|

Œuvres d'art
conservées par la Wehrmacht

Château de Montal
et Tours de Saint-Laurent (Photo : C. Didon)

Château de La Treyne

Château de Lanzac

Château de
Castelnau-Bretenoux

Récupération de tableaux


Statues au Louvre
pendant la guerre

Hitler visitant une
exposition

Inventaire d'œuvres
d'art à la Libération
|
La Joconde réfugiée
au Château de Montal
En
1940, pour échapper à la convoitise allemande, 3 200
tableaux ou objets du Louvre sont mis à l'abri à
Montauban, puis, après l'invasion de la zone "libre" en
novembre 1942, transférés dans le Lot.
Pas moins de soixante camions pour les acheminer vers
leurs repaires : Montal, La Treyne, Bétaille, Vayrac,
Lanzac,..., notre département abritant ainsi, comme on a
pu le dire, "la plus forte densité de chefs-d'œuvre au
km2". Parmi eux : La Joconde de
Léonard de Vinci, L'indifférent de Watteau,
l'Angélus de Millet, la maison du pendu de
Cézanne, La Vierge au diadème bleu de Raphaël,
L'élévation en croix de Rubens, La Sainte Famille
de Rembrandt, etc...
En même temps que les
tableaux et antiquités égyptiennes, des membres des
personnels des Musées Nationaux sont aussi mis à l'abri.
Le silence, la discrétion de la population complice de
cette sauvegarde... tout simplement un acte de
résistance qui honore les Lotois.
Aucune alerte n'est à
déplorer. Pour remercier nos compatriotes, le directeur
des Musées de France, organisa en novembre 1945, à la
Préfecture du Lot, une exposition de treize des œuvres
les plus prestigieuses.
Une ombre à cette
réussite : la mort de Maximin Guitard.
Un allemand, gravement blessé dans l'engagement du 19
juin 1944, près de Souillac, est secouru par un employé
du Musée de Lanzac et soigné par le régisseur. Prévenus
par la mairie de Souillac, les Allemands viennent de
Brive pour récupérer le blessé le 21 juin. Malgré cet
acte humanitaire des Français, les Allemands emmènent en
otage cinq employés des Musées Nationaux et deux
habitants de la commune. Pendant que ces événements se
déroulaient, Maximin Guitard, qui à leur approche essaya
de s'enfuir, est froidement abattu.
Les otages sont partis
vers Brive, dans des camions chargés de troupes et
d'otages, tombant sans doute dans des embuscades, au
nord de Souillac, repassent en fin d'après-midi en route
vers Cahors.
Ils seront emprisonnés à Cahors, puis à la prison
Saint-Michel de Toulouse et seront libérés le 8 août 44.
Deux d'entre eux seront gardés prisonniers jusqu'à la
libération de Toulouse par les résistants Lotois, le 20
août.
(Source : Musée de la
Résistance, Cahors) |

