BSEL - Octobre-Décembre 1998

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Études du Lot
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Gilles
Séraphin

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4e fascicule 1998 - Octobre-décembre - Tome CXIX

La société des Études du Lot | Sommaire complet du fascicule

 

AUX ORIGINES DE CASTELNAU-BRETENOUX
ET BONNEVIOLE : FAUX CASTELNAU
ET VRAIE SAUVETÉ ?

On admet généralement que le château de Castelnau-Bretenoux a succédé un édifice antérieur, implanté aux environs de l’actuelle bastide de Bretenoux, à proximité des berges de la Cère. Le déplacement aurait eu lieu à l’initiative de Hugues de Castelnau aux alentours de l’an 1100 (1=. On serait donc en présence d’un " castelnau " classique, implanté à distance du " castel-vieil " sur une position dominante comme ce fut le cas vraisemblablement à Turenne, qui aurait succédé à la motte de Vieil-Turenne, mais aussi à Montvalent qui succéda à Brassac, ou encore à Castelnau-Montratier, fondé aux alentours de 1060 au détriment de l’ancienne tour sur motte, connue aujourd’hui sous l’appellation de la Truque de Maurélis.

Le nouveau château fondé par Hugues de Castelnau aurait lui-même pris la place d’un ancien manse (ou mas) appellé Almontar (Le Montat ?), toponyme dans lequel Jacques Juillet voyait l’évocation d’une motte castrale. Une version qui trouve son origine dans une série de chartes de l’abbaye de Beaulieu et plus particulièrement dans une donation consentie en 1100/1108 par un certain Imbert de La Gardelle, lequel cédait effectivement aux religieux le bois de la Taillade et le mas d’Al Montar, situé dans le lieu de Bonneviole. L’acte précise que Hugues de Castelnau, présent à cette donation, avait " édifié ce lieu ", précision qui a conduit G. Lacoste à faire de ce Hugues de Castelnau le fondateur de son château (2). Al Montar serait donc devenu Castelnau ce qui implique que la nouvelle forteresse se serait superposée (ou surimposée) à un mas antérieur, existant encore vers 1108 au pied des murailles.

Cependant, pris au pied de la lettre, les termes de la charte conduisent à identifier le locus nouvellement édifié par Hugues de Castelnau, non pas avec le château de Castelnau lui-même, qui n’est d’ailleurs pas mentionné, mais avec Bonneviole qui désignait depuis peu l’ancien lieu d’alla Macerias, lieu où l’on édifiait effectivement une nouvelle église à l’époque de la donation. C’est donc très vraisemblablement à la fondation du prieuré de Bonneviole et non à celle du château de Castelnau que la donation de 1100/1108 faisait référence.

Pour autant, on doit admettre que l’acte d’Imbert de la Gardelle s’inscrit dans une série de donations où le toponyme Castelnau apparaît effectivement pour la première fois, à peine quelques temps après celui de Bonneviole. Fait important, le nom du lignage aurait précédé, ici, celui du lieu. On apprend notamment que vers la même période, peut-être quelques années plus tôt (1100), Hugues de Castelnau (hugo castrinovi), avec le consentement de son épouse Alpasie et de ses fils Gerbert, Robert et Bernard, avait renouvelé la donation faite précédemment (vers 926) par une certaine Aytrude, veuve de Matfred et mère d’Etienne, de l’église de macerias, nouvellement Bonneviole, avec l’ensemble des mas qui en dépendaient ainsi que le mas de Bosco et le bois de la Taillade (3). Hugues de Castelnau avait complété cette donation d’un certain nombre de terres situées aux alentours du castrum des Périères (in castro quod vocatur alla peirieira) ainsi que l’ensemble de ce qu’occupaient dans ce lieu Armand de Liviniac, Géraud Capra ainsi que les frères Etienne et Géraud Rigald. Lacoste précise (mais s’agit-il d’une interprétation fondée ?) que ces possessions avaient été acquises par voie d’échange par Hugues de Castelnau (4).

Quoi qu’il en soit, cette charte nous révèle au passage le nom du castrum des Périères, établi en 1100 aux environs de Bonneviole, et depuis suffisamment longtemps déjà pour être occupé par plusieurs générations de tenanciers que l’on suppose être des parciers ou des vassaux de Hugues de Castelnau. Or, aucune autre mention de ce castrum des Périères ne réapparaîtra après 1100. On retrouve en revanche l’un de ses anciens co-tenanciers, Géraud Capra, peu avant 1108, à Castelnau dont le toponyme apparaît alors pour la première fois. A cette date, Pétronille, fille de Géraud Capra, y possédait des maisons (in castronovo domos) que Pierre-Amiel son " seigneur " (son suzerain ?) avait données en gage à son père. Elle y possédait également un cens qui avait appartenu à Hugues de Castelnau (résultat de l’échange mentionné par G. Lacoste ?), ensemble de biens dont elle fit don en même temps que d’elle même aux moines de Beaulieu avec des moulins situés à Biars (als Beals). Quant à la chapelle de Castelnau, elle était possédée en partie, toujours en 1100-1108, par un certain Vasald de la Gardelle, frère d’Imbert, le donateur d’Al Montar évoqué plus haut (medietatem capellanae castrinovi).

