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A PROPOS DU CHÂTEAU D'ASSIER :
Que le lecteur me pardonne : il ne sagit que de "la recherche dun château perdu", mais pour laquelle jai effectivement besoin de mettre dans le B.S.E.L. un "avis de recherche". Le 6 décembre 1998, sur linvitation de M. Lartigaut, jai pu exposer quelques aspects du travail que jai entrepris sur le château dAssier. Disparu aux neuf dixièmes, cet édifice a été en son temps un des plus beaux spécimens de larchitecture civile française de la Renaissance. Il a été légal de Bury ou du Verger, aujourdhui détruits, ou de Chenonceau, Azay-le-Rideau ou Montal, heureusement conservés. Moins homogène que Montal, parce que construit sur un plus grand nombre dannées, mais plus novateur dans ses dernières campagnes de construction, Assier a suivi de très près les chantiers royaux de Blois, de Madrid (1), de Fontainebleau ou de Villers-Cotteret, et sest beaucoup inspiré des grandes réalisations des hommes de cour, comme le maréchal de Gié, lamiral de Bonnivet ou le chancelier Duprat. Il a fait partie de ces lieux où sélabore un nouveau style. Parce quAssier est loin de la capitale, et créé dans lorbite des châteaux de la Loire sans se trouver au milieu des édifices ligériens, lHistoire de lart a méconnu ce maillon de lévolution des formes architecturales - alors que, dès la fin des travaux, aux alentours de 1537, il était immédiatement jalousé pour sa richesse et imité dans ses innovations. Le hasard a voulu quétudiante en Histoire de lart à lUniversité Paris IV, je sois lélève de Jean Guillaume qui élabore, dabord avec, puis à la suite dAndré Chastel, une passionnante histoire du château français, et que je sois en même temps une voisine du château dAssier : joccupe une maison qui a appartenu depuis le XVIIe siècle à des officiers des ducs dUzès, juges de la seigneurie dAssier au XVIIIe siècle (2). Comme beaucoup de personnes à Assier et aux environs, jai dans les murs dune partie de la maison, agrandie à la fin du XVIIIe siècle, des réemplois du château détruit de Galiot de Genouillac. Depuis mon enfance, jentends parler de "Galiot de Genouillac", grand homme méconnu, commanditaire dun édifice méconnu. Certes, Assier et Galiot ont déjà suscité une abondante publication locale que jai évidemment lue et beaucoup appréciée. Mais si le personnage de Galiot a été présenté par F. Galabert et J. Gary, en 1901, puis par Fr. de Vaux en 1925, les édifices quil a laissés à Assier, le château, suivi de léglise funéraire et paroissiale, nont été abordés que dans des articles de quelques pages au sein dune histoire densemble de larchitecture ou de la sculpture de la Renaissance - P. Vitry et G. Brière en 1911, Fr. Gébelin en 1927, B. Tollon en 1981 (repris en 1993 dans le congrès de la Société Française dArchéologie), W. Prinz et R. Kecks en 1989 -, ou dans des articles, solides mais ponctuels, sur la sculpture ou liconographie de ces deux édifices (L. Chatelet-Lange en 1984, J. Bergue et M. Decker en 1986...) (3). Il fallait donc entreprendre une monographie qui mette à plat ce que lon peut savoir du château - documents écrits ou figurés, vestiges - et qui tente, après avoir "restitué" autant que possible les formes disparues, une analyse du parti architectural dans son originalité propre et de la place des choix faits à Assier dans lhistoire des formes. Car si la première partie du château de Galiot, qui commence dans la première décennie du XVIe siècle et sachève en 1524, est une reprise intelligente de ce qui se fait ailleurs au même moment, le château qui sachève entre 1535 et 1537 est le lieu de plusieurs inventions qui ont fait école, aussi bien dans le sud-ouest de la France que dans le Poitou et dans le reste du royaume. Le 6 décembre 1998, jai orienté lessentiel de mon exposé sur lintérêt et la difficulté des problèmes de restitution (laissant pour linstant de côté la partie la plus intéressante pour lhistoire de lart, qui est, ici, la mise en perspective