BSEL - Avril-Juin 1999

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Études du Lot
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Un article de :
Paulette
Aupoix

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AURÉLIE ESTIVAL (1865-1892)
Une féministe avant l'heure

 

Vers 1880 George Sand est déjà morte en " bonne dame de Nohan " après une existence parfois agitée, et Colette, qui n’est alors âgée que de 7 ans, n’a pu encore faire scandale avec ses " Claudines ". Les femmes qui avaient eu un sursaut d’émancipation au moment de la Révolution ont été ramenées à des sentiments que nous appellerions maintenant plus politiquement corrects par l’action conjuguée du Code Napoléonien, qui fut d’une certaine manière la vengeance d’un " cocu ", de l’Eglise et de la bourgeoisie bien pensante. Aussi dans les campagnes du Lot, loin de l’influence de la capitale, on s’attend peu à trouver des revendications teintées de féminisme. Il faudra, en fait, les bouleversements de la première guerre mondiale pour que les femmes se redécouvrent, au fond, les égales des hommes, même si déjà elles avaient fait quelques relatives conquêtes.

Pourtant un paquet de lettres échelonnées de 1883 à 1889 - paquet accompagné d’actes officiels qui permettaient de mieux comprendre les lettres, le tout échappé par miracle à la manie qu’avait la précédente occupante des lieux de faire le nettoyage par le vide - m’a fait découvrir chez une jeune fille, dont je ne connaissais en fait que le prénom, un caractère déjà féministe avant la date.

Aurélie Théodora Estival est née le 13 février 1865 et a passé les débuts de sa courte vie à Lacave, gros bourg au bord de la Dordogne, où ses parents étaient instituteurs. Sa famille cependant ne correspond pas tout à fait au modèle des instituteurs laïques de la deuxième moitié du l9e siècle. Père et mère sont extrêmement pieux et malgré un sens très aigu de l’économie ils offriront à leur fille un harmonium pour qu’elle puisse accompagner les messes. Les parents non seulement sont vouvoyés par leurs enfants, ce qui est alors normal, mais eux aussi vouvoyent leurs deux filles, même s’ils se montrent très tendres dans les quelques lettres qui subsistent d’eux. Le père est issu d’une famille de propriétaires terriens qui a fourni plusieurs prêtres, et avant de rentrer à l’école normale de Cahors il a fait ses études au lycée et restera toute sa vie un très bon latiniste. La mère, elle, est issue de la famille des Des Plas, de la branche des seigneurs de Béduer, mais son grand-père, s’il signe " Noble Valentin Des Plas " n’est qu’un cadet sans fortune qui va mourir en 1782 laissant un fils de trois ans. Celui-ci orphelin de mère à 15 ans grandira au milieu des troubles de la Révolution. Il n’apprendra jamais à écrire, soit par pauvreté, soit parce que l’enseignement dans les campagnes a été alors désorganisé. J’ai rencontré par ailleurs, dans des familles où depuis des générations les parents étaient instruits, d’autres cas d’enfants nés vers 1780 et qui sont illettrés. Ce père que l’on trouve, dans sa jeunesse, domestique dans un moulin puis plus tard propriétaire d’un autre moulin a voulu donner à sa fille l’instruction qui lui avait fait défaut. Elle passera son brevet simple au couvent de Fons, puis en 1860 le brevet de capacité pour l’enseignement primaire qui lui permettra de devenir institutrice de 2ème classe.

Aurélie est l’aînée des trois entants de la famille mais ce n’est pas pour elle un avantage. Elle a en effet un frère, Marcel, d’un an et demi plus jeune qu’elle qui, outre le fait alors d’être un garçon, se montre très vite un élève surdoué et sa famille le voit déjà, en rêve, intégrer l’Ecole Normale Supérieure. Seulement à l’âge de 15 ans il va se noyer pour s’être trop vite plongé dans les eaux froides de l’Ouysse. Aurélie a toujours comme modèle ce frère mort trop tôt et dont elle parle souvent dans ses lettres à sa jeune sœur Gabrielle, de plus de 10 ans sa cadette, elle aussi très douée puisque, lorsqu’elle rentre à 11 ans au collège de St Céré, on la fait au bout de deux mois entrer dans la classe supérieure, avec des élèves de 16 ans ce qui ne l’empêche pas de tenir la tête de la classe mais, selon Aurélie, en travaillant souvent en amateur et seulement ce qui lui plaît. Il semble que la famille ait privilégié les études du fils et Aurélie reprochera à ses parents de s’être trop peu souciés de son éducation, en les priant de ne pas commettre la même erreur pour Gabrielle. Car il y a dans ses lettres un curieux contraste. D’un côté elle est pleine de tendresse a l’égard de ses parents et multiplie les marques de respect et de l’autre elle affirme sa personnalité en leur disant très nettement ce en quoi elle n’est pas d’accord avec eux.

