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DANS LESQUELLES CAHORS Le traité de Brétigny, définitivement signé à Calais, le 24 octobre 1360, par le roi Jean et le prince de Galles, prévoyait contre la remise en liberté du monarque français captif la cession à lAngleterre dun grand nombre de provinces : Guines, le Ponthieu, le Poitou, la Saintonge, lAngoumois, le Limousin, le Périgord, lAgenais, le Quercy, le Rouergue, la Bigorre. La rançon royale sélevait, en outre, à trois millions décus dor et, pour garantir le paiement intégral de cette somme fabuleuse, un certain nombre de princes et de grands barons devaient être livrés en otages (1). En exécution du traité, Jehan Chandos, vicomte de Saint-Sauveur (2) et lieutenant général en France du roi dAngleterre, vient prendre possession, au nom de son souverain, des terres et cités passant dans la mouvance anglaise. Le 1er janvier 1362 (n.st.), il reçoit à Sarlat le serment dobéissance de messire Gilbert de Domme, des consuls et des notables, tandis que le maréchal de Boucicaut, représentant le roi de France, et maître Pierre de Labatut, secrétaire royal, se rendent à Cahors pour y bailler à lévêque, Bertrand de Cardaillac, au chapitre, aux consuls et aux "universités" les chartes et titres de cession de Cahors et du Quercy (3). Arrivé le 3 à Gourdon, Chandos ne peut tout dabord avoir accès au "castrum", la porte du Majou lui étant fermée. Contre la promesse que le lieutenant du roi dAngleterre confirmerait les privilèges et libertés de la petite cité, délivrerait les forteresses tenues par des gens darmes se disant du parti anglais et rendrait la paix au pays, les consuls et notables gourdonnais sempressent de lui ouvrir le passage symbolique quil réclame pour lui-même et sa suite. Sans perdre de temps, le vicomte de Saint-Sauveur se fait prêter par les consuls et un grand nombre de notables les serments dobéissance accoutumés. Deux jours plus tard, alors quil se repose un peu des fatigues du voyage, il apprend par des messages du maréchal de Boucicaut que les gens de Cahors ne veulent rien accepter sans avoir préalablement pris lavis des cités environnantes ; quil veuille bien ne pas sen offusquer : samedi 8 janvier, ils sauront à quoi sen tenir et le représentant du roi dAngleterre pourra se présenter devant la cité épiscopale. Le dit jour, Chandos arrive à Cahors, devant la porte appelée "la barre Saint-Michel" (4) ; il y retrouve le maréchal Boucicaut et messire Géraud de Joli, sénéchal de Quercy pour le roi de France, ce dernier ayant été dûment informé par lettres royales de limpérieuse nécessité dexécuter le traité en "délivrant" le Quercy au roi dAngleterre. Après en avoir reçu commandement de Boucicaut et obtenu de Chandos quelques assurances concernant la confirmation des privilèges de la ville, lordonnance de la cité et du pays, la délivrance "dEnglois, Guascons, pilleurs et aultres", les consuls et notables consentent à remettre leur ville au maréchal, lequel la baille incontinent au vicomte de Saint-Sauveur qui peut à présent faire son entrée dans Cahors. A peine est-il dans la place que le représentant du roi dAngleterre fait annoncer à son de trompe par toute la ville la convocation de toute la population le lendemain, dimanche 9 janvier, heure de prime, au grand "mostier" de Saint-Etienne. Ce jour-là, les assistants prétendent tout dabord nêtre point tenus, en vertu de certains privilèges écrits, de faire serment dobéissance au roi dAngleterre ; sils y sont tenus, les consuls nont quà le prêter pour eux, ce qui nest pas du goût de Chandos qui entend bien que toute la population, y compris le commun, les gens dEglise, les nobles et autres, engagent leur fidélité, nonobstant tous privilèges et "mauvaises" raisons. Finalement, consuls, notables et bourgeois se soumettent à la volonté de Jean Chandos et acceptent de prêter le serment requis, soit directement, soit