BSEL - Janvier-Mars 1999

 

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Études du Lot
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Un article de :
Jean
Lartigaut

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1e fascicule 1999 - Janvier-Mars - Tome CXX

La société des Études du Lot | Sommaire complet du fascicule

 

LES VOYAGES DE JEAN DRULHE
PRÊTRE DE LAUZERTE (1484-1487)

 

Alors que le Quercy achevait de panser ses plaies au terme d’un siècle de guerres, de famines et d’épidémies, deux de ses députés aux Etats Généraux assemblés à Tours au début de 1484 demandèrent la suppression des sièges secondaires de la sénéchaussée. Un édit du 8 mars leur donna satisfaction pour le plus grand profit de Cahors et de Montauban où siégeaient les cours principales et "présidiales"(1), seules maintenues. Les habitants des villes lésées : Figeac, Gourdon, Martel et Lauzerte en appelèrent au Grand Conseil du Roi. Bien que le parlement de Toulouse ait soutenu avec vigueur la cause de Cahors et de Montauban, un arrêt du Grand Conseil en date du 29 avril 1487 rétablit les juridictions qui avaient été supprimées trois ans auparavant (2). Les petites villes liguées contre les deux grandes avaient confié leurs intérêts à un simple prêtre de Lauzerte, Jean Drulhe, recteur de Bournac, qualifié de syndic des habitants de Figeac, Lauzerte, Gourdon et Martel dans deux arrêts de procédure du Grand Conseil prononcés à Troyes le 7 juin 1486 (3).

Il y a une quinzaine d’années, mon ami G. Foucaud me signala aux archives municipales de Figeac sous le cote II 2, un étroit cahier de vingt feuillets dans lequel sont consignées les dépenses faites par Jean Drulhe au cours de missions proches ou lointaines à l’occasion de ce procès : " En sego se las despesas fachas per me Johan Drulha de Lauserta en la persecta de las sedas del senescal de Quercy per la vila de Lauserta Fijac et Gordo 4 et foro comensada lan mial CCCCLXXXIIII e lo XXIII de jul a Lauserta davant mossen Anthoni Morilhon (5)". Ce mémoire s’achève avec l’indication : "Articuli precedentes et in presenti caterno scripti fuerunt per me Johanne Drulha verificati et manu mea propria subsignati die tertia mensis augusti anno domini millesimo CCCLXXX nono J. Drulha".

Il est surprenant que trois et même quatre villes aient confié le soin de coordonner leur défense à un prêtre obscur. J’ai tenté d’en savoir un peu plus long sur ce personnage. Les Drulhe furent d’abord des laboureurs installés dans la temporalité épiscopale aux confins des paroisses de Pontcirq et de Lherm (6). Raymond de Drulha y est attesté en 1367 (7). Cette partie du Quercy ayant été éprouvée dès les premières années de la guerre de Cent Ans, les Drulha finirent par quitter le pays et se réfugièrent en Bas Quercy derrière les remparts de Lauzerte. Peu avant le retour de la paix, Isarn Drulha alias Astorc, habitant de Lauzerte et, on ne sait pourquoi, qualifié de noble, nomme procureurs ses frères Aymeric, Arnaud et Pierre et les charge d’arrenter ses biens de Pontcirq et de Lherm en réservant sa maison "antique" et une combe (8). Un Arnaud Drulhe fut consul de Lauzerte en 1479 (9). Le syndic des quatre villes appartenait sans doute à la génération suivante. J’avais quelque peine à l’identifier. Comment se douter, en effet, qu’il existait deux frères, également prénommés Jean, également prêtres de Lauzerte et tous deux gradués en droit ? J’ai d’abord été alerté par un acte récemment entré aux Archives du Lot ; une procuration consentie par le seigneur de Rams, le 2 décembre 1482, en faveur de plusieurs juristes lauzertins parmi lesquels Jean et autre Jean Drulhe (10). Des deux frères, nous savons maintenant que l’un fut le précepteur de l’hôpital de Lauzerte (11) et l’autre, recteur d’une petite paroisse peu éloignée de cette ville mais située dans le diocèse d’Agen. Le premier, qui d’ailleurs fut mêlé de près au procès (12), se dit prêtre et précepteur de Lauzerte dans une obligation consentie à Figeac le 4 février 1486 (1487 n.st.) (13). Le second est également qualifié de prêtre de Lauzerte, mais aussi de recteur de Saint-Pierre de Bournac dans un contrat passé à Cahors en 1481 (14). Ce dernier est bien notre voyageur. Le mémoire des archives de Figeac permet de mieux distinguer les deux frères. A chaque retour de mission ou peu s’en faut, le signataire des comptes se retire en Agenais, à Montaigu, bourgade située à environ deux kilomètres de l’église de Bournac dont nous savons qu’il est recteur. Il lui arrive de mentionner son frère auquel il a emprunté un cheval : il note qu’il a fait ferrer lo rossi del comandayre au cours d’une halte à Montlhéry le 25 mars 1486 (15) ou encore que son frère fut envoyé en mission à Bordeaux (16) et enfin qu’il a remis au commandeur la somme de quarante-six livres (17).