du château dAssier dans lhistoire des créations architecturales). Jai essayé de montrer sur quoi sappuie lexercice de restitution, en insistant sur le rôle indispensable des vestiges, en place ou dispersés. Pour faire comprendre limportance de lobservation des vestiges, jai donné quelques exemples, soit de restitution indiscutable, comme celle du portique nord, soit de restitution encore hypothétique, comme celle du couvrement de la galerie. Le portique nord nous est connu par un plan de la fin du XVIe siècle, dun architecte de Joigny dans lYonne, Jean Chéreau, qui na sans doute jamais vu Assier, mais qui a pu en connaître le plan par Jacques de Crussol, "baron dAcier", au moment où celui-ci épouse Françoise de Clermont-Tallart, la fille du constructeur dAncy-le-Franc - château dont les plans figurent à la suite de celui dAssier dans le traité de Jean Chéreau. Ce plan "dAsier", dessiné à main levée et rempli derreurs manifestes, exigeait dêtre soumis à une rigoureuse critique, ce qui est permis par la confrontation avec les documents figurés et par lobservation des vestiges. La voûte du portique dessinée par Chéreau est très particulière ; cest une voûte dogives à trois quartiers, dont on connaît quelques exemples depuis le milieu du XVe siècle : avait-elle une réalité ? était-elle au rez-de-chaussée ou au premier étage ? Aucun historien de lart, avant que le plan de Chéreau, conservé à Gdansk, ne réapparaisse dans le monde des chercheurs après 1950, navait imaginé ce voûtement. Une seule personne y avait pensé, mais sans le publier : M. Etienne Cadiergues (4), notaire honoraire habitant Assier, qui fut intrigué en 1936 par la découverte, au moment où lon nettoyait la cour du château pour en préparer la visite publique, dune clé de voûte à trois départs de nervures, placées en Y (5). Cette clé venait dêtre dégagée au pied du mur nord qui pour la première fois, a été regardé. E. Cadiergues a vu que le sommier de nervures encore en place nétait pas celui dune voûte gothique ordinaire, à quatre quartiers. Et il a deviné, sans connaître le plan de Chéreau, la forme de voûte que cette clé, ce sommier de nervures et la place de ce départ de voûte par rapport à la base du pilier restant exigeaient. E. Cadiergues a réalisé ce que les archéologues appellent une "restitution" (fig. 2). Cette procédure de "restitution" se distingue de la pure et simple "restauration", qui consiste à remettre ensemble des fragments séparés par leur chute ou leur dispersion. Il y a "restitution" chaque fois que lobservation de certaines pierres, qui nétaient pas contiguës, permet de rétablir la forme qui les rejoignait. On passe ainsi, insensiblement, de la restauration à la restitution des parties manquantes. Mais il arrive que, pour certaines parties de lédifice disparu, on ait la certitude de leur existence, sans avoir aucun moyen den connaître les formes exactes. Le rétablissement dune forme simplifiée sappelle alors une "reconstitution". Si lon se laisse aller à introduire des précisions non justifiées, on quitte lattitude scientifique pour entrer dans limaginaire. Les seules démarches qui intéressent lhistorien de lart sont les deux premières : la restauration, qui permet de rapprocher des fragments et den comprendre la nature et parfois lemplacement, et la restitution, quand les éléments essentiels pour la compréhension dune forme sont conservés. Lexemple de la restitution du portique nord repose finalement sur un très petit nombre de sources archéologiques : une clé de voûte à trois quartiers (fig. 1), confirmée depuis peu par une deuxième clé de même type et de mêmes dimensions trouvée dans un jardin dAssier, le sommier de nervures encore visible sur le mur Nord de la cour du château, les traces au sol dun des piliers qui soutenaient les arcades du portique. Le dessin de la collection Gaignières (B.N. Est. Va 432) nous indique la forme de ces arcades ; il nous montre aussi que tout le rez-de-chaussée, souligné par une frise extérieure