par lintermédiaire de procureurs quand ils sagit de communautés lointaines. Plus détaillé que le procès-verbal dorigine anglaise mais écrit en vieux français, celui que nous a transcrit le chanoine Albe sous forme dun texte latin (5) insiste sur limpérieuse obligation faite par le maréchal Boucicaut, commissaire du roi de France, aux consuls et à lévêque de Cahors, aux nobles et aux ecclésiastiques, de remettre leur ville au lieutenant du roi dAngleterre. Laccent est également mis sur la parfaite légalité juridique de cette cession et le respect de la fidélité vassalique, le roi de France relevant ses sujets cadurciens et les libérant de lobéissance, soumission, fidélité et serment de fidélité auxquels ils étaient tenus envers lui et ses successeurs. On met en relief le désespoir des consuls qui pleurent et se lamentent de se voir abandonnés, perdant leur seigneur naturel quils ont pourtant fidèlement servi, sexposant pour lui plusieurs fois et même souvent à la mort et dépensant pour son honneur tous leurs biens au point de devenir indigents. Contre la promesse solennelle faite par Jean Chandos de respecter, comme il lavait déjà promis à Gourdon, les privilèges, "libertés" et franchises de la ville et de rendre au pays une paix plus propice aux affaires, les larmes semblent se tarir un peu et lon se dispose à obéir à la volonté du roi, tout en réservant les droits naturels du seigneur évêque. Un document trouvé à la Bibliothèque nationale mais dorigine anglaise (6) nous donne le détail des conditions sous lesquelles Cahors accepte la domination britannique. Il est intitulé : "Requête de la ville de Cahors à Jean Chandos, lieutenant du roy dAngleterre en France, sur la façon dont elle demande à être traitée sous la domination anglaise, avec les réponses de Chandos". Au cours de 52 "Item", les consuls de Cahors et loyaux sujets du roi de France présentent leurs observations et revendications dans une langue qui nest ni le français ni la langue doc mais le latin, alors que le lieutenant général du roi dAngleterre donne toutes ses réponses en français. 1° Les délégués demandent le maintien des consuls, de la communauté et des habitants de Cahors dans leurs droits, coutumes et privilèges.
2° Les pillards et autres malfaiteurs, soi-disant du parti anglais, qui, sous couvert de la guerre, ont commis leurs forfaits depuis la conclusion de la paix, seront punis de façon exemplaire, sans merci, et leurs victimes dédommagées.
3° Le roi dAngleterre doit émettre bonne monnaie.
4° La sauvegarde royale doit être accordée pour protéger les bourgeois contre les barons et les nobles.
5° Interdiction doit être faite à quiconque de mettre ses biens en main morte.
6° Le premier et le dernier ressort de la justice doivent se trouver à Cahors.
7° Il nest pas question daccorder des subsides au roi dAngleterre dans ses guerre hors du Quercy, dans les pays de langue doc ni, en aucun cas, contre le roi de France.
8° On naccordera aucune grâce aux débiteurs sous prétexte de guerres, de bastides ou dautres privilèges.
9° Les possessions doivent être restituées à leurs légitimes propriétaires.
10° Limmunité doit être accordée aux consuls auteurs de "crimes" ou de délits civils.
11° On ne doit pas imposer des fiefs acquis ou à acquérir de nobles.
12° On ne paiera pas finance au roi dAngleterre à loccasion de chapellenies, legs pies, perpétuels ou temporaires.
13° Libre accès doit être accordé, sans formalité, à ceux qui veulent pratiquer le change (des monnaies).
14° Laccord des consuls sera demandé pour installer un capitaine royal et des gens darmes aux gages du roi dAngleterre.
15° La circulation doit être libre sur le Lot. On doit supprimer les péages établis par les barons.
16° Les taxes seront maintenues sur certaines marchandises se vendant à Cahors ou transitant par la ville. On percevra un droit dentrée sur les forains et les animaux.