Un Jean Drulhe, licencié, représente la ville de Lauzerte lors d’une sentence arbitrale rendue le 21 avril 1489, au château du Roi de Cahors, par le sénéchal de Quercy, Guinot de Lauzières, entre les habitants de Lauzerte et les forains de la juridiction sur la répartition des deniers royaux et des frais de mission occasionnés par le procès au Grand Conseil (18). L’usage du Quercy étant de donner du dominus aux licenciés comme aux prêtres, on ne peut décider si le témoin de 1489 est l’un des frères mêlés du procès ou, plus vraisemblablement, un neveu de ceux-ci, futur lieutenant du sénéchal de Lauzerte. En effet, le registre des dénombrements faits au roi en 1504 renferme "l’aveu" de Sicarde de Tustal alias Ricard, femme de Jean Drulhe, lieutenant au sénéchal de Lauzerte, pour la moitié de la seigneurie de Galessie (19).

Les comptes laissés par Jean Drulhe sont difficilement exploitables en tant que tels, car si les menus frais sont le plus souvent consignés au jour le jour, des sommes importantes sont engagées sans explication claire ou encore remises à l’un ou l’autre des collaborateurs du syndic. J’ai d’abord tenté de ventiler les dépenses : frais d’auberge, de vêtements, de sellerie, de soins aux hommes et aux chevaux… pour les comparer aux dépenses de procédure, avec l’espoir également de découvrir "une peréquation entre les villes engagées dans le procés (20). J’ai dû y renoncer. Il m’a semblé plus sage de déplacer l’intérêt du document vers la route et de m’en tenir aux voyages et à leurs vicissitudes.

La course au roi

Au départ, notre voyageur n’avait qu’une idée incertaine du lieu de destination. En effet, à l’inverse des autres cours du royaume : parlements, sièges de baillage ou de sénéchaussée… forcément sédentaires, le Grand Conseil accompagnait le roi dans ses fréquents déplacements de chasse ou de villégiature. Chemin faisant, il fallait donc s’enquérir du prince. Pratiquement, on pouvait gagner sans inquiétude le domaine de la langue d’oïl et s’informer en arrivant à Bourges où s’attarde Jean Drulhe en mai 1486 per saber ont era lo Rey (21). Bien renseigné, il arrive à temps à Troyes, fait ses affaires auprès de la cour et suit celle-ci à Paris per so que lo Rey y venia (22). Il avait connu semblables tribulations au cours de missions précédentes. En avril 1485, il quitte Als Hurs (Gisors ?) pour Rouen où se rendait le prince (23). Deux mois plus tard, Jean Drulhe, en séjour à Paris, prend le chemin de Dieppe, mais arrivé à Pontoise, il apprend que le roi se dirige vers la capitale. Notre voyageur revient sur ses pas et s’en va coucher à Saint-Denis (24). On trouverait sans doute d’autres exemples de ces marches et contremarches.

Les itinéraires

Nos comptes font apparaître neuf grands voyages consignés dans le tableau ci-dessous. A vrai dire, on n’a de précisions suffisantes que pour six d’entre eux, les missions à Tours, à Saumur et à Gien étant sommairement rapportées.

