BSEL - Janvier-Mars 1999

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Études du Lot
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Un article de :
M.R.
Tricaud

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1e fascicule 1999 - Janvier-Mars - Tome CXX

La société des Études du Lot | Sommaire complet du fascicule

 

A PROPOS DU CHÂTEAU D'ASSIER :
AVIS DE RECHERCHE

 

Que le lecteur me pardonne : il ne s’agit que de "la recherche d’un château perdu", mais pour laquelle j’ai effectivement besoin de mettre dans le B.S.E.L. un "avis de recherche". Le 6 décembre 1998, sur l’invitation de M. Lartigaut, j’ai pu exposer quelques aspects du travail que j’ai entrepris sur le château d’Assier. Disparu aux neuf dixièmes, cet édifice a été en son temps un des plus beaux spécimens de l’architecture civile française de la Renaissance. Il a été l’égal de Bury ou du Verger, aujourd’hui détruits, ou de Chenonceau, Azay-le-Rideau ou Montal, heureusement conservés. Moins homogène que Montal, parce que construit sur un plus grand nombre d’années, mais plus novateur dans ses dernières campagnes de construction, Assier a suivi de très près les chantiers royaux de Blois, de Madrid (1), de Fontainebleau ou de Villers-Cotteret, et s’est beaucoup inspiré des grandes réalisations des hommes de cour, comme le maréchal de Gié, l’amiral de Bonnivet ou le chancelier Duprat. Il a fait partie de ces lieux où s’élabore un nouveau style.

Parce qu’Assier est loin de la capitale, et créé dans l’orbite des châteaux de la Loire sans se trouver au milieu des édifices ligériens, l’Histoire de l’art a méconnu ce maillon de l’évolution des formes architecturales - alors que, dès la fin des travaux, aux alentours de 1537, il était immédiatement jalousé pour sa richesse et imité dans ses innovations. Le hasard a voulu qu’étudiante en Histoire de l’art à l’Université Paris IV, je sois l’élève de Jean Guillaume qui élabore, d’abord avec, puis à la suite d’André Chastel, une passionnante histoire du château français, et que je sois en même temps une voisine du château d’Assier : j’occupe une maison qui a appartenu depuis le XVIIe siècle à des officiers des ducs d’Uzès, juges de la seigneurie d’Assier au XVIIIe siècle (2). Comme beaucoup de personnes à Assier et aux environs, j’ai dans les murs d’une partie de la maison, agrandie à la fin du XVIIIe siècle, des réemplois du château détruit de Galiot de Genouillac. Depuis mon enfance, j’entends parler de "Galiot de Genouillac", grand homme méconnu, commanditaire d’un édifice méconnu. Certes, Assier et Galiot ont déjà suscité une abondante publication locale que j’ai évidemment lue et beaucoup appréciée. Mais si le personnage de Galiot a été présenté par F. Galabert et J. Gary, en 1901, puis par Fr. de Vaux en 1925, les édifices qu’il a laissés à Assier, le château, suivi de l’église funéraire et paroissiale, n’ont été abordés que dans des articles de quelques pages au sein d’une histoire d’ensemble de l’architecture ou de la sculpture de la Renaissance - P. Vitry et G. Brière en 1911, Fr. Gébelin en 1927, B. Tollon en 1981 (repris en 1993 dans le congrès de la Société Française d’Archéologie), W. Prinz et R. Kecks en 1989 -, ou dans des articles, solides mais ponctuels, sur la sculpture ou l’iconographie de ces deux édifices (L. Chatelet-Lange en 1984, J. Bergue et M. Decker en 1986...) (3). Il fallait donc entreprendre une monographie qui mette à plat ce que l’on peut savoir du château - documents écrits ou figurés, vestiges - et qui tente, après avoir "restitué" autant que possible les formes disparues, une analyse du parti architectural dans son originalité propre et de la place des choix faits à Assier dans l’histoire des formes. Car si la première partie du château de Galiot, qui commence dans la première décennie du XVIe siècle et s’achève en 1524, est une reprise intelligente de ce qui se fait ailleurs au même moment, le château qui s’achève entre 1535 et 1537 est le lieu de plusieurs inventions qui ont fait école, aussi bien dans le sud-ouest de la France que dans le Poitou et dans le reste du royaume.