Hermann Goering,
grand pilleur de musées

GI’s saisissant les collections pillées
par Hermann Goering

Colonel Jean
Vincent, alias Vény

Commandant Louis
Lavaysse

Docteur Pierre
Rougier

Jean Lurçat
Abel BONNARD
(1883-1968)
Poète, romancier, essayiste, homme politique
Pendant
l’Occupation, Abel Bonnard se range dans le camp des partisans
de la Collaboration, écrivant dans la presse collaborationniste
(La Gerbe, Le Cri du peuple, Aujourd’hui). Il publie, en
1940, une série d’articles anglophobes, et devient ministre de
l’Éducation nationale. En 1944, il suit le gouvernement en exil
à Sigmaringen. De là ’il gagne l’Espagne qui accepte de
l’abriter. Condamné à mort par contumace, il doit rentrer en
France en 1960 pour y être rejugé, mais c’est en Espagne qu’il
finit ses jours. Reconnu coupable de collaboration, il est exclu
de l’Académie en 1944. Son fauteuil, déclaré vacant, devait être
pourvu du vivant de son titulaire, à la différence de ceux de
Charles Maurras et du maréchal Pétain, qui ne furent de nouveau
attribués qu’après la mort de ces derniers. Mort le 31 mai 1968.
André
CHAMSON
(1900-1983)
Romancier,
essayiste,
historien
Entre les
deux guerres, André Chamson prends une figure notable
parmi les intellectuels engagés. Il milite dans les années 30
aux côtés des partisans du Front populaire, fondant en 1935,
l’hebdomadaire Vendredi.
Après son baptême du feu auprès des Républicains pendant la
guerre d’Espagne, il devait être mobilisé, lorsqu’éclate la
Seconde Guerre mondiale, comme capitaine dans les Chasseurs
alpins.
Rappelé pour diriger l’évacuation des chefs-d’œuvre du musée du
Louvre, avant l’arrivée des Allemandes à Paris, il fut résistant
pendant l’Occupation, en liaison avec les maquis du Lot, puis
prit part, au sein de la brigade Alsace-Lorraine, avec André
Malraux, aux combats menés pour la libération du territoire.
Nommé après la victoire conservateur du Petit-Palais, il se vit
proposer en 1959, par André Malraux, la direction des Archives
de France. Il siégea également au conseil d’administration de
l’ORTF. Il fut élu à l’Académie française le 17 mai 1956,
par 18 voix - celles entre autres de Jules Romains, André
Maurois et Georges Duhamel - . Mort le 9 novembre
1983.
Bernard
FAŸ
(1893-1978)
Comparatiste,
spécialiste de la civilisation américaine
Il a enseigné
dans plusieurs universités américaines et françaises
(1920-1923). Professeur de civilisation américaine au Collège de
France de 1932 à 1944, est nommé par Vichy, administrateur
général de la Bibliothèque nationale le 6 août 1940 à la suite
de la destitution de Julien Cain, qui est juif. Il applique au
sein de la BN les règlements édictés par le maréchal Pétain :
saisie des bibliothèques des Français déchus de leur nationalité
(Juifs, communistes…), refus des lecteurs juifs, suspension des
personnels juifs, ... Mais Bernard Faÿ veut donner à la BN
une véritable place dans le monde nouveau qu’il appelle de ses
vœux. Il remet au maréchal, en 1943, un rapport où est explicité
le rôle de la BN dans l’effort de redressement national voulu
par Vichy. Il s’astreint à un travail de réorganisation
administrative, créant notamment le département de la Musique
(1942). Julien Cain, ancien responsable de la
BN, quant à lui, vit dans la clandestinité, avant d'être arrêté par les
Allemands et déporté à Buchenwald. Bernard Faÿ joue un rôle très
important dans la politique anti-maçonnique de Vichy. Arrêté le
19 août 1944. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il est
gracié en 1959. Mort le 5 décembre 1978.
|
|
« LOT
(département du), 3 arrondissements, 29 cantons, 331 communes,
205.000 habitants, 18ème région militaire ; Cour d'appel
d'Agen, évêché », ainsi s'exprime, en sa conclusion, le Petit
Larousse.
« 3 200
tableaux, Département Peintures, Musée du Louvre », devrait ajouter
une édition complétée et provisoire. Ce qui, pour les esprits