Dès lors le rapprochement paraît inévitable : le toponyme " castelnau " des années 1108 se serait substitué à celui d’alla Perieira des années 1100, et ce avec d’autant plus de vraisemblance que la colline sur laquelle est implanté le château de Castelnau porte toujours aujourd’hui le nom d’Espérières. A moins qu’on ne l’ait déplacé de quelques centaines de mètres comme l’a pensé le chanoine Albe (400 m séparent l’actuel terroir d’Espérières de la plateforme du château), il semble donc que le site castral de Castelnau existait depuis un certain temps lorsque Hugues de Castelnau s’y établit, peu avant son départ pour la croisade de 1108. Quatre lignages au moins s’y partageaient les lieux, les Capra, les La Gardelle, les Livinhac et les Rigald, sous la suzeraineté d’un certain Pierre-Amiel, du moins pour ce qui concerne la part des Capra. A l’époque de la donation à Beaulieu, Hugues de Castelnau, étant parvenu à réunir un certain nombre de parts (ou ayant hérité du patrimoine de Pierre-Amiel ?), entreprit semble-t-il de les placer sous la suzeraineté de l’abbé de Beaulieu. Cette opération visait-elle à soustraire le castrum d’une autre dépendance, celle du comte de Toulouse ou déjà celle du vicomte de Turenne, ou bien ne faisait-elle que confirmer un état de fait antérieur ? Toujours est-il qu’une telle situation n’a rien pour surprendre si l’on considère que Hugues de Castelnau, héréditairement sans doute, passe pour avoir été abbé-laïque, defensor et nominator de l’abbaye de Beaulieu. Les Beynac, les Fumel ou les Durfort étaient en situation analogue vis-à-vis des abbayes de Sarlat et de Moissac dont ils étaient à la fois protecteurs et vassaux. C’est alors que l’ancien toponyme d’Espérières aurait cédé la place à celui de Castelnau.

Il ne s’agit là que d’hypothèses, bien des questions restant encore en suspens. Car si on admet que Castelnau-Bretenoux a pu adopter paradoxalement le nom de son seigneur, en l’occurence Hugues de Castelnau, celui-ci portait en revanche le nom d’une terre qu’il reste dès-lors à localiser. La question reste donc celle de l’origine du lignage. De fait, deux Hugues de Castelnau, au moins, sont signalés par les textes vers la fin du 11e siècle. Le premier semble étranger à la vallée de Bretenoux : Hugues de Castelnau, reçu chanoine de Cahors vers 1098, fils de Gauzbert (gauzbertus de castronovo), est sans doute à rapprocher de Castelnau-Montratier (5). Cela-dit, la présence parmi les co-seigneurs des Périères, alias Castelnau en 1100/1108, d’un certain Pierre-Amiel dont le nom évoque les lignages du Bas-Quercy, incite à ne pas exclure définitivement l’éventualité d’une parenté de ce côté (6). Un autre Hugues de Castelnau (hugo de castellonovo), mentionné en 1076 comme abbé-laïque de Beaulieu et neveu de l’évêque Bernard de Cahors, se pose en revanche avec davantage de probabilité comme un parent proche du seigneur de Castelnau-Bretenoux des années 1100/1108 (7). Une filiation qui confirmerait l’antériorité du lignage sur le toponyme en même temps peut-être que la parenté des Castelnau de Bretenoux avec ceux de Gramat. En effet, un point commun entre le Hugues de Castelnau de 1076 et celui de 1100-1108 réside dans le fait que l’oncle du premier, l’évêque Bernard III, était le frère d’un certain Robert seigneur de Gramat et fondateur de Carennac (1040/1047), et que le père du second s’appelait aussi Robert (8). Mais pour autant, l’identité du castelnau originel n’est toujours pas précisée.

Quoi qu’il en soit, l’effacement du castrum des Périères au profit de Castelnau ne semble pas avoir constitué dans la vallée de Bretenoux l’événement majeur de ce début du 12e siècle. La disparition de l’ancienne viguerie (vicaria) de Pauliac ou de la vallée d’Eysses (valle exidense) était elle-même consommée vraisemblablement depuis plus d’un siècle à cette date. En fait, pour l’essentiel, les chartes de l’abbaye de Beaulieu consacraient surtout l’apparition d’un nouveau prieuré, en lieu et place de l’ancienne cella d’alla Macerias. Etablie au pied même du castrum, une nouvelle communauté baptisée bonavilla alias Bonneviole vers 1100-1108 (quod vocabatur modernorum vero nomine bonavilla) apparaissait au même moment. Tandis que l’ancien castrum d’Espérières changeait de nom et de maître, offrant l’illusion de la naissance d’un castelnau, c’est une véritable sauveté qui voyait le jour sur les lieux, fondation en tous points semblable aux " sauvetés castrales " mises en évidence par Gérard Pradalié (9). Hugues de Castelnau en était l’instigateur, puisqu’on précise qu’il avait fait édifier ce lieu, mais dans cette entreprise, il avait emporté l’adhésion de la plupart de ses nouveaux vassaux ou co-tenanciers. Quelques années plus tard, Guillaume de Gourdon agira de même en fondant le prieuré et la sauveté du Mont Saint-Jean, avec l’appui de ses vassaux, aux portes mêmes de son castrum.

