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LE LOT VERS 1850 - 1er volume : Contrôle de Cahors |
par Etienne BAUX, |
LE LOT VERS 1850 - 2eme volume : Contrôle de Figeac,
Gourdon, Martel et Saint-Céré |
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Cinq contrôleurs, sous l'autorité d'un directeur et d'un inspecteur se partageaient donc le territoire. Et, pour mener à bien le renouvellement des matrices des impôts directs, la confection des rôles, ils devaient évaluer les ressources de chaque commune, ses propriétés bâties, leur valeur locative, etc. Ainsi ces monographies sont-elles "conçues comme un instrument d'administration" (C . Constant-Le Stum). Elles obéissent à un plan type, très détaillé, bien au delà d'une sèche statistique, faisant place aux données historiques, humaines, et, dépassant le simple bilan, à des conseils pour de possibles améliorations ou progrès. Leur rédaction s'échelonne sur une dizaine d'années - la plus ancienne datant de 1848 - mais la plupart datent du début du Second Empire (de 1853 à 1855 ), ce qui leur donne une parfaite homogénéité. Fait particulier, les monographies relevant du contrôle de Saint-Céré ont bénéficié de quelques lignes de mise à jour, en 1873, permettant d'intéressantes comparaisons avec la situation antérieure, notamment sur le plan démographique. Au total, l'ensemble du département est couvert (1), notation précieuse quand on sait que bien des enquêtes, des monographies menées ou écrites au XIXe siècle souffrent de nombreuses lacunes. La livraison de ce deuxième volume permet donc, grâce à la richesse des renseignements fournis, de brosser un tableau complet du département vers 1850. Les auteurs Ce sont des fonctionnaires. Ils appartiennent donc à l'élite, à une époque où ils étaient peu nombreux. Ils ont fait des études, autre privilège, et jugent leurs contemporains qui, pour la plupart, n'avaient guère fréquenté l'école ou à plus forte raison, collèges ou lycées ! Leurs jugements ne brillent donc pas par l'indulgence. Cependant certains se révèlent plus compréhensifs ou ... désabusés. Même si le plan de l'enquête comporte toujours les mêmes rubriques, les auteurs se montrent plus ou moins prolixes ou laconiques. On n'échappe pas à une certaine lassitude du fait du caractère répétitif, d'une commune à l'autre, mais elle peut facilement s'effacer tant ces observateurs scrupuleux ont su marquer les différences, cherché à expliquer et pas seulement à constater. Sont-ils pour autant entièrement fiables ? Passons sur certains travers, amusants. Certains étalent leur culture à renfort de citations latines - le latin et les humanités constituant alors le socle des études secondaires - ou encore de références historiques parfois approximatives. D'autres ne manquent pas de faire leur cour aux gens en place, avec, par exemple à Saint-Céré tel couplet sur Canrobert "commandant en chef de l'armée d'Orient (guerre de Crimée, ndr) dont la réputation militaire et les vertus antiques enorgucillissent ses compatriotes". Il y a sans doute une grande naïveté à citer, même pour la réfuter, l'opinion selon laquelle l'intermittence d'une fontaine à Lamothe-Cassel serait due au flux et reflux de la mer ! (contrôleur de Gourdon). Pour l'essentiel, on dira que les chiffres donnés pour les cultures, les récoltes, ne sont pas à rejeter, même si parfois les maires ou les particuliers pouvaient les minorer. Ceux du revenu cadastral, des propriétés bâties, des recensements de population sont vérifiables. Par contre tout ce qui relève de jugements de valeur sera pris avec précautions, par exemple ceux sur le "tempérament" des populations. Pour s'en convaincre on évoquera le contrôleur de Martel, Anduze, qui décrit en janvier 1853 le naturel des gens du lieu "généralement fort doux quoique d'un caractère vif, pétulant... Ils sont sociables et comprennent parfaitement les lois de l'hospitalité". Dix ans plus tard, le successeur d'Anduze écrivit un supplément au texte initial et, très vivement, réfuta les dires de son prédécesseur. "Je défie, écrit-il, qu'on trouve un seul individu fort doux... L'habitant du canton de Martel est en général méchant, rancuneux (sic), insociable et ne pratique nullement l'hospitalité". Ainsi s'exprimait l'aigreur d'un fonctionnaire dont les fonctions, ingrates, pouvaient