perspicaces, signifierait que 3 200 tableaux s'y trouvent entreposés
et que le département des peintures du Musée du Louvre y a établi
son siège. Cette même notice, si elle devait, pour être actuelle,
hélas ! échopper la mention traditionnelle des confits d'oie et de
l'huile de noix, momentanément raréfiés, pourrait fièrement
compenser cette éclipse en proclamant : « La plus forte densité de
chefs-d'œuvre au km2 ». Trois mille deux cent tableaux,
pour la plupart célèbres, quelques-uns illustres, surgissant à
l'appel de leur nom : « La Joconde ! », « L'Embarquement pour
Cythère ! », « Les Noces de Cana », dans la mémoire de tout homme
cultivé, de Shangaï à San-Francisco, trois mille deux cent tableaux
massés, concentrés, sur les quelque 700 m2 de
rez-de-chaussée prêtés par trois châteaux du nord du Causse, ce
n'est pas un des moindres paradoxes en ces temps surprenants.
Il a fallu
pour cela bien des événements – il a fallu la guerre et l'Europe
bouleversée, convulsée, ravagée – il a fallu des armées en marche et
des millions de morts. Quelle disproportion, diront certains ;
rapprocher ainsi l'exil de quelques toiles de maîtres du cataclysme
gigantesque, dont il n'a été qu'une des innombrables conséquences,
infime épisode, bien infime en regard de sa cause. Je ne suis point
de cet avis, car j'y vois un symbole, le symbole même de la lutte
qui s'est engagée et de son sens profond. Nous triomphons et avons
presque déjà triomphé parce que nous représentons la continuité
humaine ; le fardeau qui repose sur nos épaules et qui nous protège,
invisible, c'est l'héritage humain ; tout ce que l'homme a pensé, a
senti, a voulu de meilleur, s'est inscrit dans des textes, fixé dans
des images que nous portons dans nos têtes et dans nos cœurs et qui
font notre avenir parce qu'ils font nos aspirations et nos
volontés. Rien ne projette plus sûrement vers l'avenir que le
passé, quand il n'est pas une traîne pesante qui nous tire, mais un
poids qui nous pousse et nous précipite à la manière d'une vitesse
acquise. L'Allemagne, elle, n'est qu'avidité et que voracité ; elle
n'a besoin que de proies à dévorer ; elle pense que tout ce qui est
ne peut servir que d'obstacle à ce qui doit être et qu'il faut
détruire pour plus sûrement créer ; en un mot, elle ignore le
respect. Quelle valeur consacrée juge-t-elle devoir ménager ? Aussi,
n'a-t-elle jamais été que sursauts et spasmes – qui retombent, Que
ne sait-elle qu'il faut des trésors, des trésors héréditaires et
séculaires, donnant le juste prix de la vie, pour posséder le don de
durer et de persévérer. Il n'y a que les civilisations ou, du moins,
que la Civilisation qui dure. Parfois, telle l'arche du pont, elle
s'élance de plus en plus amincie au-dessus du vide, mais elle sait
qu'elle retombera de tout son poids intact sur la solidité, qui
l'attend, de la pile suivante.
A
certains, il est peut-être difficile de comprendre que c'est un peu
parce que des chefs-d’œuvre reposent dans trois châteaux du Lot que
la France combat, que c'est un peu pour cela qu'elle n'a pas péri et
qu'elle ne pouvait pas périr. C'est pourtant parce qu'au cœur
d'elle-même, moralement et matériellement, elle préserve des trésors
où l'intelligence et la sensibilité humaines ont essayé de fixer ce
qu'elles avaient de meilleur, qu'elle a droit à l'avenir. Il existe
toujours, comme dans les légendes du Moyen Age, des reliques
protectrices. Ce sont parfois des idées, parfois des convictions –
la foi dans l'Humain, la foi dans la Justice – parfois des
chefs-d’œuvre, de Villon à Rimbaud, de Pascal à Bergson, parfois,
images tangibles de simples tableaux.
L'histoire
de ceux-ci, je vous la devais conter. Les Musées sont, comme chacun
sait, demeures du Passé. Malgré cela, peut-être à cause de cela, le
présent ne leur est pas tout à fait étranger et l'agitation
croissante d'Hitler et du Nazisme n'était pas sans les inquiéter.
Quelques années avant la guerre, ils commencèrent donc à préparer,