Le 6 décembre 1998, j’ai orienté l’essentiel de mon exposé sur l’intérêt et la difficulté des problèmes de restitution (laissant pour l’instant de côté la partie la plus intéressante pour l’histoire de l’art, qui est, ici, la mise en perspective du château d’Assier dans l’histoire des créations architecturales). J’ai essayé de montrer sur quoi s’appuie l’exercice de restitution, en insistant sur le rôle indispensable des vestiges, en place ou dispersés. Pour faire comprendre l’importance de l’observation des vestiges, j’ai donné quelques exemples, soit de restitution indiscutable, comme celle du portique nord, soit de restitution encore hypothétique, comme celle du couvrement de la galerie. Le portique nord nous est connu par un plan de la fin du XVIe siècle, d’un architecte de Joigny dans l’Yonne, Jean Chéreau, qui n’a sans doute jamais vu Assier, mais qui a pu en connaître le plan par Jacques de Crussol, "baron d’Acier", au moment où celui-ci épouse Françoise de Clermont-Tallart, la fille du constructeur d’Ancy-le-Franc - château dont les plans figurent à la suite de celui d’Assier dans le traité de Jean Chéreau. Ce plan "d’Asier", dessiné à main levée et rempli d’erreurs manifestes, exigeait d’être soumis à une rigoureuse critique, ce qui est permis par la confrontation avec les documents figurés et par l’observation des vestiges. La voûte du portique dessinée par Chéreau est très particulière ; c’est une voûte d’ogives à trois quartiers, dont on connaît quelques exemples depuis le milieu du XVe siècle : avait-elle une réalité ? était-elle au rez-de-chaussée ou au premier étage ? Aucun historien de l’art, avant que le plan de Chéreau, conservé à Gdansk, ne réapparaisse dans le monde des chercheurs après 1950, n’avait imaginé ce voûtement. Une seule personne y avait pensé, mais sans le publier : M. Etienne Cadiergues (4), notaire honoraire habitant Assier, qui fut intrigué en 1936 par la découverte, au moment où l’on nettoyait la cour du château pour en préparer la visite publique, d’une clé de voûte à trois départs de nervures, placées en Y (5). Cette clé venait d’être dégagée au pied du mur nord qui pour la première fois, a été regardé. E. Cadiergues a vu que le sommier de nervures encore en place n’était pas celui d’une voûte gothique ordinaire, à quatre quartiers. Et il a deviné, sans connaître le plan de Chéreau, la forme de voûte que cette clé, ce sommier de nervures et la place de ce départ de voûte par rapport à la base du pilier restant exigeaient. E. Cadiergues a réalisé ce que les archéologues appellent une "restitution" (fig. 2).

Cette procédure de "restitution" se distingue de la pure et simple "restauration", qui consiste à remettre ensemble des fragments séparés par leur chute ou leur dispersion. Il y a "restitution" chaque fois que l’observation de certaines pierres, qui n’étaient pas contiguës, permet de rétablir la forme qui les rejoignait. On passe ainsi, insensiblement, de la restauration à la restitution des parties manquantes. Mais il arrive que, pour certaines parties de l’édifice disparu, on ait la certitude de leur existence, sans avoir aucun moyen d’en connaître les formes exactes. Le rétablissement d’une forme simplifiée s’appelle alors une "reconstitution". Si l’on se laisse aller à introduire des précisions non justifiées, on quitte l’attitude scientifique pour entrer dans l’imaginaire. Les seules démarches qui intéressent l’historien de l’art sont les deux premières : la restauration, qui permet de rapprocher des fragments et d’en comprendre la nature et parfois l’emplacement, et la restitution, quand les éléments essentiels pour la compréhension d’une forme sont conservés.

L’exemple de la restitution du portique nord repose finalement sur un très petit nombre de sources archéologiques : une clé de voûte à trois quartiers (fig. 1), confirmée depuis peu par une deuxième clé de même type et de mêmes dimensions trouvée dans un jardin d’Assier, le sommier de nervures encore visible sur le mur Nord de la cour du château, les traces au sol d’un des piliers qui soutenaient les arcades du portique. Le dessin de la collection Gaignières (B.N. Est. Va 432) nous indique la forme de ces arcades ; il nous montre aussi que tout le rez-de-chaussée, souligné par une frise extérieure qui fait le tour de la cour, était de même hauteur - ce qui est confirmé par la hauteur semblable des arcs formerets, au nord de la cour, et de ceux de l’intérieur du logis occidental, encore debout. On peut donc, avec très peu d’éléments, faire une restitution exacte, en trois dimensions, de ce portique.