susciter le rejet voire la haine de ses administrés. Qui croire alors ? Ni l'un ni l'autre sans doute. Le moment Vers 1850-1855 le Lot va atteindre le sommet de sa courbe démographique : près de 300.000 habitants chiffre considérable pour un département où le développement urbain demeurait très faible. Département rural, surpeuplé où le nombre de cultivateurs eu égard à la surface cultivée était un des plus élevés de France ! Ce rapport dramatique de l'homme à sa terre explique l'acharnement au travail pour parvenir à se nourrir. Il explique aussi "l'aveugle routine", l'hostilité au progrès déplorées par les contrôleurs, car dans un tel contexte le cultivateur ne pouvait s'offrir le luxe d'innovations dont le résultat demeurait hasardeux. Les monographies donnent ainsi l'image de ces communautés rurales préoccupées avant tout de leur subsistance, rebelles aux changements, vivant en circuit presque fermé du travail des champs et de celui de leurs nombreux artisans. Repliées sur elles-mêmes, beaucoup d'entre elles souffraient d'un réel isolement, faute de bons accès. Les chemins vicinaux de Labastide-Murat "sont en général fort mal entretenus et presque impraticables dans l'hiver". Pour aller à Saint-Clair, canton de Gourdon, il n'y a aucune route "plusieurs petits sentiers y conduisent ; ils sont aussi mauvais les uns que les autres". Dans ces conditions, les échanges étaient faibles : à St Jean-Lespinasse, tout près de Saint-Céré, "le commerce est entièrement nul, à part le peu de denrées qui ne se consomment pas sur les lieux, les habitants ne vendent rien". Bien sûr, toutes les communes ne relèvent pas de ce schéma, certaines, mieux placées sur les routes impériales ou départementales(2), s'ouvraient aux échanges. Mais ce premier type d'économie rurale, hérité d'un long passé, s'imposait encore largement. 1855 se place donc au moment où débute un second âge de l'économie rurale avec l'ouverture des chemins vicinaux et bientôt de la première ligne de chemin de fer, Brive-Capdenac, en 1863. L'appel des marchés urbains non seulement locaux mais régionaux allait assurer de meilleurs débouchés aux productions agricoles, au bois, à l'élevage ; cependant les facilités accrues de circulation permirent aussi aux hommes en surplus de partir. Ainsi Bio, canton de Saint-Céré, passa en 20 ans de 708 (1853) à 645 habitants (1873), mais, note le contrôleur, "l'ouverture de plusieurs routes et chemins donne une grande facilité à l'écoulement des produits et a considérablement amélioré la position des habitants".Certains secteurs du département connaissaient une aisance plus marquée à cette date charnière : ceux de la "Côte du Lot" grâce aux qualités du vin aisément vendu à Bordeaux au moyen du fleuve enfin navigable (3). De Cahors à Puy l'Evêque, la vigne, "miraculeusement " préservée de l'oidium qui sévissait dans le Midi, rognait peu à peu les surfaces emblavées en céréales, venues désormais d'ailleurs. Même constat grâce à des vignobles aujourd'hui restreints ou disparus, ceux de Cornac, de Glanes (canton de Bretenoux) mais aussi de St-Jean de Laur (canton de Cajarc), de Figeac et de Lentillac dont le produit était largement appelé, pour ces derniers, par le bassin de Decazeville alors à son apogée. Les bourgs ruraux actifs dans la basse vallée du Lot, Prayssac, Puy l'Evêque, se développaient grâce au commerce des surplus agricoles. Même chose en Quercy Blanc où le contrôleur de Montcuq note : "les grains et les bestiaux donnent un grand mouvement aux foires et aux marchés. Il y a 13 foires par an et un marché chaque mardi et samedi". Parfois l'aisance tenait aux revenus du chanvre et du tabac (canton de Cajarc). Mais en d'autres lieux elle avait disparu. Miers, par exemple, qui 40 ans auparavant accueillait 10.000 étrangers par an, voyait en 1855 ses eaux, pourtant de grande réputation, presque abandonnées. Au contraire, Montfaucon (canton de Labastide-Murat) profitait de la fondation du petit séminaire diocésain depuis 1816. "Il constitue pour le pays une source de prospérité par la quantité de denrées territoriales qui s'y consomment journellement et aussi par la variété des marchandises du dehors qui sont d'une nécessité absolue au grand nombre des élèves". L'atonie des villes, Cahors en particulier, vide de tout établissement