|
SEULS CONTRE TOUS (5/12) Olympe l'imprécatrice Jeudi 24 juillet 2003 (LE
MONDE)
Féministe et
abolitionniste, cette belle ingénue, auteur de libelles et de pièces de
théâtre, finira sur l'échafaud sous la Terreur, en 1793, après avoir provoqué
Robespierre.
L'orage gronde depuis trois jours, et les pavés
humides semblent suer sous le soleil. Hier, Olympe de Gouges a glissé et s'est
écorché le genou. Rien de grave, pourtant ce matin elle hésite à sortir. Il
n'y a pas que le ciel, la ville elle-même paraît gronder de colère et de peur
depuis l'assassinat de Marat, il y a une semaine, le 13 juillet 1793.
Elle haïssait Marat, qu'elle a traité d'"avorton", mais sa mort, au pire
moment, risque d'emporter les derniers restes de la démocratie. Les "bonnets
rouges" de la Commune de Paris, avides de revanche, veulent des têtes. Pique à
la main, excités en sous-main par la faction la plus extrémiste des Jacobins,
ils traquent partout les "suspects": "espions","ennemis de la révolution",
"aristocrates", "accapareurs", tout est bon.
Olympe a beau adopter
jupe plate et fichu croisé, cacher son abondante chevelure brune sous le
bonnet à fronces des citoyennes, elle ne peut faire illusion, sauf sur son âge
- à 45 ans elle en avoue 38. Pour le reste, sa haute taille, son
maintien, ses mains blanches, son visage aux traits délicats à peine marqué
par les années, où brillent des yeux de biche noirs, immenses, tout la désigne
comme une privilégiée de l'Ancien Régime. C'est une fille naturelle du marquis
Lefranc de Pompignan, académicien et champion du parti dévot. Certes, elle a
été élevée par sa mère dans la petite bourgeoisie de province, mais la
fréquentation assidue des salons et des beaux esprits lui a depuis longtemps
fait oublier son accent et les manières des échoppes de Montauban. Il y a
vingt-cinq ans que Marie Gouze est devenue Olympe de Gouges, une farfelue qui
prend un bain tous les jours, une femme sinon galante, du moins entretenue,
une ingénue devenue auteur dramatique puis pamphlétaire, coqueluche de la
haute société, qui loue sa beauté et raille ses foucades. Elle ne l'a jamais
regretté. Sauf aujourd'hui.
La "reine des cités", disait-elle, lui est
brusquement devenue étrangère. Depuis la chute de la Gironde, le 4 juin,
tous ses amis, ses relations, ses protecteurs l'ont désertée. Beaucoup se sont
enfuis en province, Vergniaud, Roland, Condorcet et son épouse, Sophie, dont
elle était proche. Son confident, l'écrivain Louis Sébastien Mercier, a
disparu, comme l'homme de sa vie, Jacques Bietrix de Rozière, qu'elle a refusé
d'épouser bien qu'il ait fait sa fortune. Elle aussi est partie, début juin,
pour retrouver son fils et se mettre à l'abri. Près de Tours, elle a trouvé la
maison de ses rêves, adossée aux coteaux qui dominent la Loire. Elle l'a
aussitôt baptisée sa "chaumière" et achetée avec ses dernières économies. Elle
est revenue dans la capitale pour mettre la dernière main au déménagement. Et
aussi! pour l'affiche.
Cette affiche, elle y songe depuis mai. Elle
qui d'ordinaire dicte à la volée, vite, trop vite, sous l'inspiration du
moment, qui se vante d'avoir écrit une pièce en trois jours et, bouillant
d'impatience, harcèle les éditeurs pour qu'ils impriment ses pamphlets à
chaud, cette fois elle a pris son temps. Elle hésite, elle mesure le danger.
C'est qu'elle propose un référendum permettant à chacun de choisir par scrutin
direct le gouvernement qu'il préfère, monarchiste, fédéral ou révolutionnaire.
