Un exemple d’étude démographique du canton de Limogne en Quercy  dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par Tony NEULAT

Introduction

Avec l’essor d’Internet et de la numérisation, la généalogie connaît un engouement sans précédent. Il est aujourd’hui possible à tout un chacun de construire son arbre de chez soi, et nombre sont les bénévoles passionnés qui se lancent dans le dépouillement des registres paroissiaux et notariés. Néanmoins, ces précieux relevés sont, à mon sens, sous-exploités. Car au-delà de leur intérêt purement généalogique, ils représentent une source d’information précieuse au niveau démographique, onomastique et historique. C’est le sujet que je vous propose d’aborder au travers d’un exemple concret : le relevé des contrats de mariages du canton de Limogne en Quercy pour la période de 1750 à 1770.

I- Le contexte de l’étude Pour compléter mes recherches généalogiques, j’ai relevé l’enregistrement des contrats de mariages du “canton” de Limogne en Quercy (sous-série 2C des Archives Départementales) pour la période 1750-1770. Plus précisément, ce dépouillement inventorie tous les contrats de mariage passés chez les notaires de Beauregard (46), Laramière (46), Limogne (46), Puylagarde (82), Saillac (46), Saint Projet (82) et Varaire (46), ce qui ne correspond donc pas exactement à l’actuel canton de Limogne. La carte suivante précise l’emplacement géographique de ces communes.

Ce relevé comprend 1268 contrats de mariage, soit un taux de 60 mariages par an.

A titre de comparaison, pour la même période, le taux annuel de mariages est de 129 dans le canton de Gramat (46) 1 et de 98 dans celui de Catus (46) 1. Pour chaque mariage, sont indiqués : la date du contrat, le nom du notaire et son lieu d’exercice, les nom, prénom et lieu d’origine des époux ainsi que la profession de l’époux. La figure suivante présente un extrait du relevé :

Ce type de document est ainsi très précieux puisqu’il s’agit véritablement d’une photographie des mariages (et de la population) d’une zone géographique donnée, sur une période relativement longue. En outre, ce document devient incontournable lorsque certaines archives notariales ne sont pas parvenues jusqu’à nous et que ce document est le seul subsistant qui témoigne du contrat de mariage.

Par ailleurs, si le dépouillement est saisi sous forme de tableur, les possibilités d’exploitation statistique des données, sous forme de tris ou de croisements, sont immenses ! C’est ce que nous allons illustrer à présent.
Nota : Il va sans dire que la qualité de la saisie est primordiale : chaque type d’information (champ) doit se trouver dans une case différente, il est préférable que chaque mariage soit saisi sur une seule ligne, les données doivent être écrites à chaque fois selon la même logique… Bref, la rigueur s’impose !

II- Où et quand passe-t-on son contrat de mariage ?
Il est coutumier de dire que, la plupart du temps, le mariage religieux est célébré dans la paroisse de l’épouse tandis que le contrat de mariage est passé chez l’époux, pourvu qu’il s’y trouve un notaire.

Pour confirmer / infirmer ce constat, il est donc nécessaire de regarder, parmi les 1268 mariages de la période, quels sont les époux qui disposent d’un notaire dans leur paroisse et qui ont effectivement contracté leur mariage chez ce notaire. On obtient alors que 633 époux disposent d’un notaire dans leur paroisse et que, parmi eux, 357 ont passé leur contrat de mariage chez le notaire de leur lieu d’origine.

Finalement, cela revient à dire que 56,4% des époux qui disposent d’un notaire dans leur paroisse passent leur contrat de mariage chez ce notaire. La règle précédente n’est donc pas toujours vérifiée mais elle constitue une bonne piste de recherche.

A quel moment intervient le contrat de mariage ? En particulier, quel intervalle de temps s’écoule entre le contrat de mariage et les noces religieuses ? Pour répondre, encore faut-il connaître la date du mariage religieux !

D’autres recherches, indépendantes du relevé, m’ont permis de trouver les mariages religieux dans 585 cas, ce qui représente 46% de l’échantillon initial. Ainsi, pour les mariages dont on dispose des 2 dates, on s’aperçoit que seuls 21 mariages religieux ont été célébrés avant le contrat de mariage, dont 11 moins d’un mois avant, ce qui représente 3,6% des cas. De plus, 44 jours s’écoulent en moyenne entre le contrat de mariage et son officialisation religieuse.

En conclusion, le contrat de mariage a lieu avant la cérémonie religieuse dans 96,4% des cas, et plus précisément, 1 mois et demi auparavant en moyenne.