industriel, afflige le contrôleur qui relève aussi l'absence de négoce ou d'initiatives locales, "et pourtant il y a du capital", ce qui laissait aux étrangers les bénéfices de la vente du vin, par exemple, et ceux de l'approvisionnement urbain en denrées et objets de toute sorte. Portraits humains Les observations critiques des contrôleurs ne laissent pas de brosser des portraits, parfois très vivants, des Lotoises et des Lotois. L'histoire des corps, largement entamée aujourd'hui, trouve là d'utiles précisions. On sait bien que nos ancêtres, nettement plus petits en taille qu'aujourd'hui, se trouvaient aussi moins armés face aux maladies et aux infirmités. Ainsi, lorsque c'est le cas, les contrôleurs signalent comme un fait remarquable "la richesse de taille" des hommes (Mayrinhac, Loubressac, canton de Saint -Céré). Et cela, notamment à l'occasion d'un des temps forts de la vie des jeunes gens. "Lors des conseils de révision, on distingue facilement, à leur haute taille, les jeunes soldats de Concots de ceux de toutes les autres communes du canton" (canton de Limogne). La robustesse des hommes de la vallée du Lot et des causses centraux fait ladmiration : "les habitants du causse (de Gramat) sont tous vigoureusement constitués ... Il est arrivé que le conseil de révision ait formé le contingent fixé par la loi, sans réformer un seul individu. Les femmes y sont grandes et élancées, elles ont en général de très belles dents et de magnifiques cheveux". Mais bien plus nombreuses se révèlent les observations inverses. Ainsi les gens de la Bouriane "sont généralement laids, petits, à formes grêles, et beaucoup sont malsains" "Chétifs et malingres" est-il noté pour les habitants du canton de Saint-Germain dont les enfants très souvent rachitiques se développent très lentement et n'atteignent leur taille, très largement inférieure à la moyenne, que vers 21 ou 23 ans ! La phtisie ravage le canton de Saint-Céré dont l'habitant d'une stature médiocre (sauf à Mayrinhac et Loubressac ) "a le teint pale, les épaules étroites, la poitrine serrée. Il y a beaucoup de goîtres dans les communes de Saint-Vincent et de Bannes". La consanguinité explique sans doute cette dernière remarque. Cependant la saleté, à peu près partout dénoncée, avec notamment la proximité du fumier, l'absence d'hygiène et de propreté corporelle, les travaux des champs imposés très tôt aux enfants (canton de Saint-Germain), autant de causes du médiocre état physique et sanitaire des populations. Les carences alimentaires aggravaient encore ce tableau. Que de contrastes entre les secteurs où l'on se nourrit correctement, où, on l'a vu, règne une réélle aisance et les autres ! Parmi ces derniers, le Ségala où les châtaignes se consommaient "la moitié de l'année" séchées, mais où la pomme de terre a sauvé les populations de la disette qui jetait encore les gens sur les chemins, vers le bas pays en 1817. Le contrôleur de Limogne très laconique note qu'on se nourrit l'hiver de maïs, l'été de froment. A Labastide-Murat "la nourriture du plus grand nombre ne consiste qu'en un pain horriblement noir et mal fait où le blé entre en quantité si petite, qu'il vaut autant en mettre pas du tout, en pommes de terre et en autres légumes ; ils ne boivent pas de vin". On ne peut qu'être frappé dans ces descriptions par l'absence de consommation de viande. Celle de porc ou des volailles ne semble pas mériter de mention et il n'y avait pas de boucheries dans les villages. Le contrôleur de Figeac paraît, sur ce chapitre, le plus explicite et montre bien comment à cette époque, les conditions strictement locales pesaient tant, à la différence de l'époque actuelle, sur la nourriture ordinaire. "L'habitant du sol granitique se nourrit de pain de seigle, de galettes de blé noir, de lait de vache, de pommes de terre et de châtaignes pendant l'hiver et le printemps... Sa boisson ordinaire est le lait, l'eau pure, le cidre et fort peu de vin. Il prépare la soupe avec du beurre et, s'il a quelque aisance, avec de la graisse de porc. C'est tout ce qu'il ajoute, avec le lait, aux végétaux dont il se nourrit." "Dans les communes argilo-calcaires, on se nourrit d'un pain substantiel et composé de seigle, d'orge d'hiver, d'orge d'été, d'avoine et d'un peu de froment. Le maïs et le blé noir en galettes