Imprimée sur fond rouge, Les Trois Urnes défie la loi du 29 mars
1793 punissant de mort quiconque tendrait au rétablissement d'un gouvernement
autre que républicain, un et indivisible. Mais Olympe, qui rêve de concorde
universelle, ne voit pas d'autre moyen d'éviter la dictature, la guerre civile
et la violence qu'! elle abhorre. Elle tremble encore en pensant aux massacres
de septembre 1792, ces milliers de prisonniers abattus à coups de massue ou de
hache, la princesse de Lamballe éventrée... Elle a été l'une des rares à oser
les dénoncer publiquement : "Le sang même des coupables, versé avec
profusion et cruauté, souille éternellement les révolutions." Les
responsables ont grincé des dents, mais le bain de sang a cessé. Un autre
précédent la conforte : il y a un an, son Pacte national a
encouragé la réconciliation des tendances rivales de l'Assemblée.
Provisoirement, hélas !
Olympe de Gouges n'est pas une rouée, une
femme d'intrigues, encore moins une professionnelle de la contestation, mais
une idéaliste passionnée et un peu dilettante. La politique, elle l'a apprise
comme le reste, par elle-même, dans les livres et les discussions, depuis sa
première affiche, écrite en 1788 à Versailles, en marge des Etats généraux.
Imprégnée des thèses de Rousseau, de Beaumarchais, de Choderlos de Laclos,
proche de Condorcet, c'est une démocrate fervente et une républicaine modérée,
penchant plutôt pour la monarchie constitutionnelle, admiratrice de Mirabeau,
qui disait d'elle : "Nous devons à une ignorante de grandes
choses." Une autodidacte de la pensée. Son éducation sommaire, ses
lacunes, elle ne les nie pas ; au contraire, elle s'en fait drapeau, avec
fierté et humour. Elle est, dit-elle, l'ouvrage de la! nature, "tout me
vient d'elle, je suis une de ses rares productions" ; si son talent
est brut comme un diamant non taillé, c'est la faute de son géniteur,
l'académicien, ce Tartuffe qui ne l'a jamais reconnue, mais dont elle
s'acharne à prouver qu'elle est la digne fille. Elle croit à l'hérédité, à
l'instinct.
De ces convictions découle l'humanisme généreux, parfois
naïf mais très en avance sur son temps, qui guide toute sa conduite. Car
Olympe est de ces visionnaires qui vivent leurs idées. Lorsqu'elle propose un
impôt volontaire pour sauver la nation, elle verse aussitôt un quart de ses
revenus. Condamnant le mariage, elle refuse de porter le nom de son époux
décédé, puis de se remarier avec celui qu'elle aime, assumant la solitude,
prix de l'indépendance. Dénonce-t-elle l'abus des lettres de cachet ?
Elle défend devant l'Assemblée un vieil homme persécuté par son maître. C'est
une femme de principes. Intègre, elle a jadis jeté les plats en argent que lui
avait fait porter le duc d'Orléans, le jour où elle l'avait invité à dîner -
"Je ne suis pas une courtisane !" -, ce qui lui permettra ensuite
! de dénoncer ses manuvres, comme celles de tous les corrompus et agioteurs
qu'elle méprise. Elle repoussera de la même manière les avances de
Marie-Antoinette, qui espérait la rallier au camp royaliste. Et se ruinera en
frais d'impression pour faire passer ses idées dans le public.
Orgueilleuse, dotée d'une confiance en elle inouïe pour l'époque,
Olympe est féministe au sens le plus moderne du terme. Elle se sent l'égale
des hommes, par le courage, l'intelligence, mais elle n'est ni une suffragette
ni la "virago" que dénoncent ses ennemis. Coquette, aimant séduire,
elle ne se déguise pas, ne porte ni le sabre ni la culotte, ne se bat pas
comme Théroigne de Méricourt et les autres "amazones" qui défraient la
chronique. Elle participe aux clubs féminins ou aux loges maçonniques
réservées aux femmes, mais de loin, en amateur. Elle préfère les cafés à la
mode.
