BSEL - Janvier-Mars 1999

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Études du Lot
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Un article de :
Étienne
Baux

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1e fascicule 1999 - Janvier-Mars - Tome CXX

La société des Études du Lot | Sommaire complet du fascicule

 

TITRE DE L'ARTICLE

 

De façon discrète, l’histoire du Quercy ne cesse de s’enrichir de travaux menés par les étudiants de maîtrise de nos Universités. Il est utile d’en informer plus largement les lecteurs de notre Bulletin, mais aussi d’indiquer les directions de la recherche historique, ses exigences actuelles ; cela permettra, pourquoi pas ?, de compléter les chantiers ouverts par les jeunes historiens qui ont choisi le Quercy pour thème d’étude. Bien souvent eux-mêmes quercynois, de souche ou de hasard, ils ont travaillé à partir des fonds d’archives publiques (Archives départementales, communales), diocésaines, et autres archives privées. L’auteur de ces lignes, membre de leur jury de soutenance (1), est heureux de rendre hommage à leurs efforts et d’en présenter les résultats essentiels.

Pour commencer, on trouvera ici une analyse d’un remarquable travail sur la condition féminine dans le Lot pendant l’Entre-deux guerres.

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Issolan, (Anne), La condition des femmes dans la société lotoise, 1914-1945. Mémoire de maîtrise, Université de Toulouse-Le Mirail, septembre 1996, 211 pages.

Avec bonheur, Anne Issolan, a pu, dans une étude très sérieuse, combler une lacune de notre histoire sociale. L’histoire des femmes renouvelée, sinon créée, par Michèle Perrot, Arlette Farge et bien d’autres n’est plus le parent pauvre de l’historiographie contemporaine. Suivant la méthode récemment définie, Anne Issolan a voulu montrer les étapes d’une lente évolution, qui, de la loi et des mentalités a fini par reconnaître aux femmes des droits égaux à ceux des hommes.

La guerre a-t-elle bouleversée la vie des femmes, au début du siècle ? Pour elles, à coup sûr, un surcroît de travail : "munitionnettes" de l’usine d’obus de Cahors au nombre de 150, travaillant en 3 x 8, de jour comme de nuit pour un salaire d’un tiers inférieur à ceux des hommes, mais surtout paysannes assurant la direction de l’exploitation à la place du mari absent, et aussi employées de la Poste, des hôpitaux, du commerce, travailleuses à domicile pour l’intendance militaire… Il fallait survivre et assurer le pain aux enfants. Sitôt la guerre terminée, les femmes durent rejoindre les fourneaux et on leur rappela leur rôle traditionnel. Quant aux veuves de guerre, avec une pension dérisoire, elles quittèrent l’exploitation pour s’installer en ville ou au village et le travail devint nécessité (2).

Ainsi la guerre a démontré les capacités des femmes, fortifié un premier sentiment de solidarité, deux éléments qui les menèrent à une nouvelle place dans la société active dans l’Entre-deux-guerres.

Traditionnellement confinées dans des secteurs traditionnels tels que la domesticité et l’agriculture, les lotoises furent de plus en plus réticentes à occuper ces postes et l’exode rural fut autant féminin que masculin. Moins de domestiques à la ville comme à la campagne car le métier était dévalorisant, peu protégé ; cependant, souvent temporaire, il permettait aux jeunes filles de se constituer une dot.

A la terre le travail restait pénible et les femmes poussèrent leurs époux à quitter l’exploitation, attirées par la vie plus facile, le travail moins long et le mirage des villes. Vers Paris, mais aussi vers Toulouse et les villes du département. Trois figures s’imposent : la secrétaire, l’assistante sociale, l’ouvrière.

Si la secrétaire apparaît surtout sous les traits de la dactylo, formée par les cours Pigier, et devenue indispensable dans les bureaux, face à sa machine, il y a pour la première fois des rédactrices de préfecture, titulaires, 19 à Cahors en 1939, à côté des auxiliaires. Par ailleurs les visiteuses d’hygiène, comme on les appelait au départ, sont peu nombreuses tandis que la majorité des infirmières appartenait aux ordres religieux, Sœurs de Saint-Vincent de Paul, Sœurs de la Miséricorde. Seules les sages femmes côtoient le cercle très fermé des médecins ; leur nombre régressa, 80 en 1924, 25 en 1945, car les accouchements étaient progressivement pris en charge par les médecins ; mais il faut attendre 1945 pour trouver deux femmes parmi eux, à Puybrun et à Souillac.

L’ouvrière lotoise présente des spécificités dans un département où le secteur secondaire était surtout le fait d’entreprises artisanales souvent fragiles. Les manufactures de tabacs de Cahors et Souillac attiraient des travailleuses temporaires, plus d’une centaine, de septembre à mai. Les salaires étaient toujours supérieurs à ceux de la terre, ce qui faisait accepter des tâches bien rebutantes, ainsi pour les trieuses de charbon de Saint-Perdoux, pour les ouvrières de Ratier à Figeac et de l’usine d’éclairage de Cahors (une vingtaine pour chacune de ces entreprises). Mais que des femmes au travail en dehors de toute statistique : vendeuses et commerçantes dans le vêtement et l’alimentation, patronnes de café ou d’auberges, sans oublier les couturières et les "lessiveuses" qui passaient de maison en maison pour les "bugadas" bisannuelles.