sont réservés pour les repas du milieu du jour. Ce sont là les mets favoris du peuple." Le canton de Latronquière paraît plus mal loti encore . "Le blé noir forme, avec la châtaigne, la seule nourriture. On fait moudre le grain et avec la farine que l'on retire, on fait tous les jours une espèce de crêpe ou pescajou épais que l'on mange à la place du pain. Dans toutes les maisons, on trouve au bout de la table une pile de cet aliment maigre et indigeste pour les personnes qui n'y sont pas habituées ... Tous les matins on fait cuire une grande quantité de (châtaignes) pelées qui restent sur la table la journée entière et que l'on mange avec le pescajou et de l'eau car le vin n'est pas connu dans le canton." Le portrait des Lotoises et des Lotois ne saurait négliger les costumes. Rares cependant sont les notations sur ce sujet. A peine souligne-t-on que les habits de fête sont soignés "avec toutes les recherches de l'art et du goût" (Montcuq). Au travail, hommes et femmes sont très simplement vêtus. Ces dernières, l'été, vont constamment nu-pieds, dans la poussière et dans la boue (canton de Gourdon). Plus précis, le contrôleur a observé qu'à Cremps (canton de Lalbenque) "il n'est pas rare à l'époque des grandes chaleurs de rencontrer dans les champs des femmes ou des filles qui n'ont d'autre vêtement qu'un chapeau de paille et une chemise qui serre très juste le cou et descend jusqu'à la cheville". Bien plus qu'aujourd'hui le costume différenciait les classes sociales. Si à Martel "l'homme de la campagne ne quitte jamais en été son grossier vêtement de toile grise ; l'hiver, la bure le protège du froid et, à toute époque, ses pieds abandonnent rarement les sabots et il faut de grandes circonstances pour que ses souliers paraissent" au contraire, toujours à Martel et donc ailleurs, les bourgeois aisés, rentiers, sont clients des tailleurs de Paris ou Toulouse et leurs femmes des modistes et couturières. Pour le plus grand nombre, les vêtements se façonnent sur place avec les laines locales, filées à la maison parfois, tissées par les tisserands de village, mais aussi avec le lin et le chanvre du pays. Agriculture et société rurale Déjà, avec ce qui précède s'individualisent, à travers le regard des contrôleurs, les régions agricoles du département, toutes surpeuplées : le Ségala voué aux châtaignes et aux céréales pauvres, les Causses du centre avec leurs "bêtes à laine" mais aussi le blé, les vallées plus heureuses avec leurs vignobles, la Bouriane particulièrement défavorisée et le Quercy Blanc qui fait figure de "bon pays". Partout, et c'est le dénominateur commun, l'acharnement au travail de ces paysans laborieux, industrieux et durs pour eux-mêmes, "travaillant l'été tant que dure le jour" (Montcuq). S'il y a aisance, elle est durement gagnée et "ne s'explique que par leur grande activité car le sol restreint et peu fertile ... ne paraissait pas destiné à nourrir une population aussi nombreuse." (Varaire). A Souillac, "chaque habitant possède sa vigne et à force de travaux et de soins, il parvient à faire de très jolies plantations sur des rochers presque nus". Nous pouvons ainsi imaginer un pays bien moins boisé qu'aujourd'hui avec un fléau récurrent, déjà déploré dans les Cahiers de doléances de 1789, "la ravine'' c'est à dire, à la suite des défrichements sur les pentes, la disparition du sol arable et son entraînement dans les bas-fonds par les fortes eaux de pluie. Epierrer inlassablement sur les Causses, drainer les marécages et les prairies trop humides dans le Ségala et le Limargue : ainsi gagnait-on de nouveaux terrains agricoles. Jamais le sol du Quercy n'a été autant conquis. Si les contrôleurs déplorent la routine, ils saluent les initiatives locales pour en briser les contraintes. Celles-ci ne pouvaient venir que de propriétaires aisés, disposant de quelques capitaux à investir et donc capables d'assumer les risques. Encore étaient-elles mal vues par l'ensemble des cultivateurs, comme à Bretenoux où le régisseur d'un riche propriétaire dirigeait une magnifique ferme modèle avec écuries, bergeries, "là où il n'y avait pas une misérable chaumière sur une aussi grande étendue". Il faisait tout, dit le contrôleur de Bretenoux, "d'après la nouvelle méthode, aussi épouvante-t-il les paysans qui ont murmuré plus d'une