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Mon premier soin fut d’établir les itinéraires des croquis (Fig. 1, Fig. 2, Fig. 3), non sans mal d’ailleurs, en raison des lacunes du texte : rares omissions de lieux, oublis plus fréquents de dates, sans compter les erreurs manifestes. En outre, et par dessus tout, plus d’un nom de lieu fut une énigme à résoudre, surtout dans le domaine de la langue d’oïl. Il faut admettre que Jean Drulhe n’a que rarement lu le nom des localités où il faisait étape, il les a ordinairement entendu prononcer. Par chance, sur l’axe Quercy-Paris, les mêmes noms reviennent presque à chaque voyage, ce qui facilite les identifications. Voici quelques exemples des mauvais traitements infligés à la toponymie :

AMBOISE (Indre-et-Loire) devient Boyssa, en Boyssa.

ANGERVILLE (Seine-et-Oise) : [en] Garnavila, Argavila, Argenvila, Agarvila.

ARTENAY (Loiret) : Aretennon, Ratorna, Retenie (le a initial étant alors compris comme une préposition).

CHATEAUNEUF-SUR-CHER (Cher) : Chastelnuo, Neff.

CHAUVIGNY (Vienne) : Javini.

La Dordogne peut devenir aqua de hornha.

ECOUIS (Eure) est rendu par Scoys.

JARNAGES (Creuse) : Garniaga, Graniaga, Garnacha, Granalha, Garganh.

LIGNIERES (Cher) est correctement Lynieras mais aussi al neras et al inares ou mares.

SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS (Indre-et-Loire) est notée… de filibois.

La palme de la métamorphose revient à une localité située sur le chemin de Rouen, Als Hurs, déjà cité, qui pourrait être Gisors (Eure).

Pour l’essentiel, nous pensons avoir résolu ces difficultés. En cas d’incertitude, un point d’interrogation suit le nom de la localité (Fig. 1). Un lieu proche du Quercy est cependant resté rebelle à toute identification : Als scatos et un second Meja voya a été localisé par Françoise Michaud-Fréjaville. Sensiblement à la même époque, un autre voyageur s’y était arrêté. Il s’agissait d’un seigneur auvergnat, François de Dienne qui, de Nogent-sur-Seine s’était rendu à Martigues en Provence pour les affaires de "Mesdemoiselles d’Armagnac". Le 14 janvier 1496 (n.st), au matin, il quitte Ferrières (25), "dine" a La My voie et couche à Gien (26).

En route

Faut-il vraiment l’indiquer, ces longs voyages s’effectuaient à cheval. Une seule fois, Jean Drulhe, laissant les roussins en pension à Saint-Denis, fit l’aller et retour de Paris à Rouen par la rivière. La descente de la Seine ne prit que trois jours et coûta trente sous. Il voyageait en toute saison. Même au cœur de l’hiver, le plateau des Millevaches, à 8 ou 900 mètres d’altitude, ne constituait pas un obstacle infranchissable. Cavaliers et montures, que avian mestier d’anar (27), allaient jusqu’au bout de leurs forces sans souci du repos dominical. Un certain jour de l’Ascension trouve notre digne écclésiastique à franc étrier entre Magny-en-Vexin et Pontoise. De même, celui-ci quitte Gourdon un jour de Pentecôte, en 1486, et gagne Livernon sur le chemin de Figeac.

Il est ordinairement flanqué d’un ou plus rarement deux compagnons, presque toujours des lauzertins quelque peu juristes. L’un d’eux, Mestre Arnaud, mourut en cours de route à Gien, le 25 octobre 1484, malgré les soins d’un médecin et d’un apothicaire. Lorsqu’il quitta Lauzerte pour Paris, le 9 mars 1486, Jean Drulhe emmenait un certain Bertrand Marti dont l’oncle, Maître Jean Marti, était le premier médecin de Charles VIII : primier metge del rey (28). Il importait, en effet, de présenter le syndic à ce compatriote censé avoir l’oreille du roi. (On peut d’ailleurs se demander comment un Quercinois avait obtenu pareille charge).