tant pour le Louvre que pour la province, les listes des évacuations
à prévoir. Quand la secousse de Munich rappela qu'il n'est si
vieille et quiète demeure, qu'un tremblement de terre ne puisse
faire vaciller, voire s'écrouler, le Louvre s'affaira ; de jour,
de nuit, l’emballage commença ; chaque tableau, méticuleusement
décadré, enveloppé d’un papier d’amiante contre le feu, d’un papier
cuir contre l’humidité, séparé de ses voisins par des tampons, comme
s’il partait pour quelque lointaine exposition, vint prendre sa
place dans les caisses qui avaient été préparées longtemps à
l’avance. Lorsque Daladier rentra en triomphateur, aussi pitoyable
qu’interloqué, les couvercles sautèrent et les tableaux de
réintégrer leurs cadres. Pour peu de temps. Un an plus tard, la même
opération se renouvelait.
Cette
fois, c’était le grand départ. Chaque matin, chaque soir, un train
de camions, chargés sous les platanes du quai, s’ébranlait et
partait pour une destination inconnue. « Chambord, les Musées
évacuent sur Chambord », chuchotait-on. Le bruit, pour mieux
brouiller les pistes, en avait été volontairement répandu, renforcé
par des étiquettes trompeuses. En réalité, chaque convoi avait sa
destination particulière, un château de la Loire ou de l’Ouest ; les
locaux étaient prêts, les voies d’accès minutieusement repérées.
Problèmes imprévus pour un conservateur. Comme on avait décidé, pour
ménager les grandes toiles, de ne les rouler qu’à la dernière
extrémité, il restait quelques colosses, quelques mastodontes de la
peinture. Passe encore de recruter seize hommes pour faire
descendre, mieux qu’en un final de revue, le grand escalier du
Louvre au « Radeau de la Méduse », mais où trouver une voiture
idoine au transport de cet énorme châssis de plus
de 35 m2 ?
On fit
appel à la Comédie Française et l’on attela à des tracteurs ses
grandes remorques à décors. Et vous voilà sur route avec un bagage
de 6 m. 50 de haut… Dès Versailles, les fils électriques des
tramways, crachant des étincelles rappelaient qu’il est peut-être
bon de regarder à ses pieds, mais indispensable, en tout cas, de
lever le nez en l’air si l’on entend voyager en cet équipage.
Transformé en agent-voyer et armé d’une tête de loup démontable,
conçue à l’échelle des plafonds du Louvre, le conservateur dut
s’initier aux problèmes des gabarits routiers. Les ponts, de savants
détours les évitent, mais les câbles électriques, les fils
téléphoniques, ils sont trop. En désespoir de cause, une voiture des
P.T.T. ouvrit la marche, cisaillant les fils qu’une autre voiture
rétablissait, après ce passage, perturbateur de maintes
conversations. Encore fallut-il, ainsi que pour un raid sensationnel
d’avion, consulter la Météo, pour connaître la vitesse du vent qui
aurait pu s’engouffrer malencontreusement dans la voile trop vaste
du « Radeau », pendant la traversée terrestre de la Beauce. Pour les
« Noces de Cana » (record du monde, 65 m2 !), on avait
capitulé et on s’était résigné à les rouler sur un fût gigantesque.
Mais voilà une autre affaire : où trouver une automobile qui prit en
charge une caisse de 9 m. de long ? Si le « Radeau » adopte la
remorque à décors, les « Noces » du somptueux Véronèse se contentent
d’une bétaillère…
Drôle de
guerre. Les tableaux s’assoupissent en leur retraite. Le coup de
tonnerre de la défaite les réveille. Et les voilà de nouveau lancés
sur les routes. Les plus grands, les plus difficiles à transporter
resteront en zone occupée, bientôt regroupés près du Mans, au
château de . Les autres, les 3200 autres, parcouraient 600
kilomètres, dans la cohue épouvantée et anarchique, achevaient de
passer les ponts de la Loire quelques heures avant qu’ils ne
sautent, échappaient aux Allemands, arrivaient en zone libre. Pas
une caisse abimée, tout était intact.
Etait-ce
fini ? Que non pas. Les conservateurs s’accoutumaient dans la belle