On voit ainsi que, si la restitution n’est pas le but de l’histoire de l’art, elle est, dans le cas d’Assier, le préambule indispensable à l’analyse des formes, ainsi qu’à l’histoire de leur apparition et de leur influence. C’est pourquoi je dois faire un inventaire aussi poussé que possible des fragments du château dispersés et réemployés au XVIIIe siècle. Sauf quelques exceptions remarquables, ce qui est visible dans les maisons et les jardins du bourg d’Assier ou de ses environs n’est pas ce que le château présentait de plus prestigieux. J’ai trouvé, dans le village, un grand nombre de cheminées - assez simples, mais très semblables à celles des chambres des tours du château de Montal (6), ce qui les authentifie -, des fragments de sculptures (traitées comme vulgaires pierres à bâtir ! ), des chambranles de portes ou de fenêtres, des clés de voûte à quatre, six ou huit nervures. J’ai vu aussi des plaques de cheminées aux armes de Galiot, des portes et des volets intérieurs, et même une fenêtre (bien malade) avec ses plombs et ses verres, des solives réutilisées, des ferrures portant l’étoile des Gourdon... bref, ce qu’on appelle du "second œuvre", parfois de très belle qualité. On devine pourtant que les trois entrepreneurs de Cahors, un marchand, un menuisier et un maçon, venus en 1768 partager avec le maître menuisier d’Assier Carbonel les dépouilles du château, ont certainement acheté les plus beaux fragments sculptés et que, du fait du prix des transports, ce sont plutôt les matériaux de construction qui sont restés à Assier même.

C’est donc le désir de trouver de nouveaux vestiges, encore inconnus et plus éloignés du château, qui me pousse à insérer dans le B.S.E.L. cet "avis de recherche" : connaissez-vous, lecteur, des lieux où se trouvent réemployés des fragments du château d’Assier, depuis le XVIIIe siècle ? Les propriétaires de ces réemplois accepteraient-ils de m’en envoyer une photographie ? (7) Bien entendu, l’anonymat est de rigueur dans le travail scientifique ; les expressions "pierre réemployée", ou, s’il s’agit d’un fragment non utilisé, "collection privée", sont des indications largement suffisantes (8). Pour être convaincante, le plus sûr moyen est de donner l’exemple : je joins donc à cette note la photographie (fig. 4) d’un panneau sculpté inséré dans un mur de ma propre maison. Il est, hélas, scié en haut et plus encore en bas. Il s’agit sans doute d’une sculpture décorative intérieure, taillée dans un calcaire très fin, qui était peut-être placée au-dessus d’une porte de salle (9). Son iconographie est assez claire, bien qu’elle prenne la forme, si fréquente au XVIe siècle, d’un rébus. Un petit amour aux yeux bandés (et aux bras cassés) se tourne vers la droite en direction de la déesse de la Fortune, dont le haut du corps, mutilé a été gauchement retaillé. Celle-ci, représentée dans un contrapposto signifiant sa fuite provocante, tient dans sa main gauche un de ses attributs, la mèche de "l’occasion". Sous le baldaquin d’honneur, délicatement sculpté, on reconnaît une fleur de lys bûchée et le haut d’une couronne, entourée de part et d’autre par le haut des ailes de deux anges qui servaient de tenants aux armes royales (10).

Est-ce une des nombreuses façons dont Galiot fait apparaître sa devise - ou plutôt son cri - "J’aime Fortune" ? On connaît la grande variété orthographique de la formule inscrite dans les sculptures du château : J’AYME FORTUNE, J.M. FORTUNE, J.F., JEM ou JEYME FORTUNE, J’AIME FORT UNE ; cette dernière graphie, fréquente au XVIe siècle, prépare l’allégorie figurée de la Fortune : une femme, tenant l’un de ses divers attributs traditionnels, probablement le voile ; ailleurs, en plusieurs endroits, la déesse se réduit aux ailes de la FORTUNA VOLUBILIS, rapide et inconstante. Mais ici, elle semble plutôt assimilée au KAIROS des Grecs, "l’occasion" qu’il faut savoir saisir pour exalter sa valeur et mettre cette VIRTUS au service du roi. Cet hommage au roi et cette déclaration de fidélité - que développe la devise de Galiot, SICUT ERAT IN PRINCIPIO, également inscrite à plusieurs reprises au château et à l’église - sont inséparables des œuvres et de la personnalité de Galiot de Genouillac (11).