qui fait le tour de la cour, était de même hauteur - ce qui est confirmé par la hauteur semblable des arcs formerets, au nord de la cour, et de ceux de lintérieur du logis occidental, encore debout. On peut donc, avec très peu déléments, faire une restitution exacte, en trois dimensions, de ce portique. On voit ainsi que, si la restitution nest pas le but de lhistoire de lart, elle est, dans le cas dAssier, le préambule indispensable à lanalyse des formes, ainsi quà lhistoire de leur apparition et de leur influence. Cest pourquoi je dois faire un inventaire aussi poussé que possible des fragments du château dispersés et réemployés au XVIIIe siècle. Sauf quelques exceptions remarquables, ce qui est visible dans les maisons et les jardins du bourg dAssier ou de ses environs nest pas ce que le château présentait de plus prestigieux. Jai trouvé, dans le village, un grand nombre de cheminées - assez simples, mais très semblables à celles des chambres des tours du château de Montal (6), ce qui les authentifie -, des fragments de sculptures (traitées comme vulgaires pierres à bâtir ! ), des chambranles de portes ou de fenêtres, des clés de voûte à quatre, six ou huit nervures. Jai vu aussi des plaques de cheminées aux armes de Galiot, des portes et des volets intérieurs, et même une fenêtre (bien malade) avec ses plombs et ses verres, des solives réutilisées, des ferrures portant létoile des Gourdon... bref, ce quon appelle du "second uvre", parfois de très belle qualité. On devine pourtant que les trois entrepreneurs de Cahors, un marchand, un menuisier et un maçon, venus en 1768 partager avec le maître menuisier dAssier Carbonel les dépouilles du château, ont certainement acheté les plus beaux fragments sculptés et que, du fait du prix des transports, ce sont plutôt les matériaux de construction qui sont restés à Assier même. Cest donc le désir de trouver de nouveaux vestiges, encore inconnus et plus éloignés du château, qui me pousse à insérer dans le B.S.E.L. cet "avis de recherche" : connaissez-vous, lecteur, des lieux où se trouvent réemployés des fragments du château dAssier, depuis le XVIIIe siècle ? Les propriétaires de ces réemplois accepteraient-ils de men envoyer une photographie ? (7) Bien entendu, lanonymat est de rigueur dans le travail scientifique ; les expressions "pierre réemployée", ou, sil sagit dun fragment non utilisé, "collection privée", sont des indications largement suffisantes (8). Pour être convaincante, le plus sûr moyen est de donner lexemple : je joins donc à cette note la photographie (fig. 4) dun panneau sculpté inséré dans un mur de ma propre maison. Il est, hélas, scié en haut et plus encore en bas. Il sagit sans doute dune sculpture décorative intérieure, taillée dans un calcaire très fin, qui était peut-être placée au-dessus dune porte de salle (9). Son iconographie est assez claire, bien quelle prenne la forme, si fréquente au XVIe siècle, dun rébus. Un petit amour aux yeux bandés (et aux bras cassés) se tourne vers la droite en direction de la déesse de la Fortune, dont le haut du corps, mutilé a été gauchement retaillé. Celle-ci, représentée dans un contrapposto signifiant sa fuite provocante, tient dans sa main gauche un de ses attributs, la mèche de "loccasion". Sous le baldaquin dhonneur, délicatement sculpté, on reconnaît une fleur de lys bûchée et le haut dune couronne, entourée de part et dautre par le haut des ailes de deux anges qui servaient de tenants aux armes royales (10). Est-ce une des nombreuses façons dont Galiot fait apparaître sa devise - ou plutôt son cri - "Jaime Fortune" ? On connaît la grande variété orthographique de la formule inscrite dans les sculptures du château : JAYME FORTUNE, J.M. FORTUNE, J.F., JEM ou JEYME FORTUNE, JAIME FORT UNE ; cette dernière graphie, fréquente au XVIe siècle, prépare lallégorie figurée de la Fortune : une femme, tenant lun de ses divers attributs traditionnels, probablement le voile ; ailleurs, en plusieurs endroits, la déesse se