Le grande nouveauté vient d’ailleurs ; elle réside dans le lent progrès de la scolarisation des filles qui, plus nombreuses, fréquentent l’école publique mais surtout les écoles privées tenues par les religieuses sécularisées. La gémination de l’enseignement, c’est-à-dire la mixité, en 1944 ne touchait que 244 écoles sur un total de 625, restaient donc 381 écoles où l’enseignement demeurait séparé ! Peu nombreuses à être présentées au certificat d’études, à suivre les cours des écoles primaires supérieures pour obtenir le brevet ou le brevet supérieur, ou à fréquenter collèges et lycées, les filles ne bénéficiaient pas toujours des mêmes programmes que les garçons et sauf exception n’accédaient pas à l’enseignement supérieur. La première bachelière au collège de Figeac date de 1924 ; elles furent 9 en 1939.

Le métier d’institutrice reflète la difficulté, pour une jeune femme, d’exercer une responsabilité reconnue dans la société d’alors, mais aussi la réalité d’une promotion indiscutable, d’une reconnaissance des possibilités et des compétences réservées d’abord aux hommes. A l’Ecole normale de Cabessut, ouverte depuis 1887, les futures maîtresses, de 12 à 17 par promotion, se formaient à un métier exigeant qui leur donnait le prestige, très reconnu alors, du savoir. Les cours d’adultes, en fait destinés aux adolescents de plus de 14 ans, en prolongeaient les bienfaits. La féminisation de l’enseignement primaire, deux fois plus d’institutrices que d’instituteurs en 1939, pour l’école publique, et bien plus encore pour les écoles privées a sans doute favorisé l’émancipation des Lotoises.

Mineures sur le plan professionnel comme sur le plan politique, les Lotoises étaient invitées, même dans les formes les plus progressistes de l’enseignement reçu, non à s’émanciper, mais à mieux assumer leur rôle traditionnel. Faut-il en conclure à une soumission et à une aliénation totale ? Le mérite d’Anne Issolan a été de découvrir des formes de liberté plus subtiles qui permettent de dépasser les discours aujourd’hui trop convenus.

En premier lieu, dans un département où sévit la dénatalité, les femmes sont l’objet de plus d’attention, depuis le discours politique, jusqu’aux initiatives sociales, ainsi "La Goutte de lait" à Cahors en 1920, les secours aux femmes indigentes et aux filles-mères… Mais beaucoup plus, si la femme mariée demeurait mineure face à l’époux, derrière le patriarcat officiel se dissimulait un matriarcat très puissant.

Dans les campagnes, les maîtresses de maison, peu gâtées au demeurant en commodités et équipement domestiques, surent souvent s’imposer - les proverbes populaires en témoignent (3) à leur façon - Les grandes décisions du ménage ne leurs étaient jamais étrangères. La paysanne possédait même sa propre bourse issue de la vente des produits de la basse-cour et du jardin. Les conflits d’influence ne s’exercèrent pas entre sexes - le rôle du mari et de la femme se complétant - mais souvent entre femmes elles-mêmes : la mère peut avoir le hantise de la bru et la lutte pour prendre la tête de la maisonnée peut tourner mal.

L’église, le lavoir, la foire sont les lieux de la sociabilité féminine ; peu de voyages à la différence des hommes, sinon le pèlerinage à Lourdes dans le cadre paroissial et diocésain.

Des signes d’insoumission peuvent être relevés à travers les chiffres des divorces, les demandes formulées par les femmes l’emportant beaucoup sur celles formulées par les hommes, à travers les naissances naturelles, autour de 4% du total des naissances. Cependant alors qu’en ville les vêtements gagnent en souplesse, en confort, en commodité, les paysannes "conservent les longues jupes amples encombrantes avec des chemises boutonnières jusqu’au cou".

Individualistes, les Lotoises ont cependant adhéré en nombre, sous la houlette de leurs curés, 5850 en 1933, 9032 en 1938, à la Ligue féminine d’action catholique où se formaient des relations de solidarité - Peu émancipante, la Ligue connut une tardive concurrence avec les mouvements de jeunesse à partir des années 30 - La JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) permettait aux jeunes filles de campagnes de briser leur isolement, d’élargir leur horizon grâce aux voyages, aux congrès, de nouer des amitiés. La consigne "voir, juger, agir" encourageait les initiatives, fortifiait l’esprit d’équipe, la réflexion sur les problèmes de société. Les Jacistes montrèrent leur vitalité au service des prisonniers, des malades et démunis pendant la 2e guerre mondiale. Elles étaient 3000 en 1944.

Dans une dernière partie Anne Issolan a voulu évaluer l’engagement des femmes dans la cité : tâche difficile qui passe d’abord par le recensement des associations strictement féminines, 8 au total, et aussi par la participation des femmes aux associations lotoises mixtes, 28, où elles demeuraient minoritaires.