fois en disant qu'il voulait affamer le pays". Ces derniers s'en tenaient, par contre à "l'antique méthode" qui leur permettait de vivre, faute de mieux : à savoir l'assolement bisannuel avec rotation du blé et du maïs là où on peut, du seigle et du sarrasin, ailleurs. Dans le canton de Livernon "on ne voit pas de jachère dans les bonnes communes et dans le causse", signe indiscutable d'un progrès par rapport aux siècles précédents, grâce aux cultures dérobées, fèves, haricots, pommes de terre. L'engrais animal, insuffisant, malgré le parcage des moutons est mal complété par l'enfouissement de débris végétaux. L'outillage privilégie encore la bêche et l'araire à la romaine plus que la charrue à versoir, trop coûteuse pour ces petits propriétaires exploitants. Ceux-ci constituent en effet l'essentiel de la classe rurale. Ils se disputent la moindre parcelle de terrain cultivable, d'où des prix très excessifs. Le nombre des cotes foncières ne cesse de croître, traduisant l'émiettement des terroirs et la difficulté à vivre pour ces perpétuels besogneux parfois obligés de louer leurs bras ailleurs tant leur propre "héritage" était réduit. Les métayers et les fermiers, relativement peu nombreux, comptent moins dans la société rurale que les domestiques, loués à l'année ou vivant à demeure dans la famille de leur employeur (4). Pour les aider à vivre, les plus démunis comptaient sur les communaux, ces biens en principe inaliénables, terrains de parcours le plus souvent. A Larroque-Toirac (canton de Cajarc), le contrôleur signale un communal de 176 hectares "qui fait le bien-être des cultivateurs des plateaux. Chacun y entretient un petit troupeau de bêtes à laine". "Chaque village a son communal plus ou moins étendu ... Les habitants y tiennent beaucoup" (contrôleur de Figeac). Cela n'empêcha pas, au nom du progrès, des communes de vouloir récupérer ces étendues jugées mal utilisées pour les lotir et les transformer en emblavures là où c'était possible : initiatives génératrices de conflits qui empoisonnèrent la vie de nombreux villages. L'habitat reflète la diversité des conditions ; aux plus pauvres de médiocres maisons "avec une seule pièce au rez-de-chaussce" (Planioles, contrôle de Figeac) tandis que "la classe aisée est en général assez bien logée". La diversité régionale apparaît bien ; au nord-est "des maisons généralement plus vastes que dans les communes calcaires ; la plupart ont un premier étage et ont un petit balcon, à l'exposition du midi qui les fait ressembler aux maisons suisses" (Lacapelle-Marival). Sur le Causse, "les habitations construites en pierres et couvertes en tuiles ne manquent pas d'une certaine solidité, mais leur intérieur accuse de la négligence et peu de propreté" (Lauzès). Les "tempéraments" On a déjà relevé la subjectivité des contrôleurs chargés de décrire les populations de leur ressort. Cependant c'est là que l'on trouve de pittoresques et utiles tableaux, très suggestifs de la vie dans les campagnes d'alors. Ces fonctionnaires dévoués au gouvernement impérial très autoritaire en ses débuts, appartiennent au "parti de l'Ordre". Ils relèvent donc avec satisfaction que dans tel canton ou telle commune on respecte la loi. "Ils se soumettent sans répugnance aux lois de l'Etat et sont faciles à administrer" (Cézac, canton de Castelnau-Montratier). Ce cas, le plus fréquemment relevé, s'accompagne de nombreuses exceptions, largement signalées. "L'habitant de Bretenoux est paresseux ; remuant dans les révolutions, c'est le seul point du contrôle où, en 1848, il y ait eu effusion de sang et où la troupe ait été obligée de venir pour maintenir l'ordre." (5) Le contrôleur de Figeac oppose l'habitant du sol granitique, mal nourri, irritable, "plein de ressentiment, la moindre contrariété le porte aux plus violents excès", à celui du sol argilo-calcaire "aux penchants doux et sociables". Au-delà de ces déterminismes qui surprennent passablement aujourd'hui, il suffit parfois d'une circonstance particulière pour distinguer une commune de ses voisines. Arcambal (canton de Cahors) en offre une singulière illustration. Les habitants "sont difficiles à administrer parce que leur ignorance les place sous la domination de ceux qui flattent leurs goûts et leurs désirs. L'esprit politique y est généralement mauvais, par