le Pari de Ramon FERNANDEZ (futur prix Fémina)
La maison des Bories de Simone RATEL (elle aura
l'Interallié le 2 décembre)
Tête le long de Marcel JOUHANDEAU
Le pain quotidien d'Henri POULAILLE
La Maison dans la dune de Maxence VAN DER MEEERSCH
Les Loups de Guy MAZELINE
La femme maquillée d'André BILLY
Voyage au bout de la nuit de CELINE (en 1974, le tirage
global atteindra 593 000 exemplaires)
Soutiennent ce dernier roman Lucien DESCAVES, Léon
DAUDET, Jean AJALBERT, ROSNY jeune, ROSNY aîné qui
compte double avec sa voix de Président. C'est tellement
évident que DAUDE et Jean AJALBERT proposent illico
d'entériner officiellement le ballon d'essai. Ce serait
jouer un mauvais tour à la presse non convoquée estime
ROSNY aîné le Président; on respectera le calendrier.
Le mardi 6 décembre, la veille
du déjeuner chez DROUANT, Léon DAUDET, dans l'Action
Française met cartes sur table " avant que soit
décerné, demain à midi, le prix GONCOURT,
vraisemblablement à un ouvrage truculent,
extraordinaire, que beaucoup trouveront révoltant parce
qu'il est écrit en style cru, parfois
populaire
".
Mercredi 7 décembre 1932,
c'est le deux cent troisième rendez-vous de l'Académie
chez DROUANT. Le vote a lieu et un seul tour suffit : six
voix pour Guy MAZELINE, 3 voix pour CELINE et une voix
pour Raymond de RIENZI (Les Formiciens).
Les réactions :
DESCAVES :" J'étais retourné avec plaisir à
l'Académie GONCOURT mais je n'avais pas pensé devoir
être obligé d'arriver à la salle à manger en passant
par la cuisine".
Roland DORGELES " :DESCAVES, ne croyez pas que
quelque chose se soit combiné en dessous, vous vous
tromperiez".
DESCAVES :"Non, je ne crois pas qu'il y ait une
manuvre, j'en suis sûr. Au revoir, pourquoi
voulez-vous que je reste ici ?
CELINE : "Le Prix GONCOURT, c'est raté, c'est une
affaire entre éditeurs".,
La presse se déchaine :
Lucien DESCAVES article paru dans "Le
CRAPOUILLOT" Je sais les moyens dont certains
disposent pour imposer leur choix. Je sais la presse qui
est vendue et ceux qui sont à vendre; je n'y peux
rien".
GALTIER-BOISSIERE Directeur du CRAPOUILLOT "Dans les
semaines ayant précédé l'attribution du prix GONCOURT,
un roman signé de son Président ROSNY aîné n'a-t-il
pas paru dans l'Intransigeant, le grand quotidien du soir
tirant à 400 000 dont le Directeur est alors Léon
BAILBY ? l'un de ses principaux collaborateurs se nomme
précisément Guy MAZELINE".
Maurice Yvan SICARD dans la revue LE HURON du 16 mars
1933 " On sait comment à l'admirable "Voyage
au bout de la Nuit", fut doucement substitué le
bouquin pommadé de Guy MAZELINE, l'affaire, cette année
encore fut menée par DORGELES et les deux ROSNY, dont
l'un est sourd et l'autre certainement idiot
CHAQUE
ANNÉE la voix du Président de l'académie GONCOURT est
achetée au plus offrant".
Recours à la justice
ROSNY aîné réplique :"Aujourd'hui, vous essayez
de déshonorer un homme qui n'a jamais commis un acte
déloyal envers qui que ce soit. Vous m'accusez d'avoir
vendu ma voix à des éditeurs qui m'auraient offert un
contrat formidable. Il n'est pas un seul éditeur sur la
place de PARIS qui oserait me proposer une opération de
ce genre là".
