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AURÉLIE ESTIVAL (1865-1892)
Vers 1880 George Sand est déjà morte en " bonne dame de Nohan " après une existence parfois agitée, et Colette, qui nest alors âgée que de 7 ans, na pu encore faire scandale avec ses " Claudines ". Les femmes qui avaient eu un sursaut démancipation au moment de la Révolution ont été ramenées à des sentiments que nous appellerions maintenant plus politiquement corrects par laction conjuguée du Code Napoléonien, qui fut dune certaine manière la vengeance dun " cocu ", de lEglise et de la bourgeoisie bien pensante. Aussi dans les campagnes du Lot, loin de linfluence de la capitale, on sattend peu à trouver des revendications teintées de féminisme. Il faudra, en fait, les bouleversements de la première guerre mondiale pour que les femmes se redécouvrent, au fond, les égales des hommes, même si déjà elles avaient fait quelques relatives conquêtes. Pourtant un paquet de lettres échelonnées de 1883 à 1889 - paquet accompagné dactes officiels qui permettaient de mieux comprendre les lettres, le tout échappé par miracle à la manie quavait la précédente occupante des lieux de faire le nettoyage par le vide - ma fait découvrir chez une jeune fille, dont je ne connaissais en fait que le prénom, un caractère déjà féministe avant la date. Aurélie Théodora Estival est née le 13 février 1865 et a passé les débuts de sa courte vie à Lacave, gros bourg au bord de la Dordogne, où ses parents étaient instituteurs. Sa famille cependant ne correspond pas tout à fait au modèle des instituteurs laïques de la deuxième moitié du l9e siècle. Père et mère sont extrêmement pieux et malgré un sens très aigu de léconomie ils offriront à leur fille un harmonium pour quelle puisse accompagner les messes. Les parents non seulement sont vouvoyés par leurs enfants, ce qui est alors normal, mais eux aussi vouvoyent leurs deux filles, même sils se montrent très tendres dans les quelques lettres qui subsistent deux. Le père est issu dune famille de propriétaires terriens qui a fourni plusieurs prêtres, et avant de rentrer à lécole normale de Cahors il a fait ses études au lycée et restera toute sa vie un très bon latiniste. La mère, elle, est issue de la famille des Des Plas, de la branche des seigneurs de Béduer, mais son grand-père, sil signe " Noble Valentin Des Plas " nest quun cadet sans fortune qui va mourir en 1782 laissant un fils de trois ans. Celui-ci orphelin de mère à 15 ans grandira au milieu des troubles de la Révolution. Il napprendra jamais à écrire, soit par pauvreté, soit parce que lenseignement dans les campagnes a été alors désorganisé. Jai rencontré par ailleurs, dans des familles où depuis des générations les parents étaient instruits, dautres cas denfants nés vers 1780 et qui sont illettrés. Ce père que lon trouve, dans sa jeunesse, domestique dans un moulin puis plus tard propriétaire dun autre moulin a voulu donner à sa fille linstruction qui lui avait fait défaut. Elle passera son brevet simple au couvent de Fons, puis en 1860 le brevet de capacité pour lenseignement primaire qui lui permettra de devenir institutrice de 2ème classe. Aurélie est laînée des trois entants de la famille mais ce nest pas pour elle un avantage. Elle a en effet un frère, Marcel, dun an et demi plus jeune quelle qui, outre le fait alors dêtre un garçon, se montre très vite un élève surdoué et sa famille le voit déjà, en rêve, intégrer lEcole Normale Supérieure. Seulement à lâge de 15 ans il va se noyer pour sêtre trop vite plongé dans les eaux froides de lOuysse. Aurélie a toujours comme modèle ce frère mort trop tôt et dont elle parle souvent dans ses lettres à sa jeune sur Gabrielle, de plus de 10 ans sa cadette, elle aussi très douée puisque, lorsquelle rentre à 11 ans au collège de St Céré, on la fait au bout de deux mois entrer dans la classe supérieure, avec des élèves de 16 ans ce qui ne lempêche pas de tenir la tête de la classe mais, selon Aurélie, en travaillant souvent en amateur et seulement ce qui lui plaît. Il semble que la famille ait privilégié les études du fils et Aurélie reprochera à ses parents de sêtre trop peu souciés de son éducation, en les priant de ne pas commettre la même erreur pour Gabrielle. Car il y a dans ses lettres un curieux contraste. Dun côté elle est pleine de tendresse a légard de ses parents et multiplie les marques de respect et de lautre elle affirme sa personnalité en leur disant très nettement ce en quoi elle nest pas daccord avec eux. Par exemple : ses parents qui ne doivent pas être