réduit aux ailes de la FORTUNA VOLUBILIS, rapide et inconstante. Mais ici, elle semble plutôt assimilée au KAIROS des Grecs, "loccasion" quil faut savoir saisir pour exalter sa valeur et mettre cette VIRTUS au service du roi. Cet hommage au roi et cette déclaration de fidélité - que développe la devise de Galiot, SICUT ERAT IN PRINCIPIO, également inscrite à plusieurs reprises au château et à léglise - sont inséparables des uvres et de la personnalité de Galiot de Genouillac (11). Je remercie par avance tous ceux qui, par leur bonne volonté, peuvent ainsi contribuer à faire renaître les formes architecturales et iconographiques du château disparu (12).
Notes 1 - Le château de Madrid, au Bois de Boulogne, a été construit par François Ier au retour de sa captivité, de 1527 à 1547. (détruit de 1787 à 1792). 2 - Cette maison, située dans la commune de Livernon, appartenait à la famille Thinières. 3 - Je ne cite ici quune très petite partie des articles écrits sur Galiot, dont la plupart dans le B.S.E.L. 4 - Plusieurs excellents articles dE. Cadiergues ont paru dans le B.S.E.L : en 1940, sur "Le collier de lordre de Saint-Michel et la valeur de la livre tournois en 1528" et sur "La dévolution de lhéritage de Galiot" ; et en 1954, sur "Le portail de léglise dAssier". Après lachat du château par lEtat, en 1934, E. Cadiergues sest vivement intéressé aux découvertes que laménagement du lieu a entraînées. Quelques traces en subsistent dans ses papiers personnels (fig. 2). Divers documents quil avait rassemblés sur Galiot et quelques notes préparatoires à un article sur léglise mont été aimablement confiés cet automne par son petit-fils, Jean Phiquepal dArusmont. Que sa femme et lui en soient chaleureusement remerciés. 5 - Cest le n° 246 de linventaire du dépôt lapidaire, au château (fig. 1). 6 - Les châteaux dAssier et de Montal sont contemporains. Sophie Cueille (mémoire de maîtrise soutenu à Paris IV en 1986, non publié) a montré que Montal est construit entre 1519 et 1534 ; Assier, commencé dix ans avant, présente des parties plus archaïques. Mais la fin du chantier, de 1535 à 1537, est éblouissante à Assier. Les deux châteaux, sans doute du même architecte, sont très proches sur le plan géographique, familial et stylistique. 7 - Voici mon adresse : Viaizac, 46320 Livernon. 8 - On nindique davantage de précisions quavec laccord du propriétaire (par exemple, sil sait à quelle date le fragment a été acquis ou réemployé). 9 - Cette idée ma été suggérée par M. Tollon. 10 - Les mêmes ailes se voient dans un beau fragment du dépôt lapidaire, au château, le n° 209, qui représente deux anges tenant les armes du roi (fig. 3). Cest un fragment de la lucarne pyramidante qui amortissait la magnifique travée dentrée du château, et qui sest effondrée au XIXe siècle entre les murs de laile occidentale. 11 - Bien entendu, comme toute interprétation iconographique, cette analyse est discutable. 12 - Les fragments ayant été achetés en 1768 et 1786, les détenteurs actuels en sont les propriétaires légitimes, sur lesquels personne n a aucun pouvoir. Le rêve des architectes des Monuments Historiques de 1936, de constituer, grâce au retour à Assier de ces fragments, un musée du château détruit est dailleurs aussi irréalisable quinutile- Le château est actuellement rempli par le dépôt des moulages de 1955 et par les pierres déjà rassemblées. Il faudrait de grands travaux pour quun musée véritable y soit aménagé. De simples photographies des pierres dispersées suffiraient pour compléter la présentation analytique de cet ensemble déjà très riche. Cette matérialité perdue du château dAssier, dans sa discontinuité et sa dispersion actuelle, a quelque chose déminemment poétique (comme les réminiscences du temps perdu proustien que je parodiais en commençant). Cet éclatement désormais irréversible de la demeure de Galiot scintille çà et là sur les demeures du Quercy et donne à notre patrimoine local un caractère particulier, maintenant irremplaçable. |