suite de l'influence qu'a su y prendre un socialiste à la Proudhon plus habile qu'honnête". Ailleurs pas d'explication, un constat : "les habitants de Lascabannes (canton de Montcuq) sont d'un caractère fier, taquin, emporté, vindicatif, ingrat, enclin à la débauche, d'opinion publique très exaltée, se soumettant avec répugnance aux lois et enfin difficiles à administrer". Violences et délits Bien des tensions traversent cette société ; violences et délits témoignent d'une âpreté dans les rapports humains que les difficultés de l'existence expliquent pour une large part. Le Lot connut au cours de la première moitié du XIXème le fléau des affrontements entre jeunes de villages voisins (6). Le contrôleur de Lacapelle-Marival se félicite de leur arrêt : "jadis il y avait de commune à commune des rivalités qui entraînaient des conflits très sanglants ; l'autorité supérieure, pour mettre un terme à ces combats continuels, s'est décidée à leur appliquer de fortes amendes en rendant le père ou le chef de famille responsable. Depuis cette époque les combats ont cessé". L'isolement, l'indigence entretiennent en permanence un climat conflictuel et processif. Les paysans défendent leur propriété "avec énergie, avec rage" (Latronquière), d'où les contestations "Trop étendues et de trop faible valeur pour être clôturées, elles (les propriétés) donnent lieu à des usurpations, à des déplacements de bornes toujours suivis de procès. Les prairies étant sans valeur si quelque source ne les arrose, on épie sans cesse l'occasion de s'approprier les eaux du voisin et l'on soutient cette voie de fait par tous les moyens qu'indique la mauvaise foi" (canton de Figeac). Aussi les huissiers, les avocats ne laissent pas d'exciter ces mauvais penchants. Ceux du canton de Latronquière faisaient plus de mille significations par an et ajoute son contrôleur, "le tribunal correctionnel et faut-il le dire, même la cour d'assises retentissent trop souvent du nom de cette contrée malheureuse". Le pays calcaire, mieux loti en général, connaît aussi des cas où la misère pousse au crime. A Saint-Simon (canton de Livernon) la population, dont le tiers des 132 ménages est dans "une gêne extrême ... les meurtres et les vols y sont fréquents". D'autres communes cependant tout aussi pauvres et isolées restent dans le droit chemin. Dans le canton de Saint-Céré, note le contrôleur, "bienheureux sont les environs de l'honnêteté des gens de Lentillac, car si un crime se commettait, la prise du coupable serait presque impossible, tant le pays est sauvage et difficile à parcourir". D'autres drames humains se révèlent furtivement évoqués et avec retenue là où on ne les attendrait pas. Le contrôleur de Gramat décrit le "puits de Padirac... d'une profondeur extrême et l'on ne peut s'en approcher sans frémir ... Que de crimes a cachés ce gouffre ! nous disait un docteur en médecine qui nous accompagnait quand nous fumes le visiter. Que de mauvaises mères ont précipité dans cet abîme sans fond le fruit de relations coupables ! Réflexions bien tristes et malheureusement peut-être vraies !" Lieux et formes de la vie sociale Lorsque les contrôleurs renoncent à la sécheresse de l'enquête administrative, leur enquête permet de reconstituer la trame des jours ordinaires mais aussi les temps forts de la vie sociale dans les campagnes lotoises. On est tenté d'étendre à l'ensemble du pays cette description des habitudes et des goûts de la population dans le canton de Cazals : "vivre avec économie, travailler la terre avec assiduité, se reposer le dimanche et les jours de fête et, ces jours-là fréquenter les cabarets et les cafés, se rendre très exactement dans les foires et les marchés des environs..." Le repos dominical faisait partie des recommandations les plus strictes du clergé. Il en allait de la dignité de l'homme de ne point travailler sans relâche et de se reposer le septième jour à l'image du Dieu créateur sauf extrême nécessité. Obligation largement respectée dans une société où le calendrier religieux rythmait toute la vie sociale. Les enquêteurs du contrôle de Cahors, les seuls à s'intéresser à cette question, notent laconiquement que l'ensemble des populations pratique la religion catholique et jugent de son emprise : très forte assurément le plus souvent, mais parfois discutée