dans la misère et vivent de façon très simple, sépuisent à chercher dautres sources de gains. Le père et la mère donnent des répétitions à des enfants de familles sans doute aisées, de plus le père enseigne le latin en cours particuliers et sert aussi dintermédiaire à des négociants. Cet argent quils nutilisent pas ils le prêtent comme cétait encore la coutume. Leur fille essaie de leur faire comprendre quil y aurait des placements plus sûrs dautant quils ont eu des difficultés avec des débiteurs insolvables et que, pour ne pas tout perdre, ils ont dû racheter une maison en Aveyron, puis une autre beaucoup plus importante à Lacave ainsi quune petite propriété où ils ont mis un fermier, et que, selon leur fille, ils y ont " laissé des plumes " tout en se faisant des ennemis et des envieux. " Pourquoi être si intéressés ? " leur écrit-elle " pourquoi cette inquiétude fiévreuse qui vous mine continuellement ? Vous nêtes pas obligés de laisser une fortune à vos enfants Je tâcherai de vivre avec une belle position, et quelque mille francs de plus ou de moins mimportent peu ". Plus loin, sans doute en réponse à une explication de ses parents, elle écrit : " ma situation me servira de dot ". Peu de jeunes filles de 20 ans devaient alors parler ainsi. En fait on sent dans ses lettres quelle éprouve un certain complexe à être la moins brillante des trois enfants. Au lieu de se décourager elle répète, comme un refrain dans ses lettres, quavec beaucoup de travail elle pourra compenser son manque de dons. Son cursus scolaire est, pour lépoque, normal : certificat détudes à 14 ans, brevet simple à 16 ans. Par contre on est surpris que ses parents, instituteurs, laient envoyée à Notre-Dame du Calvaire à Gramat. Je nai retrouvé que le bulletin de 1881 et il est assez significatif. Si elle est première en mathématiques et en orthographe, aux rubriques politesse et piété elle na " quassez bien, " et à celle tenue et bonnes manières " peu formée " ce qui est en contradiction avec ce quon sait de léducation familiale. En fait ce sont avant tout les sciences qui lintéressent - bien que, dans toute sa correspondance, je naie pu trouver quune faute de genre sur un mot rare et un pluriel oublié. Douée desprit critique elle a dû parfois avoir quelques difficultés avec les religieuses et dans une lettre de 1887 où elle demande à ses parents denvoyer Gabrielle à St Céré elle écrit : " Je vois combien mes études ont été mal dirigées il est impossible den faire de bonnes dans un couvent ". En 1884 elle est reçue au brevet de capacité à lenseignement primaire qui aurait dû être pour elle une fin en soi, du moins dans lesprit de ses parents. Ceux-ci, à ce moment là, se débattent avec les difficultés que leur crée un débiteur insolvable et ne parlent pas de financer la suite de ses études. Cest en plus une époque où lon manque dinstitutrices pour les écoles de filles que lon crée et il y a, dans la correspondance adressée à son père, une lettre dun ancien inspecteur primaire du Lot qui lui demande de lui trouver, pour son département déficitaire, des instituteurs, même sans le brevet, qui, sils sont sérieux, seront vite titularisés et lui propose de trouver une belle place pour Aurélie si elle veut venir dans son département. Au lieu de profiter de loccasion elle va affirmer son esprit dindépendance et se fixera comme but de devenir professeur de Sciences dans les Ecoles Normales et ceci tout en travaillant. Elle sera en 1885 institutrice adjointe à lécole primaire supérieure de St Céré, puis de 1886 à 1888 maîtresse adjointe déléguée à lécole normale de Mende. Cest de cette époque que datent la majeure partie des lettres retrouvées. La situation de déléguée rectorale à lEcole Normale na alors rien dagréable. Les déléguées assurent aussi bien les cours que les surveillances et doivent demeurer dans lécole. Les dortoirs ne sont pas chauffés et si Aurélie a pu installer un poêle dans sa chambre elle reconnaît que lorsque le matin elle laisse tomber quelques gouttes deau celles-ci gèlent aussitôt sur le sol. Enfin si au bout de trois ans on na pas été reçu au professorat ou à Fontenay on est remercié. Certaines remarques sont amères : " Il ne fait pas bon être déléguée par le temps qui court. On vous accable de travail et encore vous ne pouvez pas vous plaindre de peur davoir de mauvaises notes administratives. " Ou plus tard : " notre position de déléguée en général est bien menacée et il faudra travailler à corps perdu pour se voir peut-être renvoyée à la fin de lannée ". Parfois, dans quelques