lumière de Montauban à ce Musée classé ainsi qu’une bibliothèque, où
l’on sortait si commodément et pour soi seul un Rembrandt ou un
Cézanne, comme on extrait un livre de son rayon. Par les grandes
fenêtres, il y avait des façades de briques qui égaraient leurs
reflets roses dans l’eau rouge du Tarn, sous les arches gothiques du
vieux pont. Du vieux pont que, le 11 novembre 1942, les bottes
allemandes allaient marteler de leur pas lourd.
Il fallait
s’éloigner à nouveau, chercher une retraite plus sûre, moins offerte
aux curiosités germaniques. C’est alors que le convoi, les convois
plutôt, qui totalisaient soixante camions, s’ébranlèrent de nouveau,
et cette fois vers le Lot, vers le Causse discret. Autour de
, merveille du XVIème siècle, qui n’avait pas
besoin de cette gloire nouvelle, un échelonnement de châteaux plus
modestes, à , à recueillait les précieuses
caisses. La Ville de Paris venait s’agréger à cet ensemble et, face
à l’Ile de Télémaque, sous le signe du doux Fénelon, confiait au
Prieuré voisin de Carennac les principaux trésors de ses
collections. Ce paysage « muséographique » était dominé par les
ruines du château de Castelnau, où la Bibliothèque Nationale
semblait abriter ses plus beaux manuscrits derrière des murailles
défiant d’anachroniques bombardes ou couleuvrines. Tout au bout de
la vallée, en pointe vers la Dordogne, André Chamson s’établissait
au château de , nanti de tapisseries, d’objets d’art et
d’antiquités égyptiennes, enviant secrètement le calme de son Scribe
accroupi, imperturbable au milieu des événements qui se
précipitaient.
Et
maintenant, les toiles restent dans leurs emballages. On s’occupe
désormais d’autre chose que de les regarder. Le nombre de gardiens
s’accroit, on parle beaucoup alsacien autour des caisses. C’est
qu’il y a plus que des tableaux qui soient mis à l’abri, il y a
aussi ceux-là mêmes qui les gardent. On a mis, sous cette placide
couverture, des hommes surs et menacés, des émigrés des provinces de
l’Est, des réfractaires, des évadés, et même huit condamnés à mort,
mais personne n’en sait rien, sauf le conservateur ; ils s’ignorent
entre eux ; c’est discret un condamné à mort !
Deux mois
après l’arrivée, un groupe de Résistance s’organise ; mais, là
encore, pour éviter des bavardages, pour ne pas compromettre la
sécurité des œuvres, les membres se connaissent tout au plus par
trois.
|
 |
|
Groupe des
résistants chargé de protéger les oeuvres du Louvre
mises à l'abri au Château de Montal.
Au centre René Huyghe,
à gauche le commandant Lavaysse et Raoul Dufour |
Pendant ce
temps, à Paris, les choses ne vont pas toutes seules. Le Directeur
des Musées Nationaux, M. Jacques Jaujard, qui a constitué en France,
pour les Musées de l’Etat, pour les Musées de province et même pour
les Archives, plus de 80 dépôts, et qui orchestre avec une énergique
activité cet énorme ensemble, dont il a d’ailleurs fait tenir la
liste à nos amis anglais. M. Jaujard doit se battre avec une fermeté
inlassable contre l’avidité des conquérants, qu’encourage
sadiquement le gnome hydrocéphale Bonnard. Cependant que, se prêtant
complaisamment aux injonctions allemandes, l’Administrateur
vichyssois de la Bibliothèque Nationale, Bernard Faÿ, extrait de
Castelnau, pour les ramener à Paris, ses caisses les plus
précieuses, M. Jaujard, entouré des conservateurs, qui à l’unanimité
se sont solidarisés avec lui, fait trainer en longueur les
négociations d’échange, s’oppose à tout enlèvement et même à tout
rapatriement préliminaire à Paris. Que d’aimables souvenirs ! M.
Abel Bonnard, écumant, la voix aussi aiguë mais moins harmonieuse
que celle d’un chantre de la Sixtine, s’emporte et déclare qu’il
n’admettra « aucune résistance, ni rétive, ni chétive ». Charme de
l’expression et charme des manières ! Evoquerai-je cette sorte de
danse de Sioux que, convoqué impérativement à son bureau, il me
souvient de l’avoir vu exécuter (c’était à la fin de 1943), le