aussi. Dans le canton de Cahors "les ministres de la religion vivent heureux ... entourés du respect qui leur est du, ils n'ont pas la douleur de voir, le dimanche, leur église déserte et le peuple travailler comme les autres jours de la semaine". Dans le canton de Saint-Géry le contrôleur se réjouit de ce que les habitants soient "beaucoup moins qu'autrefois sous la domination du clergé". Il en est de même à Lugagnac tandis que dans le canton de Limogne "il y a peu de pays où (les habitants) soient autant sous l'influence des prêtres et des sorciers". Trente ans plus tard les instituteurs feront avec dépit le même constat ! Temps exceptionnel dans la vie des Lotois que celui des fêtes parfois évoquées dans les monographies ; fêtes souvent liées au culte d'un saint particulièrement honoré dans une paroisse, fêtes modestes comme à Concots où "la fête locale a lieu le 6 novembre, jour de Saint Léonard, toujours renvoyée au dimanche suivant. On ne s'y livre à d'autres plaisirs qu'à ceux de la table et de la danse en plein air, au son du tambour et du violon." Par contre, cabarets et cafés accueillaient les hommes tout au long de l'année. Leur nombre étonne parfois ; ainsi à Cardaillac le contrôleur relève l'existence de 6 cabarets pour 1329 habitants. On y servait du vin alors que dans bien des cantons la boisson quotidienne l'ignorait. Peut-on, dans ces conditions, évaluer l'alcoolisme moins répandu peut-être que l'ivresse occasionnelle ? Cabarets bien modestes ou cafés mieux tenus servaient de lieux de rencontre, de réunion, de discussion, lieux de convivialité essentiels dans la vie des villages. On ne trouve rien dans ces monographies sur les cafés urbains autrement plus policés, mais davantage sur ceux des bourgs qui jouaient un rôle semblable, comme à Montcuq où "les cafés sont fréquentés ; c'est le champ commun où se réunissent les coteries formées par similitude d'intérêts à la suite de luttes politiques et des prétentions froissées". Autres lieux de rencontre, mais aussi d'affaires, les foires et les marchés, très suivis, qui attiraient les paysans des petits villages ou hameaux qui en étaient dépourvus. Les bourgs pouvaient en avoir trois ou quatre dans l'année en plus d'un marché hebdomadaire. Ainsi le contrôleur du canton de Luzech note qu'en l'absence de tout commerce chez elle, la population de Villesèque "une fois au moins par semaine se rend par fractions aux marchés de Sauzet, de Montcuq, de Cahors. Quant aux foires, elle s'y transporte en masse. Pour vendre ou acheter un buf, un porc, un hectolitre de blé, dix voyages ne lui paraissent pas mal employés". L'amélioration des routes, l'ouverture et l'entretien des chemins vicinaux augmentent sans cesse la fréquentation et les échanges, les contrôleurs le constatent avec satisfaction. Cependant que de pertes de temps enlevé aux soins agricoles chez ceux qui préféraient courir de foire en foire à la recherche de rencontres et de distractions bien arrosées ! La convivialité pouvait aussi s'exercer sur les lieux de travail. L'entraide entre voisins bien réelle, prenait dans le canton de Lacapelle-Marival une allure festive : "Dans presque toutes les communes du canton... Jamais le propriétaire ne débourse un centime pour recueillir son grain, quelque vastes que soient ses champs. Chaque propriétaire dans une commune choisit son jour et alors tous les habitants armés d'une faucille, précédés d'un tambour et d'une musette se rendent le matin sur la place et vont, en chantant, sur le champ de tel ou tel ; ils moissonnent toute sa récolte et le soir, il leur donne la soupe, un peu de vin et paie la danse qui dure une grande partie de la nuit. Le lendemain on recommence chez un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que tout soit terminé". Bien entendu, sauf en ville, "la langue usuelle est le patois. Un petit nombre parle le français ; quelques uns, les femmes surtout, ne le comprennent pas" (Pern, canton de Castelnau-Montratier). Cette phrase revient, avec quelques nuances, dans bien des monographies, d'autant plus appuyée que la commune se trouve isolée ; mais là où plus d'aisance règne, dans les bourgs notamment, "toute la population entend le français" (Montcuq). L'ignorance, elle aussi, prend parfois des allures dramatiques. A Lentillac (aujourd'hui