17° La moitié des revenus de la monnaie sera réservée à Cahors afin de dédommager les victimes (de la guerre).
18° Les marchands cadurciens trafiquant dans le duché (dAquitaine) ou en Angleterre seront exemptés de tout droit.
19° Aucun habitant de Cahors ne perdra son fief en cas de non-paiement de cens depuis le début de la guerre.
20° Tout citoyen de Cahors voulant suivre la carrière des armes pourra être fait chevalier.
21° Les barons et les nobles doivent assurer la sécurité des marchands. En cas de pillage, ils seront tenus de les dédommager.
22° Protection doit être accordée aux créanciers contre leurs débiteurs qui arguent de la guerre pour ne point les payer.
23° Il faut un sénéchal pour le Quercy et un autre pour le Périgord.
24° Les offices relevant du bailliage, du ressort, de la viguerie et des greffes ne seront pas vendus mais confiés à des hommes honnêtes.
25° Un assesseur versé en droit et honnête, aux gages du roi dAngleterre, conseillera le bayle sil na pas la formation nécessaire. Les bayles sont trop souvent cupides et incompétents.
26° On nexercera pas de "représailles" contre les consuls, leurs officiers ou les habitants nayant pas commis de délits pendant la durée de la guerre.
27° Les consuls doivent avoir autorité sur les gardes des portes de Cahors.
28° On demande une sauvegarde royale pour protéger les consuls, le personnel administratif et les marchands voyageant à travers le duché dAquitaine et lAngleterre.
29° Une cloche consulaire est nécessaire pour les affaires de la communauté et la convocation du peuple.
30° Les marchands de Cahors et leurs marchandises doivent pouvoir circuler librement à travers la France.
31° On publiera les enquêtes et les dépositions des témoins dans les affaires criminelles. Le droit y sera respecté.
32° Il faut avoir des juges mages compétents et intègres.
33° On doit respecter la justice, les coutumes et les bons usages. Aucun nouveau droit ne sera imposé.
34° Les obligations, jugements et ordonnances des cours seront exécutoires nonobstant toute prescription.
35° Le roi dAngleterre doit avoir un représentant résidant dans une ville importante du duché, proche de la mer, afin déviter à ses sujets aquitains des frais de traversée.
36° On souhaite le maintien en place des notaires compétents.
37° Aucun homme ayant appartenu à une compagnie du duché ne pourra prétendre à un office public.
38° Les contrevenants à la paix et aux trêves seront bannis par les deux rois, à moins quils ne puissent être pris, livrés à la justice et privés de leurs biens.
39° Certaines conditions doivent être mises à tout duel.
40° Le roi dAngleterre ne pourra mettre Cahors hors de sa main.
41° Le sénéchal institué ne devra avoir aucun parent, ni par le sang ni par alliance, dans la sénéchaussée.
42° Il concédera à la cité de Cahors des foires et les privilèges qui leur sont attachés.
43° Les greffiers relevant de chaque cour ne pourront être en même temps les procureurs des affaires qui sont débattues dans ces mêmes cours.
44° Il approuvera et confirmera laccord passé entre notre seigneur, lévêque de Cahors, et les consuls de la cité de Cahors, lequel a été confirmé par nos seigneurs, le souverain pontife et le roi de France.
45° Les malfaiteurs qui détiendraient et occuperaient par la force certains lieux contre la volonté des seigneurs légitimes, utilisant ces places pour piller et dommager les gens de paix, seront chassés de ces lieux, punis en conséquence et contraints à dédommager leurs victimes.
46° Les consuls de Cahors pourront à tout jamais, à lexemple de ceux de Poitiers et de bien dautres lieux, créer un premier consul en choisissant les autres consuls qui leur succéderont.