cheveu rare mais aérien et flottant, un élégant coupe-papier en sa
main frêle et soignée, autour du fauteuil où il m’avait fait
asseoir, pour me déclarer que nous étions « une bande de
gôllistes », ainsi qu’il s’exprimait. Cependant, l’aimable jeune
homme, qui lui servait de chef de cabinet, était posté derrière le
dossier dudit fauteuil, pour sténographier les réponses qui
constituaient ma part en ce cordial entretien, Cabinet de juge
d’instruction, tout au plus.
A
, vers le même temps, nous étions entrés en liaison avec Chapou,
l’admirable et héroïque Philippe, chef déjà légendaire de la
Résistance du Lot, pour envisager avec lui l’enlèvement dans le
Maquis des tableaux du Louvre, au cas où le Gouvernement aurait
voulu les livrer à l’Allemagne. Ce plan, nous devions le reprendre
et l’étudier plus tard avec le Commandant Lavaysse, chef de notre
secteur, une de ces figures de patriotes inflexibles qui confirmait
la foi dans la France, perdue par des Maréchaux séniles.
Le temps
passait. Il fallait résister aux pressions allemandes, faire trainer
en longueur les négociations volontairement stériles, guetter d’un
œil soucieux la montée croissante des menaces. En décembre 1943, le
Maréchal Goering faisait savoir qu’il invitait mon collègue des
Sculptures, M. Marcel Aubert, membre de l’Institut, et moi-même à
passer un week-end en sa propriété proche de Berlin, pour visiter
ses collections, fruit de ses razzias. Trois semaines de
résistances, de discussions et le voyage était finalement éludé.
« Le Maréchal est furieux », énonçait son aide de camp, qui avec une
finesse toute germanique ajoutait, comblant nos vœux : « Aussi, il
ne vous invitera jamais plus ! ».
On
regardait vers l’horizon, celui des côtes. A quand le débarquement ?
« Nous tiendrons bien jusqu’en février, pronostiquait M. Jaujard.
D’ici-là… » Bien sûr, février, mars, avril passaient. Les pressions
s’accentuaient. « Nous tiendrons bien jusqu’en… ». Six juin. Enfin.
Le débarquement. Les communications coupées. Les Allemands occupés à
bien d’autres choses. Ouf !
L’ère du
Maquis commençait. Qui d’entre nous ne se souviendra de cette
période comme d’une des plus belles de sa vie, nourrie de tant
d’espérance, de l’allégresse d’une fierté, d’une liberté reconquises
qui s’affirmaient et s’étendaient chaque jour ? Tout ce qui est beau
dans la vie n’était plus perdu, n’était pas encore acquis, était à
conquérir, à façonner, à chaque heure ; tenait dans la main, comme
la glaise sous le pouce pétrisseur. Tout est possible. Les êtres
pensaient encore à l’essentiel d’eux-mêmes, vivaient de l’essentiel
d’eux-mêmes, n’avaient pas trop de temps de retourner à leurs
petitesses. C’est bien cela : l’essentiel seul comptait ; on ne
vivait plus que dans l’essentiel, et chacun révélait le plus pur de
lui-même – parfois – souvent. Les laids avouaient plus crûment leur
laideur, eux aussi. Il faudra se souvenir de ce temps-là.
Les
colonnes de répression, la division Das Reich, celle qui s’illustra
sinistrement à Oradour, venaient bien de temps à autre rechercher
l’insaisissable Maquis ; elles brûlaient Terrou, fusillaient
quelques civils. Sur l’une d’entre elles tomba, un jour, André
Malraux, à quelques kilomètres de ; par elle,
fut fait prisonnier, pour notre plus grande angoisse. Et pourtant,
chaque jour, la Libération se faisait plus sûre, plus définitive.
Le 14
juillet au matin, dans le ciel de un vrombissement
formidable se répercutait aux échos des falaises proches de
Césarines. Quatre-vingt-seize bombardiers américains, étincelles
métalliques dans le soleil, environnés du vol de moucherons des
chasseurs, venaient parachuter – un parachute blanc, un parachute
bleu, un parachute rouge – des tonnes de matériel et d’armes pour le
Maquis. Sur , en l’honneur de la Fête Nationale, flottait un
énorme drapeau tricolore de six mètres de long, celui-là même qui