Latouille-Lentillac, canton de SaintCéré), "on ne trouve pas dans une population de 1181 âmes deux hommes de 30 à 40 ans sachant écrire" et le contrôleur de Gourdon écrit avec mépris "les habitants du canton de Gourdon sont pour des causes inconnues aussi peu avancés que possible en fait de civilisation. Ils sont généralement grossiers et ignorants et n'emploient que leur patois". La loi Guizot de 1833 qui imposait à chaque commune l'ouverture et l'entretien d'une école, était donc loin d'avoir, vingt ans plus tard, produit tous ses effets. A Pradines le contrôleur déplore "qu'il n'y ait point de maison d'école, de logement pour l'instituteur et on entasse les enfants dans une pièce du rez-de-chaussée humide, sans plancher et mal aérée". Ailleurs ce sont des congrégations qui scolarisent les enfants, mais que dire de Lugagnac où les habitants "sont intelligents et ont du goût pour l'étude. Chose remarquable parce qu'elle est rare dans le canton (Limogne), malgré qu'il n'y ait jamais eu d'instituteur primaire à Lugagnac, parce que cette commune ne pourrait suffire à ses besoins, tous les hommes savent lire et écrire. C'est un goût héréditaire et local, car les vieillards savent tous signer" ? Observations historiques et archéologiques Selon les contrôleurs cette rubrique s'étoffe ou disparaît. Les grands sites du département font l'objet de commentaires plus ou moins pertinents, souvent inspirés d'ouvrages antérieurs comme celui de J.A. Delpon. Comment pourrait-on le leur reprocher ? Cependant, et on ne saurait ici que le signaler, les éléments recueillis auprès des populations sur les traditions ou l'imaginaire des lieux, sur les trouvailles archéologiques aujourd'hui oubliées renseignent utilement le chercheur actuel et montrent aussi comment l'histoire du Quercy était perçue par les contemporains. Ainsi, nous le voyons, ces observateurs tatillons, serviteurs scrupuleux de l'Etat impérial, curieux des choses et des gens, nous offrent par le biais de la statistique un tableau complet du département du Lot vers 1850. Ce goût de la statistique, devenue instrument de pouvoir, naquit sous labsolutisme royal, se développa sous la Révolution et surtout le premier Empire. Il trouve dans ces monographies cantonales et communales son épanouissement. La "Statistique du département du Lot" par J.A. Delpon (1831) les précède d'une vingtaine d'années ; vingt cinq ans plus tard les monographies rédigées cette fois par les instituteurs, hélas incomplètes, font à nouveau le point. Autant de relais pour mesurer les évolutions, dresser des bilans. Cette histoire à la loupe, de plus en plus appréciée des chercheurs, illustre un fait majeur. Les hommes vivaient alors dans une dépendance bien plus marquée qu'aujourd'hui de leur terroir immédiat. A l'intérieur même des "régions naturelles" du Ségala, du Causse, de la Bouriane, des vallées, apparaissent des différences étonnantes, jusqu'ici ignorées. Autre constat que ce qui précède a tenté de montrer : il n'existe pas de source plus complète ni plus homogène sur le XIXème siècle lotois. Il reste donc à l'historien de l'économie, du social, des représentations mentales et à l'ethnologue d'établir les outils d'exploitation dignes d'une telle richesse. Etienne BAUX
Notes 1 - Seules 9 monographies sont manquantes : Prayssac, Carlucet, Le Bastit, Cressensac, Sarrazac, Cuzance, Creysse, Montvalent, Floirac. 2 - Pour cela, consulter "De la voie romaine à l'autoroute. deux mille ans d'histoire routière » par C. Constant-Le Stum et E. Baux, Editions Archives du Lot et Conseil Général, 1999, 140 p. 3 - Sur le trafic des vins sur la rivière, consulter "Sur le Lot, au temps de la navigation" par E. Baux, Editions Archives du Lot, 1984, 115 p. 4 - La commune de Puy-l'Evêque donne un bon exemple de cette répartition, en 1850 ; on y comptait 62 propriétaires rentiers, 305 propriétaires cultivateurs, 1 fermier, 26 métayers, 115 journaliers petits propriétaires, 160 domestiques. 5 - Sur cet épisode on peut consulter "Le Lot sous la IIè République" par E. Baux, CDDP du Lot, 1977. Ouvrage épuisé mais consultable aux Archives du Lot. 6 - Pour leur étude consulter "Guerres paysannes en Quercy. Violences, conciliations et répression pénale dans les campagnes du Lot" par F. Ploux, Paris, La boutique de l'Histoire, 2002, 376 p. |