Je remercie par avance tous ceux qui, par leur bonne volonté, peuvent ainsi contribuer à faire renaître les formes architecturales et iconographiques du château disparu (12).

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Notes

1 - Le château de Madrid, au Bois de Boulogne, a été construit par François Ier au retour de sa captivité, de 1527 à 1547. (détruit de 1787 à 1792).

2 - Cette maison, située dans la commune de Livernon, appartenait à la famille Thinières.

3 - Je ne cite ici qu’une très petite partie des articles écrits sur Galiot, dont la plupart dans le B.S.E.L.

4 - Plusieurs excellents articles d’E. Cadiergues ont paru dans le B.S.E.L : en 1940, sur "Le collier de l’ordre de Saint-Michel et la valeur de la livre tournois en 1528" et sur "La dévolution de l’héritage de Galiot" ; et en 1954, sur "Le portail de l’église d’Assier".

Après l’achat du château par l’Etat, en 1934, E. Cadiergues s’est vivement intéressé aux découvertes que l’aménagement du lieu a entraînées. Quelques traces en subsistent dans ses papiers personnels (fig. 2). Divers documents qu’il avait rassemblés sur Galiot et quelques notes préparatoires à un article sur l’église m’ont été aimablement confiés cet automne par son petit-fils, Jean Phiquepal d’Arusmont. Que sa femme et lui en soient chaleureusement remerciés.

5 - C’est le n° 246 de l’inventaire du dépôt lapidaire, au château (fig. 1).

6 - Les châteaux d’Assier et de Montal sont contemporains. Sophie Cueille (mémoire de maîtrise soutenu à Paris IV en 1986, non publié) a montré que Montal est construit entre 1519 et 1534 ; Assier, commencé dix ans avant, présente des parties plus archaïques. Mais la fin du chantier, de 1535 à 1537, est éblouissante à Assier. Les deux châteaux, sans doute du même architecte, sont très proches sur le plan géographique, familial et stylistique.

7 - Voici mon adresse : Viaizac, 46320 Livernon.

8 - On n’indique davantage de précisions qu’avec l’accord du propriétaire (par exemple, s’il sait à quelle date le fragment a été acquis ou réemployé).

9 - Cette idée m’a été suggérée par M. Tollon.

10 - Les mêmes ailes se voient dans un beau fragment du dépôt lapidaire, au château, le n° 209, qui représente deux anges tenant les armes du roi (fig. 3). C’est un fragment de la lucarne pyramidante qui amortissait la magnifique travée d’entrée du château, et qui s’est effondrée au XIXe siècle entre les murs de l’aile occidentale.

11 - Bien entendu, comme toute interprétation iconographique, cette analyse est discutable.

12 - Les fragments ayant été achetés en 1768 et 1786, les détenteurs actuels en sont les propriétaires légitimes, sur lesquels personne n a aucun pouvoir. Le rêve des architectes des Monuments Historiques de 1936, de constituer, grâce au retour à Assier de ces fragments, un musée du château détruit est d’ailleurs aussi irréalisable qu’inutile- Le château est actuellement rempli par le dépôt des moulages de 1955 et par les pierres déjà rassemblées. Il faudrait de grands travaux pour qu’un musée véritable y soit aménagé. De simples photographies des pierres dispersées suffiraient pour compléter la présentation analytique de cet ensemble déjà très riche.

Cette matérialité perdue du château d’Assier, dans sa discontinuité et sa dispersion actuelle, a quelque chose d’éminemment poétique (comme les réminiscences du temps perdu proustien que je parodiais en commençant). Cet éclatement désormais irréversible de la demeure de Galiot scintille çà et là sur les demeures du Quercy et donne à notre patrimoine local un caractère particulier, maintenant irremplaçable.

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