Par exemple : ses parents qui ne doivent pas être dans la misère et vivent de façon très simple, s’épuisent à chercher d’autres sources de gains. Le père et la mère donnent des répétitions à des enfants de familles sans doute aisées, de plus le père enseigne le latin en cours particuliers et sert aussi d’intermédiaire à des négociants. Cet argent qu’ils n’utilisent pas ils le prêtent comme c’était encore la coutume. Leur fille essaie de leur faire comprendre qu’il y aurait des placements plus sûrs d’autant qu’ils ont eu des difficultés avec des débiteurs insolvables et que, pour ne pas tout perdre, ils ont dû racheter une maison en Aveyron, puis une autre beaucoup plus importante à Lacave ainsi qu’une petite propriété où ils ont mis un fermier, et que, selon leur fille, ils y ont " laissé des plumes " tout en se faisant des ennemis et des envieux. " Pourquoi être si intéressés ? " leur écrit-elle " pourquoi cette inquiétude fiévreuse qui vous mine continuellement ? … Vous n’êtes pas obligés de laisser une fortune à vos enfants… Je tâcherai de vivre avec une belle position, et quelque mille francs de plus ou de moins m’importent peu ". Plus loin, sans doute en réponse à une explication de ses parents, elle écrit : " ma situation me servira de dot ". Peu de jeunes filles de 20 ans devaient alors parler ainsi.

En fait on sent dans ses lettres qu’elle éprouve un certain complexe à être la moins brillante des trois enfants. Au lieu de se décourager elle répète, comme un refrain dans ses lettres, qu’avec beaucoup de travail elle pourra compenser son manque de dons. Son cursus scolaire est, pour l’époque, normal : certificat d’études à 14 ans, brevet simple à 16 ans. Par contre on est surpris que ses parents, instituteurs, l’aient envoyée à Notre-Dame du Calvaire à Gramat. Je n’ai retrouvé que le bulletin de 1881 et il est assez significatif. Si elle est première en mathématiques et en orthographe, aux rubriques politesse et piété elle n’a " qu’assez bien, " et à celle tenue et bonnes manières " peu formée " ce qui est en contradiction avec ce qu’on sait de l’éducation familiale. En fait ce sont avant tout les sciences qui l’intéressent - bien que, dans toute sa correspondance, je n’aie pu trouver qu’une faute de genre sur un mot rare et un pluriel oublié. Douée d’esprit critique elle a dû parfois avoir quelques difficultés avec les religieuses et dans une lettre de 1887 où elle demande à ses parents d’envoyer Gabrielle à St Céré elle écrit : " Je vois combien mes études ont été mal dirigées… il est impossible d’en faire de bonnes dans un couvent ".

En 1884 elle est reçue au brevet de capacité à l’enseignement primaire qui aurait dû être pour elle une fin en soi, du moins dans l’esprit de ses parents. Ceux-ci, à ce moment là, se débattent avec les difficultés que leur crée un débiteur insolvable et ne parlent pas de financer la suite de ses études. C’est en plus une époque où l’on manque d’institutrices pour les écoles de filles que l’on crée et il y a, dans la correspondance adressée à son père, une lettre d’un ancien inspecteur primaire du Lot qui lui demande de lui trouver, pour son département déficitaire, des instituteurs, même sans le brevet, qui, s’ils sont sérieux, seront vite titularisés et lui propose de trouver une belle place pour Aurélie si elle veut venir dans son département. Au lieu de profiter de l’occasion elle va affirmer son esprit d’indépendance et se fixera comme but de devenir professeur de Sciences dans les Ecoles Normales et ceci tout en travaillant. Elle sera en 1885 institutrice adjointe à l’école primaire supérieure de St Céré, puis de 1886 à 1888 maîtresse adjointe déléguée à l’école normale de Mende.