Curieusement, les voyageurs semblent se déplacer en toute quiétude dès lors qu’ils sont sortis du Quercy. Au retour de sa première mission, en novembre 1484, le rédacteur des comptes note qu’il ne peut s’attarder à Lauzerte per paor de tholosans (29). Sans doute pressentait-il ce qui ne manqua pas d’arriver : des habitants des petites villes furent détenus à Toulouse dès 1485, puis un arrêt du parlement de Toulouse, en date du 11 février 1486, ordonna l’arrestation de cinq habitants de Lauzerte dont l’autre Jean Drulhe, le commandeur (30). Après avoir passé quelques heures dans sa ville, le syndic va se cacher au voisinage de celle-ci, à Sauveterre au moins une fois, mais sa retraite de prédilection est certainement Montaigu, si proche de sa cure. Quand il doit se rendre à Gourdon ou dans le nord de la France, il commence par contourner la sénéchaussée de Quercy, franchissant le Lot à Fumel et couchant à Villefranche, en Périgord, théoriquement hors d’atteinte des agents du parlement de Toulouse. Il ne pénètre en Quercy qu’à Saint-Etienne-des-Landes pour rejoindre rapidement Gourdon. Presque à chaque déplacement, les villes qu’il représente lui constituent une escorte. Le 3 mai 1486, il quitte Montaigu à la tête de douze hommes 30 b et, après avoir franchi le Lot à Fumel, n’en conserve que trois jusqu’à Gourdon. Quelques jours plus tard, un sergent du consulat de Figeac l’accompagne de cette ville à Laroquebrou. En sens inverse, nous le voyons partir de Gourdon avec quatre hommes, atteindre Saint-Etienne-des-Landes et ensuite contourner le Bas Quercy jusqu’à Montaigu. Lors de son dernier voyage aux bords de Loire, Jean Drulhe part de sa retraite habituelle en Agenais le 10 novembre 1486. Il dispose d’un archer et d’un trompette. La couchée (jaguda) de sa suite, à Villefranche, lui coûte dix sous. Le lendemain, incertain de la route entre Domme et Salignac, il loue les services d’un guide. Le surlendemain, il oblique, on ne sait pourquoi, vers Turenne où il reste trois jours employé à dicter à un clerc les "relations" (relatios) du trompette, puis il prend en toute tranquillité la route de Limoges. Cette escorte, certainement jugée indispensable, revenait assez cher au syndicat des villes : il fallait nourrir et loger les hommes dans les auberges, payer leurs frais de retour et les journées.

Dès l’entrée en Limousin, le voyage se poursuit donc sans précautions. Ordinairement, le rédacteur note régulièrement ses dépenses quotidiennes en mentionnant les lieux : halte per dinar, notre déjeuner, et, en fin de journée, dépenses per sopar e jaser ou encore cohar. Parfois, un repasquie, une pause pour "avoiner" les chevaux, apporte un nouveau jalon intermédiaire sur le trajet du jour : à Montignat, dant la Marche limousine, le 30 juillet 1485 ou encore à Sanct Cristofe (Saint-Christophe-en-Boucherie, Indre) avant d’arriver à Lignières en mars 1486. Les chevaux stimulés par deux picotins d’avoine (31) - il en coûtait vingt-deux deniers - fournissaient un dernier effort pour atteindre le gîte.

Une question vient immédiatement à l’esprit : quelle distance Jean Drulhe couvrait-il dans une journée ? La réponse n’est pas aisée. J’ai fait un certain nombre d’évaluations, mais toujours à vol d’oiseau. On peut cependant estimer que les chemins anciens s’éloignaient moins de la ligne droite que nos routes modernes. De plus, on note des différences sensibles qui s’expliquent fort bien. On chemine moins vite dans les pays montueux : en Quercy, en Limousin au voisinage en la Courtine… que dans les plaines du Bassin Parisien. Aux difficultés du terrain s’ajoutent d’autres facteurs : fatigue des hommes et des chevaux, conditions climatiques, urgence ou moindre presse. Bref, on peut penser à des étapes de l’ordre de 30 à 50 km. Le trajet Troyes-Paris (150 km) ne prit que trois jours.

