cazelle
par Bernard Davidou

Des amis de Calamane m’ont offert récemment un très beau livre sur ces bâtisses de pierres sèches que l’on rencontre partout dans nos campagnes, dont on admire la sobriété des lignes en leur harmonie avec la nature qui les entoure. Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir et dans tous les sens. Je l’ai rangé dans ma bibliothèque et le reprendrai avec le même plaisir. Cette lecture m’a rappelé une très vieille histoire que ma Mère me racontait parmi tant d’autres quand j’étais petit.

François vivait au bourg dans ces temps lointains oû l’homme n’avait pas encore inventé ce que l’on désigne par « le progrès ». Il avait passé l’âge des amours et sans être très vieux, désespérait ses parents par son célibat. A vingt ans François avait été un beau jeune homme, intelligent travailleur et sobre, mais un affreux bégaiement l’empêchait de dire, dans le bon ordre, aux filles du village les mots qu’elles aiment et il était resté seul.

Il s’accommodait très bien de ceci, partageant son temps entre sa terre et son étable. La première consistait essentiellement en une parcelle caillouteuse sur l’une des collines qui dominent le village. Sur une partie il avait planté une vigne et produisait dans ce qui restait les légumes et céréales nécessaires à la vie de sa maison.

Dans l’étable vivait son âne qui était son compagnon de travail et de solitude. Dans le village il avait de nombreux amis avec lesquels il se réunissait autour d’un bon repas chez l’un ou l’autre. Il y avait Patrice le jardinier capable de réussir à greffer un chêne truffier sur une canne à pèche, dont la femme venait du sud.

Patrick qui fabriquait des bougies et réparait les calhels et dont la femme était lisseuse de draps.
Jean, dont le second prénom était Paul, le bailli de la paroisse, et sa femme qui devait sa guérison d’une longue maladie autant aux bons soins de la médecine de l’époque qu’à ceux de son mari,

Bernard l’écrivain qui ennuyait tout le monde, parce qu’il avait appris un peu de latin, avec des histoires qui dataient d’on ne savait plus quand et sa femme Francine, une sainte, qui faisait le cochon ou le canard selon la saison, mieux que personne dans la contrée.
Il y avait enfin Daniel et Marie deux gentils étrangers immigrés qui avaient trouvé le village agréable et s’y étaient arrêtés en achetant une maison. Les années se succédaient sans que François éprouve le besoin de changer quoi que ce soit.
Elles ne se ressemblaient qu’en apparence seulement. François était économe et après chaque récolte vendue, il ajoutait quelques louis d’or dans la « toupine » qu’il cachait dans sa cave. Sans connaître l’importance de son trésor, ses voisins et amis se doutaient de l’existence du magot, mais il fallait bien une compensation à l’infirmité qui était cause du célibat et François avec ses difficultés à finir ses phrases faisait rire … alors on lui pardonnait d’être un peu avare.

Il en était une cependant que le trésor ne laissait pas indifférente et qui, bien que plus jeune, était prête à tout pour profiter des louis de François. La Jeanne était une belle fille, revenue récemment d’un voyage qu’elle avait entrepris en suivant un cheminot de passage à Calamane l’hiver précédent. François n’aurait jamais osé songer à elle si la coquine ne l’avait enjôlé à force de services rendus à repriser des chaussettes ou tricoter des bonnets et des sourires à faire perdre son salut au plus vertueux des moines. Bref après six mois de siège de la belle, François se trouva contraint mais pas mécontent de « réparer » et se marier au plus vite.

Il y eut la fête, puis le repas et le bal dans la cour. Tous les amis étaient là, partagés entre le bonheur et l’inquiétude concernant l’avenir. Comme le veut la tradition lorsqu’un homme d’âge avancé marie une jeunesse, les garçons de l’âge de la mariée organisèrent un grand « charivari » et François mit un tonneau de ratafia en perce ce qui satisfit tout le monde dès les premières tournées.

La vie reprit à Calamane. Les ambitions en même temps que le caractère volage de la belle se confirmèrent et la mésentente s’installa très vite car François amoureux mais sensé ne voulut jamais dire où était son trésor qu’il continuait d’alimenter à chaque récolte.
Lassé du comportement de sa femme et bien qu’il en ait eu un fils, François passait de plus en plus de temps dans sa vigne, travaillant sans cesse à remonter la terre ou entasser les pierres sur le « cayrou » qui grossissait en limite de parcelle.

Un jour sur les conseils de ses amis, il décida de s’y établir et entreprit pour cela de construire une caselle. Il la situa dans la partie la plus haute de son champ, la porte orientée à l’est. Large de vingt pieds de diamètre sur douze de haut, toute en pierres sèches parfaitement jointives avec sa cheminée centrale elle suscitait l’admiration de tous et la compassion pour ses malheurs : « Voilà la gariotte de ce pauvre François » disait-on en passant dans le chemin du Mas Delleu.

On ajoutait souvent « heureusement qu’il a mis la porte du côté où le vent ne donne pas, sinon il n’aurait pas pu sortir par grand vent !». Ses deux seules joies étaient son fils qui venait le voir travailler et son magot qu’il avait caché dans le tas de pierres à côté de la porte.
Les années passèrent ainsi, François et la Jeanne chacun de leur côté jusqu’au jour oû, pris d’un malaise, François fut rapporté mourant dans sa maison du bourg. Jeanne le soigna comme elle put et lui demanda à nouveau où étaient les louis. Dans l’intérêt de son fils et sentant sa fin prochaine, paralysé partiellement, le malheureux bègue, avec ce qui lui restait de forces essaya d’articuler « O..oun !, .. O ..oun ! » en désignant du menton la cheminée qui lui faisait face et au-delà des murs, la colline sur laquelle se trouvait la cazelle. Mais la Jeanne ne comprit jamais et eut beau fouiller dans l’âtre sur le manteau et sous toutes les pierres branlantes qu’elle comportait, elle ne trouva rien.

Depuis quelques années, des maisons neuves sortent de terre en quelques jours sur notre commune, comme sur ses voisines proches de Cahors. Je repense à certains de nos anciens qui, au soir de leur vie me disaient : «mon pauvre garçon, dans vingt ans il n’y aura plus personne, je ne le verrai pas mais toi, hélas, tu verras tout en ruine et désert ».

Ils se sont bien trompés et je m’en réjouis. Par contre quand le descendant de François a voulu vendre à un candidat à la construction, la parcelle sur laquelle était la caselle éboulée, il a, au préalable, enlevé lui-même le cayrou avec un bulldozer.
Ceci semble prouver que ma Mère n’était pas la seule à connaître cette histoire.

Bernard DAVIDOU mars 2002

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