C’est de cette époque que datent la majeure partie des lettres retrouvées. La situation de déléguée rectorale à l’Ecole Normale n’a alors rien d’agréable. Les déléguées assurent aussi bien les cours que les surveillances et doivent demeurer dans l’école. Les dortoirs ne sont pas chauffés et si Aurélie a pu installer un poêle dans sa chambre elle reconnaît que lorsque le matin elle laisse tomber quelques gouttes d’eau celles-ci gèlent aussitôt sur le sol. Enfin si au bout de trois ans on n’a pas été reçu au professorat ou à Fontenay on est remercié. Certaines remarques sont amères : " Il ne fait pas bon être déléguée par le temps qui court. On vous accable de travail et encore vous ne pouvez pas vous plaindre de peur d’avoir de mauvaises notes administratives. " Ou plus tard : " notre position de déléguée en général est bien menacée et il faudra travailler à corps perdu pour se voir peut-être renvoyée à la fin de l’année ". Parfois, dans quelques lettres, elle semble se décourager : si on y regarde de près cette crise se situe au moment où sa mère ou sa sœur oublient de lui écrire. Elle ne demande pourtant à chacune qu’une lettre par quinzaine. Mais ce découragement dure peu. Il serait trop long de relever tous les passages qui la montrent bien décidée à lutter. Le plus typique, dans le langage emphatique alors à la mode, me semble celui qui se trouve dans la lettre envoyée à sa sœur après un échec en 1887 : " Vois-tu, Gabrielle, nous avons besoin de réussir toutes les deux non seulement pour avoir une belle position que nous aurons méritée par notre travail mais encore pour montrer que nous avons autant de capacités que bien d’autres qui ont un orgueil superbe et qui moralement ne valent pas grand chose. Notre cause est celle de l’honnêteté et du bon droit et nous triompherons ". Quand elle voit approcher ce qu’elle nomme son " épée de Damoclès ", c’est-à-dire le renvoi au bout de trois ans, elle écrit : " Si je ne réussis pas et que je sois renvoyée je travaillerai quand même jusqu’à ce que j’obtienne mon professorat, je suis jeune et forte ". Cette attitude, alors qu’elle serait sûre d’avoir un poste d’institutrice, a une source que nous nommerions maintenant très féministe : elle refuse d’être considérée comme inférieure. Peu avant de passer en janvier 1888 le certificat d’études pédagogiques elle ironise. " Les gens du monde disent toujours " c’est une institutrice " ou bien si quelqu’une de nos pareilles leur plaît par sa distinction " c’est dommage qu’elle soit une institutrice ". Une fois reçue à l’examen elle prévient ses parents : " Je n’accepterai pas un poste de campagne, à moins de n’avoir que cela pour vivre ". " Je n’irai pas m'encroûter dans un trou de campagne sans matériel et sans direction, en sciences le matériel est nécessaire. Je ne veux pas abandonner le professorat, ce qui est commencé doit se terminer ou bien c’est une espèce de suicide moral ".

Ce qu’elle craignait arrive. N’ayant pas été reçue au bout de trois ans elle accepte alors ce qui est à ce moment-là un exil, un poste à Ajaccio. Il y a dans les papiers un acte de délégation signé J. Buisson et on ne peut qu’admirer la courtoisie de ce représentant du ministère. " Ce n’est que par une mesure exceptionnelle de bienveillance qu’après l’échec que vous avez subi cette année au professorat j’ai consenti à vous confier une nouvelle délégation. Mais je vous rappelle que vous devez vous présenter à la session de l’année prochaine et que si vous subissez le même échec l’épreuve que je tente aujourd’hui serait définitivement la dernière ". Le tout se termine cependant par : " l’assurance de ma considération très distinguée ". L’éducation nationale d’alors ne serait-elle pas plutôt misogyne ? Par contre ce même J. Buisson lui renouvellera l’année suivante sa délégation sans aucun commentaire !

A partir de là je n’ai retrouvé que deux lettres. C’est dommage car le soleil de la Corse rend Aurélie plus optimiste que le rude climat de Mende. Envisageant un échec elle écrit : " Je retournerai encore sur les rivages de l’hospitalière Corse, avec mon aimable directrice et mes gentilles élèves ". Elle qui à Mende tremblait à l’idée de l’épée de Damoclès qui la menaçait ironise : " Je n’ai pas peur d’être renvoyée car j’ai de bonnes notes administratives et on a besoin de personnel étant donné que beaucoup de professeurs demandent des congés ou prennent les Ecoles Supérieures ". Enfin elle revendique pour l’égalité des sexes ; parlant des délégués à élire pour le congrès elle proteste : " Il n’y aura que des hommes de nommés. Messieurs les professeurs ne sont guère galants pour les dames… C’est le cas de dire : Là où sont les coqs les poules ne chantent pas ".

Par la suite plus de documents administratifs ni de lettres. Seule une lettre de félicitations d’une de ses élèves de Bastia apprend qu’en 1891 Aurélie est enfin arrivée à son but et a été reçue à l’examen du professorat. Ironie du sort, en octobre 1892 le fléau d’alors, la typhoïde, venait l’emporter. J’ai essayé de retrouver sa tombe dans le village où elle fut enterrée mais le cimetière a été démoli pour laisser place à un parking. Quant à sa sœur qu’elle avait tant poussée à utiliser ses dons, après de brillantes études elle abandonna la préparation à Fontenay pour faire ce qu’elle croyait être un riche mariage. Quatorze ans après elle se retrouvait veuve avec deux enfants et seul l’héritage de ses parents lui permit de payer les dettes de son mari. Les histoires vraies se terminent souvent mal.

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