Cézac

par Bernard Davidou

Partis la veille de la capitale, ils arrivèrent dans le milieu de la matinée. Quand ils eurent quitté la nationale vingt et qu’après quelques hésitations sur les départementales, ils découvrirent brusquement la vallée du Lendou et ils furent certains d’être arrivés.

Tout était comme la lettre du propriétaire le décrivait : Les champs de tournesol dont les grosses fleurs rondes faisaient penser à la photo d’une foule dont les visages regardent tous dans la même direction, les maisons ventrues accrochées aux flancs de la vallée et dont les noms chantaient encore dans leur mémoire de citadins, Cabazac, La Tauche, Prat-mejes, Les Martis, Tré la font, parce que le propriétaire les leur avait donnés comme jalon de leur itinéraire…

Surpris par le changement d’allure de la voiture, le chien jappa réveillant l’aîné qui colla à la vitre des yeux ronds et pleins de sommeil. Il était près de dix heures et la chaleur montait doucement en ce premier jour de vacances.L’église apparût enfin, coquette dans son écrin de verdure, éclatante de toutes ses pierres colorées par le temps et la mousse. Sur le pont qui enjambe le ruisseau, des enfants avaient posé leurs vélos. Assis sur le parapet, ils interrompirent leur dispute pour regarder passer la voiture dont ils remarquèrent l’immatriculation parisienne.

Après avoir cherché et s’être fait aider deux fois, ils trouvèrent le « gîte rural » dont la clé avaient été confiée au voisin la veille par le propriétaire.
Ils prirent possession de ce qui allait devenir leur habitation pendant quatre semaines. C’était une vieille maison quercynoise ventrue, couverte de tuiles canal rouges et aux murs épais. Elle avait abrité, les anciens du village s’en souviennent, plusieurs générations d’honnêtes gens dont la lignée s’était éteinte. Après en avoir hérité, un lointain parent l’avait sommairement remise en état pour en tirer un petit profit. Ils notèrent avec étonnement la grande cheminée aux lignes simples, l’évier de pierre et les lits de noyer, hauts et étroits coiffés du traditionnel édredon. Les enfants découvrirent la cave sombre et fraîche où le désordre des toiles d’araignées contrastait avec l’alignement des barriques, abandonnées là sous la garde d’une grande cuve et d’un pressoir.

Ca et là dans la maison comme dans ses dépendances, un « calhel » en cuivre, un fer de bœuf, une bêche ou un râteau édenté rappelaient que la maison avait été conçue pour une autre destinée et avait eu une vie qui semblait s’être arrêtée brutalement. Les parisiens, sans bien comprendre la raison d’être de chacune de leurs découvertes, muets et respectueux, éprouvaient une certaine gêne à investir des lieux aussi étrangers, frais et silencieux. Le chien, qui, inquiet, les suivait pas à pas, indifférent aux sentiments qui les agitaient car dépourvu de leur imagination, promenait sa truffe humide sur toutes ces choses sans retrouver l’odeur des derniers représentants de son espèce ayant occupé les lieux.

C’est après le repas du soir, en rentrant dans leur lit qu’ils les découvrirent: Dans une photographie jaunie des années trente, oubliée au dessus de la porte de leur chambre était un couple de paysans. Le cadre rectangulaire supportait encore une vitre cassée selon la diagonale. Mari et femme étaient représentés en buste de face. Selon la coutume quercynoise, un rameau de buis était accroché au dessus. Le visage carré de l’homme reflétait la force et l’assurance. Un sourire donnait un peu de chaleur à des traits qui, sans lui, auraient paru durs. Seul un nœud papillon, de circonstance pour la photo, dénotait dans le personnage. La femme était menue et ses traits très fins. L’ensemble de son visage s’harmonisait avec un modeste sourire qui semblait naturel.

Le couple inspirait une impression d’équilibre et de gentillesse et, quoi qu’il sembla fixer le lit qui avait été le sien, il ne paraissait ni étonné ni courroucé d’y voir des étrangers, tout au plus un peu résigné, comme s’ils avaient prévu et admis ce qui arrivait. Vaincus par la fatigue, les étrangers éteignirent l’électricité, mais dans la lumière froide de la lune qui filtrait à travers les volets mal joints, ils virent longtemps les deux vieux qui souriaient dans leur maison qui s’endormait. Au dehors les cigales l’une après l’autre se taisaient.
Les vacances venaient de commencer à Cézac.

Bernard Davidou – Août 1983