Les groupements féminins, sans revendication politique ou féministe, s’engagèrent surtout dans le domaine caritatif et éducatif ; ils permirent à leurs adhérentes de s’exprimer publiquement… voire de contester, critiquer, par exemple, la faiblesse des pensions des veuves de guerre, dénoncer la cherté des denrées alimentaires après la 1ère guerre mondiale.

Les premières associations sportives féminine voient le jour grâce aux initiatives des établissements scolaires, école normale, écoles primaires supérieures, écoles. A Cahors, Gourdon, Puy-l’Evêque, les jeunes filles s’initiaient au basket, au volley, pratiquaient la gymnastique, mais les sportives demeurent encore des pionnières à cette époque.

La participation des femmes au syndicalisme demeura réduite : l’éducation reçue les portant peu à revendiquer : 4,5 à 5 % de femmes chez les syndiqués agricoles seulement. C’est dans les manufactures de tabac, dans l’enseignement primaire, les syndicats des gens de maison, qu’elles s’affirmèrent davantage.

La politique officielle privait les femmes du droit de vote ; elle ne pouvait leur interdire le militantisme. Si elles accompagnaient leur mari aux réunions, elles agissaient peu. Cependant au sein des Jeunesses communistes, du Groupe des femmes socialistes, la condition féminine devient sujet de discussion et une conscience politique s’éveille dans le Lot tandis qu’un mouvement pacifiste, dans le sillage de la Ligue des droits de l’homme, regroupait 180 adhérentes dans les mois qui précédèrent le 2e conflit mondial, autour de la directrice de l’école normale.

La Résistance et les années noires ont-elles donné aux femmes l’occasion d’un engagement plus massif ? Laissons parler Anne Issolan sur cette question aussi délicate que controversée. "Originaire de toutes les couches sociales, actives dans tous les secteurs de la Résistance, à titre individuel ou dans un groupe de partisans… (il faut distinguer)… les Lotoises officiellement reconnues comme résistantes et la masse des anonymes qui ont participé à la Résistance par des gestes anodins". 21 obtinrent en effet la médaille de la Résistance à côté d’environ 70-80 Lotois ; étudiants, institutrices, infirmières, hôtelières, paysannes, religieuses devenues agents de liaison, secrétaires… elles furent rarement promues à des postes de commandement. Deux d’entre elles périrent déportées à Ravensbrück.

D’autres ont résisté sans que la mémoire officielle retienne leurs noms, cachant, nourrissant, soignant les maquisards.

Il y eut aussi des femmes dans la collaboration, dont une fut condamnée à mort. L’humiliation des femmes tondues fut, semble-t-il, réservée à celles du peuple, les plus vulnérables et ce "carnaval moche", étalage vulgaire de la puissance masculine, ne frappa pas seulement des coupables.

Au comité départemental de Libération six femmes ont siégé aux côtés d’une vingtaine d’hommes ; sans étiquette politique, elle appartenaient surtout à l’Union des Femmes françaises. Leur rôle alla diminuant sans que les grandes questions comme le vote des femmes ou un hommage à leur action dans la Résistance soient évoqués.

Vichy avait nommé des femmes dans les conseil municipaux, mais bien évidemment c’est l’ordonnance du 21 avril 1944 qui leur donna la majorité politique… sans grand enthousiasme chez les Lotois, inquiets et s’interrogeant sur cette inconnue. Elles mêmes apparaissent parfois désemparées ; il semble bien que, dans les campagnes, leur vote soit allé au M.R.P. (démocratie chrétienne) tandis que dans les villes leur préférence se porta vers les partis plus à gauche. Aux élections municipales elles obtinrent 11% des élus soit 123 sièges, un record, inégalé depuis ; 7 devinrent adjointes, tandis que Larroque-des Arcs posséda une des trois premières femmes maires de France. Victoire amère car dans la réalité les femmes n’eurent pas de pouvoir de décision. De plus, résistantes et élues n’étaient pas des féministes ; aussi, peut-on conclure que la guerre n’a pas permis une réelle émancipation et la société redevint masculine.

Ainsi pourrait-on conclure que la condition des Lotoises est plus proche, encore en 1945, des femmes du XIXe siècle que de celles de notre fin de siècle. Parler d’oppression à leur endroit par une société à prépondérance masculine n’apparaît assurément pas faux, mais certainement réducteur. Toute une culture féminine, de complicité et de solidarité, l’obtention de droits importants, leur ont permis de s’affirmer. Les Lotoises n’ont certes pas beaucoup milité pour améliorer leur condition et il leur a manqué la confiance en soi. "La Lotoise est un être effacé jouant un rôle occulte", et ce n’est pas pour rien, si dans nos compagnes, on les appelait les patronnes.

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 Notes

1 - Il s’agit des étudiants de l’U.F.R. d’histoire à l’Université de Toulouse II-le Mirail.

2 - 6500 Lotois sont morts à la guerre entre 1914 et 1918 - 80 % étaient des paysans.

3 - "Las femnas fan e defan los ostals". Les femmes font et défont les maisons.

"Lous coutilhous oun fa montza pla caouchos" - Les jupons ont nourri bien des pantalons.

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