Le Président de l'Académie GONCOURT ROSNY aîné et
Roland DORGELES assignent GALTIER-BOISSIERE et
Maurice-Yvon SICARD en correctionnelle. L'affaire est
jugée en décembre 1933, une semaine après
l'attribution du GONCOURT à André MALRAUX pour La
Condition Humaine. Ce choix fait l'unanimité. Entre
temps, "Le Voyage au bout de la Nuit" a obtenu
le prix RENAUDOT; aussi les esprits se calmèrent. Lucien
DESCAVES demande l'acquittement et GALTIER-BOISSIERE
écrit une lettre d'excuses. Il n'y a donc pas de
jugement contre le directeur du CRAPOUILLOT mais les
dépends sont à la charge de la partie civile, c'est à
dire de ROSNY aîné qui en contre partie touche les 30
000 F de dommages et intérêts infligés à
l'intransigeant Maurice-Yvon SICARD.
Ce prix GONCOURT 1932 a fait
couler beaucoup d'encre. Il a été, selon François
NOURRISSIER " le scandale des GONCOURT".
Guy MAZELINE a habité dans le
Lot, de 1960 à 1976 à PECHPEYROUX, commune de CEZAC.
Pour découvrir ce village de
tradition littéraire :
http://perso.wanadoo.fr/pechpeyroux/
Sources :
L'académie des Goncourt, Michel Caffier, Que sais-je PUF, 1994.
Le défi des Goncourt, Jacques Robichon, Denoël, 1975.
Goncourt 32, Flammarion, Eugène Saccimano.
Service des archives de la
ville Le Havre
Pourtant, Mazeline ne
sera jamais un écrivain « régionaliste », même s'il utilise à
l'occasion le cadre de sa ville natale. Ce qui compte pour lui, ce sont
les êtres et les conflits qui les opposent. Cela devient vite assez
mécanique.
Ce premier roman est encore rapidement enlevé. Par la suite, notre
écrivain s'obstinera à « faire long ». On le verra dès Un
royaume près de la mer, paru en 1931. Il a pris son temps. Ce n'est
pas ce qu'il fait de mieux. La monotonie et même l'ennui l'alourdissent.
Comme beaucoup de ses compatriotes normands, il écrit un peu "gris",
sacrifiant à une certaine éloquence qui marque un peuple de plaideurs.
On le verra bien en 1932 quand les Goncourt couronnent Les loups.
Il s'agit du premier tome du Roman des Jobourg. Cette moderne
saga en comportera cinq. Pas moins de deux mille pages ! Nous y
découvrons les déboires de Maximilien Jobourg, Havrais comme il se doit,
héritier d'un nom et d'un patrimoine dont il n'a pas su maintenir le
prestige.
Nous sommes à la fin du siècle dernier et l'apparition de sa fille
naturelle vient bouleverser une existence familiale feutrée et
finalement assez médiocre. Dans la coulisse, des intrigues boursières
nous montrent que l'on est dans un milieu qui tient à ses biens.
En contrepoint, apparaît une autre famille, celle du capitaine Antoine
Durban, de la Compagnie française de navigation.
L'intrigue est encore compliquée par les manoeuvres de la vieille
Virginie Jobourg, qui n'a d'autre souci que de ruiner son propre fils !
Quarante ans sans écrire
On est loin des Thibault de Martin du Gard et même des
Pasquier de Duhamel, même si on quitte parfois le quai des brumes
pour aborder la Martinique, autre décor familier à l'auteur.
Guy Mazeline va écrire, dans le même esprit fort conventionnel, une
douzaine de romans qui se ressemblent un peu trop, de L'amour de
soi-même (1939) au Souffle de l'été (1946), en passant par
Un dernier coup de griffe.
Certes, il garde son public, mais celui-ci vieillit au fil des ans sans
se renouveler.
Quand il meurt à quatre-vingt-seize ans, le 25 mai 1996, il n'avait rien
publié depuis quarante ans, si ce n'est Chrétienne compagnie
(1958), qui terminait, d'une manière fort édifiante le cycle des
Jobourg, dont le véritable thème apparaît religieux, dans le sens de "religio"
(ce qui relie), réussissant à créer une sorte de paysage mental «
sorti des fécondantes alluvions du passé où les coeurs inventifs, sans
lumière, se refermaient sur eux-mêmes et se détruisaient, finalement »,
ainsi qu'il le dira à propos de son ultime personnage des Loups,
surgi de la province de Québec au lendemain de la dernière guerre, à
laquelle le vainqueur de Céline ne devait, littérairement parlant, guère
survivre.
|