Il est intéressant également de constater que la répartition des mariages au cours de l’année n’est pas du tout homogène.

On observe des pics considérables en janvier et des « trous » en mars, juillet, octobre et novembre. En considérant les nombres de mariages mensuels moyens, il est alors possible de préciser cette première observation :

On constate que 30% des mariages annuels sont célébrés au cours du seul mois de janvier ! Et 41,6% des mariages ont lieu aux mois de janvier et février.

Cette saisonnalité des mariages se retrouve dans les cantons voisins à la même période :

  • à Gramat (46)1, 36% des mariages sont contractés en janvier et février
  • à Catus (46) 1, la moitié des mariages a lieu lors de ces 2 mois
  • à Gourdon (46) 1, plus de 40% des contrats de mariage sont passés en janvier et février


A quoi est due cette saisonnalité ?
 2 facteurs, l’un économique, l’autre religieux, expliquent cette répartition des mariages au cours de l’année :

  • A une époque où la quasi-totalité de la population était rurale, les mariages avaient lieu en morte saison, c’est-à-dire principalement en janvier et février.
  • L’Eglise régissait de près la célébration des mariages : ainsi, il était interdit de se marier durant certaines périodes, telles que le Carême, Pâques, la Pentecôte, la Toussaint, l’Avent… La période du Carême explique le peu de mariages célébrés en mars. La période de l’Avent, en décembre, justifie le peu de contrats de mariage en octobre-novembre (puisque les contrats de mariage ont lieu un mois et demi en moyenne avant la cérémonie religieuse).

III- L’origine géographique des époux
Il est bien connu, qu’à l’époque (et encore au début du XXème siècle), on se mariait entre habitants « du coin ». Il y a plusieurs raisons à cela : mariages arrangés, regroupement de terres, difficultés de déplacement… Tentons de préciser ce constat.

J’ai recensé, lors de la réalisation de ce relevé, 131 lieux différents dont sont originaires les parties, dont 12 n’ont pas été identifiés avec certitude (ce qui ne perturbe pas l’analyse puisqu’il s’agit de lieux marginaux, apparaissant une seule fois). Il est intéressant de constater que 17 lieux représentent 80% des occurrences.

Il est évident que les paroisses du canton sont de loin les plus fréquentes et que plus une paroisse est éloignée, plus son occurrence est faible. Précisons cette règle en étudiant le taux d’endogamie (part des mariages pour lesquels les 2 conjoints sont de la même paroisse) et la distance moyenne qui sépare les paroisses d’origine des parties.

Sur un total de 1268 mariages, 497 mariages sont intra-paroissiaux, ce qui équivaut à un taux d’endogamie de 39%. Ce taux paraît colossal aujourd’hui : dans 4 mariages sur 10, les 2 époux sont de la même paroisse ! Néanmoins, ce taux est plutôt faible pour l’époque. Pour la même période, ce taux est de 47,5% à Saillac 2.

A quelle distance cherche-t-on son conjoint ? Pour répondre à cette question, j’ai étudié la distance entre les paroisses d’origine des parties. J’ai réparti l’ensemble des mariages selon 4 classes : parties de la même paroisse, distance inférieure à 4km, comprise entre 4 et 8 km, ou supérieure à 8 km. Le tableau suivant présente la répartition des mariages correspondante.

On peut également souligner que 79% des conjoints habitent à moins de 10 km l’un de l’autre avant leur mariage. Et en moyenne, la distance qui sépare les époux avant leur mariage est de 5,4 km (en prenant l’hypothèse que 2 époux d’une même paroisse sont éloignés de 500 m).

Les résultats parlent d’eux-mêmes : la zone géographique couverte lors de la recherche d’un conjoint est très restreinte, ce qui explique les nombreux liens de parenté entre habitants.

On peut en déduire une application pratique simple : quand on ne trouve pas le mariage de ses ancêtres dans la paroisse imaginée, il vaut mieux commencer par chercher dans les paroisses limitrophes !

IV- Les patronymes rencontrés et leur origine géographique
505 patronymes différents ont été rencontrés lors du relevé. Les diverses variantes orthographiques d’un nom ont été rattachées à un unique patronyme. Ce chiffre élevé reflète une grande diversité puisque cela revient à dire qu’un patronyme est porté en moyenne par 2,5 personnes !

Quels sont les patronymes les plus fréquents ? L’histogramme suivant présente, classés par fréquence, les noms dont le nombre d’occurrences est supérieur à 10 (soit 54% des patronymes).

La figure suivante présente le « Top 20 » des patronymes rencontrés.