Les conditions d’accueil étaient sans doute fort différentes selon les lieux : hôtelleries des villes grandes et petites et auberges de campagne perdues dans les solitudes du Causse ou de la Châtaigneraie, telles celles du Cornouiller et de Saint-Etienne-des-Landes ou encore, au sud de Montcuq, l’auberge solitaire des Vitarelles (32), qui existait encore au temps de Jean Drulhe. Il est permis de se demander pour quelles raisons notre voyageur faisait régulièrement étape au Mas-Saint-Paul (33), infime hameau de la Marche, autour d’un prieuré de l’abbaye de Déols. A Prébenoit (34), rien n’indique qu’il ait frappé à la porte de l’abbaye cistercienne avant de franchir sur un bac la Petite Creuse. Les prix non plus n’étaient pas partout les mêmes et l’on constate une certaine cherté de la France du Nord, à Rouen et surtout à Paris. Dans les villes où résidait momentanément la cour, Jean Drulhe prenait pension pour plusieurs semaines et bénéficiait sans doute d’un rabais, mais il fallait distribuer quelques gratifications aux chambrières, à la fille de l’hôtesse ou au valet qui pansait les roussins. Au terme de l’expédition, on faisait laver les chemises qui en avaient sans doute bien besoin et c’était l’affaire des chambrières. On sait que les hostes exerçaient ordinairement un second métier : les plus grands étaient souvent marchands et les plus modestes, artisans tel ce bastier de Figeac qui tenait auberge à l’enseigne del Bast (35). A Paris, Jean Drulhe était descendu chez un hôtelier, peut-être celui du Lion d’Or, capable de guérir son cheval d’un abcès.

A Paris, Orléans ou Rouen, l’hôtellerie était encore le lieu où le syndic recevait ses relations d’affaires pour des palabres. Il y traitait également tous ceux qu’il convenait de bien disposer, particulièrement les clercs des gens de robe longue. Une seule fois, il est vrai, un adversaire de mince envergure fut reçu dans la cuisine de l’auberge où il dîna avec le prêtre. A Gourdon, Martel ou Figeac, Jean Drulhe conférait à l’auberge avec les consuls de ces villes ; il s’en suivait un dîner ou au moins un beure (collation). On peut penser que ce voyageur au parler d’oc était devenu un habitué de certaines hôtelleries car les stations sur le chemin de Paris comportent peu de variantes.

En cours de route, il fallait parfois renouveler les vêtements et les chaussures. Pour lui-même ou pour ses compagnons, Jean Drulhe achête des sabatos à cinq sous, des panthoflas de même prix, des bardoquins à douze, des bottes avec des scaphinos (36) pour vingt sous. Il se procurait également des chemises : 9 s. à Paris, 9 s 6d. à Gourdon, 10 s. à Limoges, des chausses à vingt sous, les gipos valant de 30 à 35 sous, une gabardina de six livres à Orléans, des raubas d’un prix voisin à Gourdon et Amboise.

Les montures, ordinairement au nombre de trois en comptant lo rossi comu qui était un animal de bât, exigeaient des soins attentifs. Les fers s’usaient vite ou se perdaient et de temps à autre, on devait s’enquérir d’un maréchal en arrivant à l’étape. La ferrure revenait habituellement à onze deniers par sabot. C’était aussi l’occasion de faire soigner les roussins par cet artisan qui était en quelque sorte "médecin de chevaux". Il fallait également entretenir les harnachements : les brides et surtout les selles qui souffraient beaucoup et que l’on réparait souvent.

Les hommes peinaient sur la route. Nous avons déjà évoqué la mort de Mestre Arnaud à Gien au cours de la première mission. Jean Drulhe ne fut indisposé qu’une seule fois, à Orléans : il souffrait de la jambe. L’apothicaire y porta remède pour dix sous. Son compagnon tomba malade en même temps et sans doute plus sérieusement, car on eut recours à l’art du médecin Vyrelaygue. On sait depuis toujours que les cavaliers sont plus résistants que leurs montures. A Martel, en juillet 1485, le cheval du syndic se plante un clou dans le pied : se era ficat un clau per lo pe. On le fait soigner sur place par un maréchal durant six jours, puis on se met en route le 27 juillet. Le lendemain, il faut de nouveau soigner le cheval qui souffre et se plaint : que se dolie. Il faut encore l’adobar le 30 à Jarnages. Le 2 août, au delà de Châteauneuf-sur-Cher, le malheureux cheval no podia anar malgré les suppléments d’avoine. A Bourges, on le guérit. Cependant les comptes font état de l’acquisition d’un roussin pour dix écus d’or. Un retour de Paris est également jalonné par les no podia plus anar d’un autre cheval que era malaus dels pes, mais cavaliers et montures avian mestier d’anar selon la formule de Jean Drulhe. (On sait ou on ne sait plus ce que fut le calvaire des chevaux du Corps de cavalerie Sordet au début de la Grande Guerre).