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 Notes

 1 - Yves Bruand à la suite de G. Lacoste, de J. Juillet et de M. Bénéjeam reprend cette hypothèse selon laquelle le château de Castelnau aurait succédé à un castrum antérieur, primitivement implanté vers le confluent de la Cère et de la Dordogne aux environs de l’actuelle bastide de Bretenoux.

Voir : Lacoste (G.), Histoire du Quercy, t. I, p. 457. Juillet (J.), les 38 barons de Castelnau, Saint-Yrieix 1971, 222p. Bénéjeam-Lère (M.), le château de Castelnau-Bretenoux, plaquette 24 p., s.l.n.d. (1993). Bruand (Y.), "Le château de Castelnau-Bretenoux", dans Congrès archéologique de France, Quercy (1989), p. 191-203. S.F.A., Paris 1993.

Voir également Gibert (Ph.) et Lartigaut (J.) notice dans Dictionnaire des Châteaux de France. Guyenne, Gascogne, Béarn, Pays-Basque, par J. Gardelles, p. 285-287.

2 - Lacoste I, p. 457 n. 3. daprès Deloche (M.), Le cartulaire de Beaulieu, Paris 1859, n°XXXVIII à XLI et CV .

3 - Vers 887 (alias 872 selon Lacoste), Frotaire, fils de Frodin et de Ildegarde et frère de Matfred avait déjà fait don aux moines de Beaulieu de plusieurs terres et d’une chapelle situées à Félines in valle exidense. Deloche (M.), Le cartulaire de Beaulieu, Paris 1859, n° XLIII. Lacoste (G.) Hist. du Quercy, t. I, p. 332. Lacoste (G.) p.457 indique comme source de cette information les chartes XXXVIII et CV.

Cette donation nous permet de préciser la filiation des Castelnau puisqu’on y précise que Hugues était fils de Robert et descendant vraisemblable de Matfred père d’Etienne, mentionnés encore en 926 (Deloche (M.), Le cartulaire de Beaulieu, Paris 1859, n°XXXVIII, p. 72-74. Lacoste, Hist du Quercy, t. I, p.352.)

4 - Lacoste (G.), Histoire du Quercy, t. I, p. 457.

5 - Lacoste (G.), Histoire du Quercy, t. I, p. 454. D’Achery, Spicilegium, t. VIII, p. 360. Ce Hugues de Castelnau ne doit pas être confondu semble-t-il avec un autre Hugues de Castelnau, reçu chanoine de Cahors en 1111. Ce dernier, frère de Bernard de Saint-Geniès, a pu être un neveu du premier. Cf. Lacoste (G.), Histoire du Quercy, t. II, p. 11. La présence d’un Bonafos parmi les témoins de l’acte concernant le premier est-il à rapprocher du fait que des Bonafos seront possessionnés plus tard autour de Castelnau-Bretenoux, à Teyssieu et à Presque ?

Vers la même époque (1115-1125), le cartulaire de Cadouin mentionne un certain Radulphe (ou Raoûl) de Castelnau comme témoin d’une donation à Calès près de Creysse en Périgord. (Maubourguet (J) Cartulaire de Cadouin, p. 14-15).

6 - Le prénom ou le surnom d’Amiel a été porté notamment par la maison de Penne. De fait, un lignage de Saint-Geniès que l’on suppose issu de Bernard de Saint-Geniès frère de Hugues de Castelnau a possédé au moyen-âge un château nommé Penne, situé précisément à Saint-Geniès près de Montcuq.

7 - Bernard aurait été évêque de Cahors entre 1037 et 1055. Hugues de Castelnau, son neveu, est possessionné à Strenquels, Condat et Curemonte mais aussi en Xaintrie et autour de Rouffiac. Cf. Deloche (M.), Le cartulaire de Beaulieu, Paris 1859, introduction, p. XXIII. - Hist. Générale du Languedoc, t. II, note VIII, p.539. Bernard (A.) et Bruel (A.), Recueil des chartes de Cluny, charte 3491, t. IV, p. 602-604.

8 - Rien ne permet d’affirmer pour autant que ces deux Robert ne font qu’un. Le fondateur de Carennac, en 1040/1047 n’aurait eu qu’un seul fils nommé Pierre Lacoste (G.) Hist. générale de la province de Quercy, t. I, p. 409-410 et 458. Lartigaut (J.) Aspects de Gramat au Moyen-age, B.S.E.L., t. CI (1980), p. 212. Gallia Christiana, t. I, Instrumenta ecclesiae cadurc. p. 30. Bernard (A.) et Bruel (A.), Recueil des chartes de Cluny, chartes 2856-2857, t. IV, p. 55-57.

9 - Pradalié (G.), les sauvetés castrales, dans Annales du Midi, t. 102 (1990), p. 29-34.

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