Sa foi en l'égalité des sexes est viscérale, mais ce n'est qu'un
combat parmi d'autres, et la Déclaration des droits de la femme et de la
citoyenne qui la rendra célèbre un libelle de plus, écrit dans
l'enthousiasme, alors que le roi vient de prêter serment à la Constitution. Ce
texte virulent - "O, femmes ! femmes, quand cesserez-vous d'être
aveugles ?" -, qui constitue le premier manifeste féministe de
l'histoire, passera d'ailleurs inaperçu de ses contemporaines. Pourtant, il ne
se contente pas de réclamer le droit de vote que le législateur a oublié de
leur donner mais propose un programme complet de mise à égalité : droit
au divorce et à l'héritage, remplacement du mariage par un contrat social (une
sorte de pacs), reconnaissance des enfants hors mariage, accès à toutes les
fonctions, y compris ! électives, sans distinction, responsabilité civile,
etc.
Olympe de Gouges a été la première femme à se jeter dans l'arène
publique, mettant là encore ses théories en pratique : elle revendique
les mêmes droits que les hommes, elle partagera les mêmes risques. Jusqu'ici,
les égéries uvraient dans la coulisse - salons ou alcôves. Elle, prendra
directement à partie l'opinion, via ses pièces de théâtre, puis ses pamphlets,
ses affiches. Imperméable aux quolibets, aux critiques et même aux menaces,
elle signe et s'adjuge ainsi, au sein d'un pays qui bascule, le rôle dangereux
d'imprécatrice. Elle dénonce les abus de l'Ancien Régime comme du nouveau et
lutte pêle-mêle pour la liberté, la justice, les faibles, les opprimés, les
femmes, mais aussi les Noirs, les filles mères, les enfants naturels, les
prostituées, les chômeurs - elle suggère la cr! 33;ation d'ateliers nationaux
pour les employer.
Elle a été l'une des toutes premières, dès 1785, à
réclamer l'abolition de l'esclavage, affrontant le puissant lobby colonial,
qui a saboté sa pièce et tenté de la faire emprisonner. Avec le même courage,
elle a proposé, en décembre 1792, d'assurer la défense de Louis XVI, dont
elle réprouvait pourtant la trahison, pour le principe, parce qu'elle combat
la peine de mort. Sa proposition, lue devant la Convention, lui a valu des
quolibets - "Qu'elle tricote plutôt des pantalons pour nos braves
sans-culottes !" -, puis des menaces : la foule rassemblée sous
ses fenêtres l'a huée, elle a fait front. Au plaisant féroce qui l'avait
attrapée par les cheveux et, levant son sabre, lançait : "A vingt sous
la tête de Mme de Gouges ! Qui en veut ?", elle a répliqué
calmement : "Je ! mets la pièce de 30 sous et vous demande la
préférence..." On a ri. Elle était sauvée.
MAIS ce 20 juillet
1793 l'humour est impuissant, l'amateurisme ne pardonne plus. La République
est au bord du gouffre, menacée aux frontières par toutes les monarchies
européennes et à l'intérieur par la révolte des provinces. La France bascule
lentement dans la Terreur. Les femmes agaçaient, maintenant elles dérangent,
pis elles font peur. On ne leur fera pas de cadeau. Théroigne de Méricourt a
été molestée en public, elle en perdra la raison. Les jours de la reine sont
comptés. Les clubs féminins seront bientôt interdits. Olympe a été la seule,
le 9 juin, à prendre fait et cause pour les Girondins une semaine après
leur proscription, prédisant au passage la dictature. Elle a apostrophé
Robespierre. Elle risque sa vie et le sait. Pourquoi ne choisit-elle pas de se
taire ? Inconscience ? Témérité ? Fascinati! on du
martyre ? En tout cas elle ose, une fois de trop.