Autour de la procédure

Les comptes, nous l’avons dit, ne révèlent rien de cohérent sur les étapes de la procédure. On sait déjà que Jean Drulhe y fut intimement mêlé jusque dans les détails. Il fut en Quercy le véritable coordinateur de l’action des quatre villes et probablement leur unique syndic devant le Grand Conseil. Tout ce que l’on peut dire, c’est, mais l’on s’en doute, que la procédure coûtait fort cher. Sur la route, Jean Drulhe égrenait sous et deniers, mais parvenu à la cour, il tirait de sa bourse des pièces d’or : florins et écus, al solelh ou a la vaca. Si l’on connait le bénéficiaire des sommes, on ne sait jamais clairement le motif de la dépense. Pourquoi le syndic remet-il six livres tournois à l’avocat du roi que sostengues et pareille somme à Garniti, substitut du procureur royal ? Parmi les gens nommés dans ces comptes, certains sont connus par l’article de L. d’Alauzier : en premier lieu, mais il disparaît très vite, Antoine de Morlhon (37), puis Etienne Pascal, maître des requêtes de l’Hôtel, lo comessari Pascalis que Jean Drulhe vint chercher à Paris en 1485 pour le conduire en Quercy, et encore Philippe Baudot, conseiller au Grand Conseil et au parlement de Paris, gouverneur de la chancellerie du duché de Bourgogne, rencontré dès la première mission à Montargis. Lors du séjour à Troyes, le syndic adresse deux pintes de vin blanc à Baudot et fait un présent analogue à Pascal. Ajoutons, fin 84, lo comessari Prohet, qui est Maître Léonard Prohet, lieutenant du sénéchal de Périgord au siège de Sarlat, agissant par délégation de son supérieur, Pierre de Mornay, nommé commissaire par le roi après l’appel des petites villes au Grand Conseil. Prohet fut pris en charge par deux notables lauzertins, lo senhor de Fornié (38) et Mestre Peyre Tardieu (39) tandis que le syndic poursuivait ses missions lointaines. D’autres personnages rencontrés à Paris, Troyes, Orléans… sont conviés à dîner par Jean Drulhe, tels Me Raoul Daniel et Me Lambert Bongars, mais notre quercinois gratifie surtout des subalternes : repas, collations, menus présents : par exemple dix sous et six deniers au clerc de Baudot per far parlar am son mestre. On trouve même la dépense de dix sous en août 1485, à Orléans : als porties de la mayson del rey per la licensa de entrar (40).

D’autres robins ne sont pour nous que des noms : Mes Frances Teysseire, Frances Adam, Ponhan, Molins, Sanct Peyre, Johan Damont… Nous ne pouvons distinguer les conseillers du Grand Conseil et les avocats de la partie.

*

*  *

Certes, le document II 2 n’est qu’un petit bloc erratique, une pièce isolée détachée d’un vaste ensemble, la procédure conduite par quatre villes du Quercy pour le rétablissement des sièges secondaires du Sénéchal. Cependant, par ricochet en quelque sorte, ce cahier nous a permis d’entrevoir les conditions de voyage à la fin du XVe siècle et, surtout, de reconstituer des itinéraires entre le Quercy et la France du Nord. Il convient de souligner l’importance de Bourges, naguère capitale du royaume et toujours plaque tournante entre les deux France.

Ce fut également l’occasion de tirer de l’oubli un modeste prêtre lauzertin, infatigable serviteur de la ligue des petites villes. Si le recteur de Bournac vécut assez longtemps pour cela, il eut la satisfaction de voir installé sur le siège de Lauzerte un neveu de son nom, un autre Jean Drulhe, lieutenant, c’est-à-dire premier officier du sénéchal de sa ville en 1504.

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Notes

1 - Comme adjectif, ce terme est bien antérieur à la création des présidiaux en 1551. Par exemple, litige en 1462 devant le sénéchal de Quercy in sua sede presidiali de Montauban (Arch. dép. Tarn-et-Garonne, VE. 5. 998, fol. 129. Le mot revient à plusieurs reprises dans ce registre). La même formule est également employée pour un siège secondaire : Martel.