avait servi lors de l’inauguration officielle du château par
Poincaré, et qui, depuis, n’était plus ressorti. Dans la vaste
prairie proche s’étalaient de grandes lettres de huit mètres,
« Musée du Louvre », que par précaution contre les bombardements
possibles, on avait tracées sur le sol. Il n’en fallait pas plus
pour tromper les aviateurs en quête du point de chute et pendant dix
minutes, les appareils tournèrent, déchainant leur vacarme au-dessus
des toits, lançant fusées sur fusées « balisage insuffisant,
préciser », pour s’éloigner enfin, après nous avoir offert ce
magnifique carrousel de 14 juillet. Les containers de mitraillettes
n’allèrent pas rejoindre les caisses de tableaux.
Peu à peu,
les routes redeviennent libres, les voitures aux fanions tricolores
roulent, enivrées de leur vitesse. A , les visites se
succèdent, bien peu officielles, pas encore officielles. Une nuit,
c’est Jean Lurçat qu’il faut faire coucher dans la « Chambre du
Gréco », pour lui rappeler qu’il existe de la peinture, car,
dynamique et infatigable, il ne vit plus que pour le Front
National ; le vendredi c’est le Docteur Pierre qui passe, entre deux
opérations de gars du Maquis, le Docteur Pierre dont nul n’ignore
qu’il est le Docteur Rougier, le Docteur Pierre que Mme Rougier,
intrépide, pilote sur les routes mal fréquentées d’uniformes verts.
Quel beau coup de filet, c'eut été que ce déjeuner qui groupa Jean
Cassou, l’œil et la bouche plus plissés d’ironie que jamais,
insoucieux de tout danger, et qui, quelques semaines plus tard,
manquera périr sous le martèlement des crosses allemandes ; le grand
Georges, pardon, le Colonel Georges, métallo, soldat et diplomate,
aussi riche en bonhomie cordiale qu’en ferme autorité ; le Colonel
Vény, jadis Commandant dans la Légion étrangère, naguère Chef
d’Etat-Major de la défense de Madrid et qui, lancé à soixante ans,
avec une fougue intacte, dans la Résistance, réunit 24 000 hommes
sous ses ordres ! Qui donc encore ? Tous les Chefs du Front
National ; Germain, Chef de la zone sud ; Tamaris, Chef régional ;
Benoît, Chef départemental. Mais les gardiens du Louvre savent
qu’ils montent ce jour-là double garde. D’ailleurs, sur
cinquante-deux gardiens, cinquante-deux se sont engagés dans les
F.T.P., et le conservateur peut bien, sans compromettre la sécurité
des dépôts, avouer qu’il est capitaine F.F.I. Une équipe du Louvre
ne sera-t-elle pas parmi les premières troupes à entrer dans Cahors
libérée ? Mais voici que la place manque pour évoquer cette nuit
intense, les rues désertes et noires, la ville en attente, les
patriotes en bras de chemise, mal armés, montant la garde aux
barricades qui ferment la ville et arrêtant de cris brefs et durs,
qui résonnent dans le silence des façades closes, les autos hâtives
des chefs du Maquis, fébriles d’allégresse, l’Hôtel de Ville,
grouillant d’une foule affairée, derrière ses grilles qu’entrouvre à
peine le concierge, les voitures qui de quart d’heure en quart
d’heure déchargent, hommes et femmes, les collaborateurs qui croient
encore au châtiment.
Mais
l’armée allemande s’enfuit, abandonne le sol de France, comme un
nuage dont l’ombre court, poussée par un vent furieux. Paris
libéré ! Le drapeau de six mètres ressort et on y coud une croix de
Lorraine, immense comme l’espoir.
Paris
maintenant réclame ses chefs-d’œuvre, les attend, mais ils ne
reviendront prendre leur place accoutumée que lorsque la victoire
aura écarté toute menace d’un ultime danger. Et comme vous l’avez
souhaité, n’est-ce-pas, mon cher Jean Lurçat, quelques-uns des plus
illustres viendront auparavant à Cahors, dans tout l’apparat de leur
beauté, se montrer enfin à ceux dont vous êtes, à ceux de la
Résistance, qui ont eu si passionnément le souci de leur sauvegarde,
au département du Lot, où ils ont trouvé une sûre retraite au moment
le plus difficile de leur longue existence.
René Huyghe,
Conservateur en Chef des Peintures du Louvre
|