Dénoncée par
son afficheur, elle est arrêtée sur le pont Saint-Michel et aussitôt
incarcérée. Elle tente de joindre ses derniers appuis, mais son courrier est
intercepté, et il ne reste pas grand monde pour la défendre. Du fond de sa
geôle, elle parvient encore à faire afficher dans Paris un dernier pamphlet
décrivant les conditions de son incarcération et protestant de son innocence.
En vain. Le 2 novembre, à 7 heures du matin, elle est jugée et
condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire. On lui a refusé un avocat.
Le lendemain, elle monte sur l'échafaud. Son dernier geste est d'une coquette,
elle réclame un miroir : "Dieu merci, mon visage ne me jouera pas de
mauvais tours !" Ses derniers mots se bercent d'espoir :
"Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort !"
Hélas,
Olympe n'aura pas plus de chance avec la postérité qu'elle n'en a eu avec les
républicains. Pour les femmes, la récréation est finie. Robespierre, puis
Napoléon, annuleront en quelques années toutes les libertés que leur avaient
octroyées les Lumières. Le XIXe siècle bourgeois et misogyne ne retiendra
d'Olympe que ce qu'en a dit le Tribunal révolutionnaire : une "femme
galante à l'ego démesuré", égarée dans la politique, une hystérique prête
à tout pour faire parler d'elle. "Héroïque et folle", écrivent les
Goncourt. Un médecin, Alfred Guillois, dans une étude "scientifique" sur les
femmes de la Révolution, démontre sérieusement qu'elle souffrait de
"paranoïa reformatoria, c'est-à-dire "à idées réformatrices"...
Il faut attendre 1901 pour qu'elle cesse d'apparaître comme un
épouvantail. Récupérée par le mouvement féministe qui s'organise, elle sera
alors caricaturée, mais dans l'autre sens. On en fera une idole militante,
niant tous les autres aspects de son combat : contre l'esclavage, le
racisme, la dictature, la peine de mort, etc., et lui refusant le statut
d'écrivain, alors qu'elle a laissé un nombre incalculable d'écrits. Depuis
quelques années, elle a été redécouverte, surtout aux Etats-Unis, où elle a
inspiré nombre d'études universitaires centrées sur les femmes. "Elle est
de plus en plus connue et de plus en plus mal", regrette son principal
biographe, Olivier Blanc. Pour son malheur, Olympe de Gouges avait pris à la
lettre la liberté de la Révolution, elle n'a pas fini de le payer.
Véronique Maurus
En savoir plus
1748 : Marie Gouze naît à
Montauban d'un couple mal assorti ; son père légal, Pierre Gouze, est
boucher, sa mère, Marie-Olympe, fille de drapiers, est de notoriété publique
la maîtresse du marquis Jean-Jacques Lefranc de Pompignan.
1766 : mariée à 17 ans à Louis-Yves Aubry, un
traiteur d'âge mûr qu'elle n'a pas choisi, Marie est veuve à 18, et mère d'un
fils. Refusant de porter le nom de son mari, elle se fait appeler Olympe de
Gouges. Elle rencontre Jacques Bietrix de Rozière, riche propriétaire de la
Compagnie royale de transports militaires, qui l'entretient et l'introduit
dans la haute société parisienne. Elle vivra quasi maritalement avec lui
jusqu'à sa mort.
1785 : elle se lance dans la carrière
littéraire. Elle écrit une cinquantaine de pièces, dont peu sont jouées, puis,
à partir de 1788, plus de 70 pamphlets, placards et articles qui
constituent une chronique de la Révolution.
1793 : proche
des Girondins, elle est condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire le
2 novembre et guillotinée le 3.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.07.03
Droits de
reproduction et de
diffusion réservés © Le Monde 2003
Usage strictement personnel. L'utilisateur du site
reconnaît avoir pris connaissance de la
licence de droits d'usage, en accepter et en respecter les
dispositions.
Politique de confidentialité du site.
Besoin d'aide ?
faq.lemonde.fr |