lettres, elle semble se décourager : si on y regarde de près cette crise se situe au moment où sa mère ou sa sur oublient de lui écrire. Elle ne demande pourtant à chacune quune lettre par quinzaine. Mais ce découragement dure peu. Il serait trop long de relever tous les passages qui la montrent bien décidée à lutter. Le plus typique, dans le langage emphatique alors à la mode, me semble celui qui se trouve dans la lettre envoyée à sa sur après un échec en 1887 : " Vois-tu, Gabrielle, nous avons besoin de réussir toutes les deux non seulement pour avoir une belle position que nous aurons méritée par notre travail mais encore pour montrer que nous avons autant de capacités que bien dautres qui ont un orgueil superbe et qui moralement ne valent pas grand chose. Notre cause est celle de lhonnêteté et du bon droit et nous triompherons ". Quand elle voit approcher ce quelle nomme son " épée de Damoclès ", cest-à-dire le renvoi au bout de trois ans, elle écrit : " Si je ne réussis pas et que je sois renvoyée je travaillerai quand même jusquà ce que jobtienne mon professorat, je suis jeune et forte ". Cette attitude, alors quelle serait sûre davoir un poste dinstitutrice, a une source que nous nommerions maintenant très féministe : elle refuse dêtre considérée comme inférieure. Peu avant de passer en janvier 1888 le certificat détudes pédagogiques elle ironise. " Les gens du monde disent toujours " cest une institutrice " ou bien si quelquune de nos pareilles leur plaît par sa distinction " cest dommage quelle soit une institutrice ". Une fois reçue à lexamen elle prévient ses parents : " Je naccepterai pas un poste de campagne, à moins de navoir que cela pour vivre ". " Je nirai pas m'encroûter dans un trou de campagne sans matériel et sans direction, en sciences le matériel est nécessaire. Je ne veux pas abandonner le professorat, ce qui est commencé doit se terminer ou bien cest une espèce de suicide moral ". Ce quelle craignait arrive. Nayant pas été reçue au bout de trois ans elle accepte alors ce qui est à ce moment-là un exil, un poste à Ajaccio. Il y a dans les papiers un acte de délégation signé J. Buisson et on ne peut quadmirer la courtoisie de ce représentant du ministère. " Ce nest que par une mesure exceptionnelle de bienveillance quaprès léchec que vous avez subi cette année au professorat jai consenti à vous confier une nouvelle délégation. Mais je vous rappelle que vous devez vous présenter à la session de lannée prochaine et que si vous subissez le même échec lépreuve que je tente aujourdhui serait définitivement la dernière ". Le tout se termine cependant par : " lassurance de ma considération très distinguée ". Léducation nationale dalors ne serait-elle pas plutôt misogyne ? Par contre ce même J. Buisson lui renouvellera lannée suivante sa délégation sans aucun commentaire ! A partir de là je nai retrouvé que deux lettres. Cest dommage car le soleil de la Corse rend Aurélie plus optimiste que le rude climat de Mende. Envisageant un échec elle écrit : " Je retournerai encore sur les rivages de lhospitalière Corse, avec mon aimable directrice et mes gentilles élèves ". Elle qui à Mende tremblait à lidée de lépée de Damoclès qui la menaçait ironise : " Je nai pas peur dêtre renvoyée car jai de bonnes notes administratives et on a besoin de personnel étant donné que beaucoup de professeurs demandent des congés ou prennent les Ecoles Supérieures ". Enfin elle revendique pour légalité des sexes ; parlant des délégués à élire pour le congrès elle proteste : " Il ny aura que des hommes de nommés. Messieurs les professeurs ne sont guère galants pour les dames Cest le cas de dire : Là où sont les coqs les poules ne chantent pas ". Par la suite plus de documents administratifs ni de lettres. Seule une lettre de félicitations dune de ses élèves de Bastia apprend quen 1891 Aurélie est enfin arrivée à son but et a été reçue à lexamen du professorat. Ironie du sort, en octobre 1892 le fléau dalors, la typhoïde, venait lemporter. Jai essayé de retrouver sa tombe dans le village où elle fut enterrée mais le cimetière a été démoli pour laisser place à un parking. Quant à sa sur quelle avait tant poussée à utiliser ses dons, après de brillantes études elle abandonna la préparation à Fontenay pour faire ce quelle croyait être un riche mariage. Quatorze ans après elle se retrouvait veuve avec deux enfants et seul lhéritage de ses parents lui permit de payer les dettes de son mari. Les histoires vraies se terminent souvent mal.
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