René HUYGHE
(1906-1997)
Historien d’art, essayiste
Licencié ès
lettres, il devint, en 1930, conservateur adjoint des Peintures
au musée du Louvre, puis, conservateur en chef, en 1937. Cette
même année, il obtenait également un poste de professeur à
l’école du Louvre. Il exerça au cours de ces années son activité
dans de multiples directions, parcourant l’Europe, dans le cadre
d’une vaste enquête sur l’organisation des musées, commissaire
lui-même de nombreuses expositions, rédacteur en chef enfin des
revues L’Amour de l’Art et Quadrige.
Lorsqu’éclate la Seconde Guerre
mondiale, il fût chargé de mener à bien l’évacuation des
tableaux du Louvre. Replié dans le Lot, il rejoint la
Résistance.
Nommé professeur au collège de France, en 1950, il occupe la
chaire de psychologie des arts plastiques. Ce disciple de
Bergson va s’attacher dans ses cours, ainsi que dans les
nombreux ouvrages qu’il publia, à expliquer sa conception de
l’art comme « un monde de révélation de l’indicible directement
perçu au travers des images représentatives de nos sensations ».
Il fut élu à l’Académie
française, le 3 juin 1960. Mort le 5 février 1997. |
Jean
CASSOU
(1897-1986)
Poète, romancier, critique et historien de l'art
Inspecteur des Monuments historiques dès 1932, membre
du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes après
le 6 février 1934, dirige, à partir de 1936, la revue
Europe. Entré au cabinet de Jean Zay en juin 1936, il
prend parti pour la république espagnole menacée par
l'insurrection nationaliste du général Franco. Très attentif
à la montée des forces hostiles à la démocratie, il
coordonne, dès 1939, l'évacuation des œuvres d'art du
patrimoine national et entre en résistance le 18 juin 1940.
Relevé de ses fonctions par le gouvernement de Vichy, il
gagne Toulouse et participe à des actions de résistance. Il
est arrêté le 12 décembre 1941,De 1942 à 1943, il subit une
détention permanente, passant de camp en camp. En juin 1944,
il est nommé par le Gouvernement provisoire de la République
française Commissaire de la République de la région de
Toulouse. Dans la nuit du 19 au 20 août 1944, au moment de
la libération de Toulouse, après qu'il a présidé la première
séance réunissant quelques-uns des principaux responsables
du Comité départemental de Libération, son automobile tombe
sur une colonne allemande. Deux de ses compagnons sont tués
à ses côtés et, grièvement blessé, il est lui-même laissé
pour mort. Emmené à l'hôpital, dans le coma, Jean Cassou,
sous le pseudonyme d'Alain, est remplacé au pied levé par
Pierre Bertaux mais il est maintenu dans son titre de
Commissaire de la République et démissionne au bout d'un an
de convalescence. De Gaulle le nomme alors Compagnon de la
Libération. Il reprend dans les Musées nationaux sa fonction
de conservateur en chef et est aussitôt nommé, en octobre
1945, conservateur en chef du Musée national d'Art Moderne,
poste qu'il occupe jusqu'en 1965. |
|