2 - Alauzier (L.d’), Les sièges de la sénéchaussée de Quercy au XVe siècle, B.S.E.L., t CI, Cahors, 1980, p. 274-281.

3 - Arch. Nat., V5 1040, fol 20400 (communiqué par L. d’Alauzier).

4 - Martel parait avoir été oublié. Pour l’appel, ce siège relevait du parlement de Bordeaux (Arch. dép. Gironde, premiers registres de la série B).

5 - Antoine de Morlhon, président au parlement de Toulouse (L. d’Alauzier, art. cité, p. 275 et 281, n.12).

6 - Cnes, cant. Catus, ar. Cahors, Lot.

7 - Lartigaut (J.), Recherches sur Pontcirq avant 1500, B.S.E.L., t. LXXXI, 1960, p. 104-117, 217-226.

8 - Arch. dép. Lot, III E 567/3, fol. 42.

9 - Taillefer (B.), Lauzerte, Montauban 1902, p. 142.

10 - Ibid., Fonds H. Guilhamon (nouveau dépôt), grand parchemin.

11 - Comme les deux hôpitaux de la ville voisine de Montcuq, les deux établissements de Lauzerte avaient fusionné au lendemain de la guerre de Cent Ans.

12 - Alauzier (L. d’), art. cité.

13 - Arch dép. Lot, III E 27/3, fol. 104.

14 - Ibid., III E 568, fol. 166.

15 - Arch. mun. Figeac. II 2, fol. 1200

16 - Ibid., fol. 1600

17 - Ibid., fol. 2000

18 - Arch. dép. Lot, Fonds H. Guilhamon (nouveau dépôt), copie informe fin XVIe-début XVIIe s. L’un des conseillers du Sénéchal dans la mise au point de cette sentence fut François Aniort qui, avec de Petra de Montauban, avait été l’ennemi acharné des petites villes dans le procés évoqué au Grand Conseil.

19 - Bibl. mun. Cahors, fonds Greil 138, fol. 147.

20 - On peut lire au folio 200 non utilisé par le rédacteur et d’une autre main, échelonné sur trois lignes : "840 L. 145. 10 d. - Lauserta so desus - Gordo 352 L. 18 s. 2 dt. "On ne peut d’ailleurs rien en conclure car les villes ont dû fournir des avances inégales.

21 - II 2, fol. 1400.

22 - Ibid, fol. 15.

23 - Ibid. fol. 4.

24 - Ibid. fol. 500.

25 - Ferrières-en-Gâtinais (Loiret, ar. Montargis, ch. l. cant.).

26 - G. Saige et Comte de Dienne, Documents historiques relatifs à la vicomte de Carlat, t. I, Monaco 1900, p. 545.

27 - II 2, fol. 8.

28 - Ibid, fol. 11. Sans doute par distraction, le nom de l’oncle médecin est écrit Mari.

29 - Ibid., fol. 3.

30 - Alauzier (L. d’), Art. cité, p. 276.

30 b - On ne s’explique pas ce renforcement de l’escorte hors du ressort du parlement de Toulouse. A mi-chemin, les Gourdonnais seraient-ils venus à la rencontre du voyageur ?

31 - Ordinairement sivada mais parfois vena.

32 - Le premier sens de vitarella en Quercy est celui d’auberge.

33 - Commune de Tercillac, cant. Châtelus - Malvaleix, ar. Guéret, Creuse.

34 - Commune de Bétête, cant. Châtelus - Malvaleix.

35 - In diversorio signi del bast (Arch. dép. Lot, III E 27/9, fol. 61). Cette auberge avait été longtemps tenue par P. Perrocho, bastier et hoste (Ibid., IV E 27/1, fol. 12500).

36 - Escafinhons, souliers légers d’après le petit Lévy.

37 - Voir note 5.

38 - Arnaud Fornié appartenait à une famille de marchands et de juristes, coseigneurs de Couloussac dans l’Agenais voisin.

39 - Les Tardieu sont des juristes de Lauzerte (un docteur es-lois dès 1335). Ils parviendront à la notoriété avec un compagnon de Bayard.

40 - II 2, fol. 10.

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