 

Un autre résultat : 20% des patronymes sont portés par 63,5% des parties.

Cherchons à présent à localiser géographiquement ces différents patronymes, tout d’abord, en déterminant quels sont les patronymes rencontrés et les plus fréquents dans les principales paroisses, et ensuite, en déterminant l’origine géographique de ces patronymes.

Les tableaux pages suivantes inventorient l’ensemble des patronymes présents dans les 17 lieux qui représentent 80% des occurrences (cf. plus haut). Les patronymes les plus fréquents de chaque lieu sont surlignés en jaune.

Réciproquement, j’ai cherché à localiser géographiquement les 73 patronymes les plus fréquents (ceux représentés plus de 10 fois). Le résultat est édifiant !

Hormis pour 12 patronymes, un ou deux lieux ressortent de façon flagrante pour chaque nom. Ceci permet d’estimer l’origine géographique du patronyme et constitue une piste précieuse pour les recherches généalogiques et la localisation de ses ancêtres. Sont présentés ci-dessous quelques exemples caractéristiques. Dans la plupart des cas, le résultat ne fait aucun doute. Si l’on regarde par exemple un patronyme qui me tient à cœur, NEULAT, on voit qu’il est originaire de Laramière, ce que j’ai pu confirmer par mes recherches.

V- Un choix restreint dans les prénoms
Quiconque a parcouru les actes paroissiaux à la recherche de ses ancêtres s’est trouvé confronté au problème suivant : parmi les différents Jean X présents dans les registres, lequel est mon ancêtre ? En effet, on ne peut manquer d’être surpris par l’étroitesse de l’éventail des prénoms sous l’Ancien Régime. Ceci, conjugué à la prédominance de certains patronymes, comme nous l’avons vu précédemment, conduisait à la coexistence de nombreux homonymes dans une même paroisse, et même dans une même famille puisque il n’est pas rare que plusieurs membres d’une même fratrie s’appellent Jean ou Marie.

Le tableau suivant recense les divers prénoms rencontrés.

On ne peut qu’être surpris par la faible diversité des prénoms rencontrés : 55 différents pour les hommes, 40 pour les femmes. Par ailleurs, 64% des époux s’appellent soit Jean, soit Pierre, soit Antoine et 69% des épouses se prénomment Marie, Jeanne, Marguerite ou Catherine !

Quand on connaît le système d’attribution des prénoms, la surprise s’estompe. Non seulement le choix des prénoms est restreint aux saints du calendrier, mais en outre, un enfant reçoit, dans la grande majorité des cas, le prénom de son parrain ou de sa marraine, ce qui laisse peu de place à l’innovation…

C’est ainsi que l’on rencontre de nombreux homonymes dans une même paroisse. Le surnom prend alors toute son importance pour différencier les individus ou les branches d’une famille. Il est la plupart du temps héréditaire et tend même, parfois, à se substituer au patronyme dans les registres paroissiaux.

Conclusion
Cette étude démographique n’a pas valeur de modèle à suivre mais vise simplement à illustrer quelques possibilités d’analyse des dépouillements généalogiques. Il s’agissait ici de l’exploitation d’un relevé de l’enregistrement des contrats de mariage mais il va sans dire qu’une démarche similaire peut être conduite pour d’autres types de relevés : un recensement permettra d’étudier de façon similaire la répartition géographique des patronymes, la fréquence des prénoms et même de reconstituer la pyramide des âges de la population ; un relevé des BMS pourra être à l’origine d’un calcul de taux de natalité ou de mortalité…

Aujourd’hui, les relevés foisonnent un peu partout grâce à l’essor d’Internet et le dévouement de bénévoles passionnés. Ils constituent une source d’information extraordinaire qu’il ne tient qu’à nous d’utiliser pour élargir nos recherches. Car le pas de la généalogie à l’Histoire est très vite franchi…

Si vous souhaitez des informations complémentaires, ou si vous avez des ancêtres dans la région de Limogne, n’hésitez pas à me contacter : tonyneulat (at) yahoo.fr

Remerciements à Gisèle du groupe de discussion Généalogie_Agenais_Quercy qui a pris les photos du registre qui m’ont permis d’effectuer ce relevé.

NOTES :
(1) D’après les relevés effectués par Thérèse, Corinne et Jack, membres du groupe de discussion Généalogie_Agenais_Quercy.

(2) D’après « Saillac en Quercy : la vie d’une petite communauté d’habitants pendant le dernier siècle de l’Ancien Régime » de R-B. ESCOUPERIE.