47° Ayant le privilège davoir pour sénéchal de Quercy un seul sénéchal, à savoir messire Géraud de Jaulino, chevalier, seigneur de Villeneuve, lequel nous a été donné par notre seigneur le roi de France, nous demandons que ce privilège nous soit maintenu et quun seul sénéchal nous soit donné pour la sénéchaussée de Quercy.
48° Durant la guerre et les trêves, les biens de maints pèlerins ont été pillés, nombre dentre eux et bien dautres voyageurs ont trouvé la mort sur les chemins publics. Nous demandons que les coupables, ces pillards et meurtriers, soient châtiés et que lon fasse justice deux.
49° Le sénéchal de Quercy ou son lieutenant, le bayle royal du ressort de Cahors ou son lieutenant, maître Hélie, jurispérite, et chacun deux en seul, nous seront députés comme conservateurs et exécuteurs des privilèges royaux à nous concédés, des coutumes et des "libertés", des possessions et des saisines, aussi bien celles qui sont déjà fixées par écrit que celles qui nont pas encore été enregistrées.
50° Il obtiendra que les autres communautés et les nobles de ce pays, qui sont à craindre, entrent par un traité de paix dans lobédience dAngleterre afin quil ne survienne point de division.
51° Messire le sénéchal et messire le juge mage ordinaire de Cahors, du Quercy et de Montauban, ainsi que messire le trésorier royal conserveront leur charge.
52° Aucun noble, possesseur dun lieu et de sa justice, ne pourra empêcher ceux qui ont des rentes dans cette juridiction de les lever librement ni interdire aux habitants dapporter leur "blé"à Cahors.
Conclusion. Ce document est surprenant à bien des égards : on pourrait penser que les consuls, notables et bourgeois cadurciens, vont exprimer leurs revendications en langue doc, leur idiome naturel : pas du tout, ils le font en latin. Et ce brave Jean Chandos, en qualité de lieutenant du roi dAngleterre, devrait utiliser langlais : pas du tout, il nous livre toutes ses remarques et commentaires en français. Si nos historiens, en rapportant la scène de la prise de possession de Cahors par le commissaire anglais, ont beaucoup insisté sur le côté douloureux, voire larmoyant, de cette séparation forcée imposée à de fidèles sujets du roi de France, ce document conservé à la British Library ne fait état ni de gémissements ni de larmes, mais dune âpre discussion entre un vainqueur tout puissant sur le terrain militaire mais conciliant et modéré sur le plan politique et un vaincu qui montre de telles exigences dans tous les domaines (guerre, monnaie, privilèges commerciaux) quon pourrait le croire dans le camp du vainqueur. Nous connaissions déjà les capacités militaires indéniables de Jean Chandos ; les réponses données à cette requête cadurcienne ont également le mérite de faire apparaître les qualités diplomatiques de ce chevalier qui allait devenir connétable dAquitaine, puis sénéchal de Poitou. Il fut le contemporain et le grand rival de notre Du Guesclin. Notes : (1) Histoire de France de Lavisse. t. III p. 98. (2) Actuellement Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche). (3) A. Bardonnet. "Procès-verbal de délivrance à Jean Chandos, commissaire du roi dAngleterre, des places françaises abandonnées par le traité de Brétigny, publié daprès le manuscrit du Musée britannique" pages 81 à 87. (4) Cette porte est appelée "des Vieux Augustins" dans le procès-verbal transcrit par E. Albe et conservé aux archives départementales du Lot sous la cote F 178. Communiqué par M. L. Ducombeau (5) En marge de sa transcription, E. Albe indique la source suivante : papier conservé parmi les titres du chevalier Blondeau .. lect : intitulée militaire - 2e cahier, tome 1er. (6) B.N. Manuscrits. Fonds Moreau 654. p. 33 à 44. Ce document nest quune copie dun texte conservé à "The British Library" sous la cote Add. Ms. 4589. ff. 130-140. A lorigine de ce dernier il semble quil y ait un rouleau de parchemins jadis entreposé à la tour de Londres puisquune note marginale indique : "ex rotul(is) in turri". |