Catégorie : Nouvelles

Nouvelles et histoires

Une enfance Caillacoise

(La double citoyenneté)

Nos parents se marièrent en mille neuf cent quarante deux et se séparèrent douze ans plus tard. La mésentente régnait depuis longtemps déjà et les querelles continuèrent longtemps après, sous des formes différentes telles que lettres, commandements, etc …

Notre Père, blessé en Belgique le fût une seconde fois dans la poche de Dunkerque d’où il fût l’un des derniers évacués avant l’arrivée des allemands. Ancien combattant pensionné de guerre, il fût nommé en cinquante quatre ” receveur buraliste ” à Caillac.

Il avait obtenu après un concours cet ” emploi réservé ” qui, du paysan qu’il était avant, le transformait en commerçant contractuel de l’administration, chargé de vendre les produits du monopole de la SEITA et d’établir les titres de transport, les états des stocks de vins et alcools dans ce village. Il l’avait choisi alors qu’il aurait pu prendre le poste de Moncuq, plus important et mieux payé. Son choix avait deux raisons. Il restait proche de Calamane oû résidait notre Mère et nous pouvions ainsi aller de l’un à l’autre facilement à vélo. Enfin il comptait sur le temps libre que lui laisseraient des responsabilités moins importantes, pour continuer à mener une activité agricole dans cette vallée alluvionnaire plus riche que le causse.

Ma sœur et moi n’avions plus ” des parents “ comme les autres enfants de notre age mais un Père et une Mère, qui essayèrent chacun de son côté de recréer un nid dans lequel ils nous accueillaient, à tour de rôle, avec tout l’amour et la sécurité d’un foyer uni. Nous étions chanceux et nous eûmes deux fois plus que les autres. Nous eûmes aussi la double citoyenneté Caillacoise et Calamanaise et l’occasion de nous faire des copains que nous retrouvions lors des vacances scolaires.

Il y avait les petites vacances que constituaient toussaint, noël et paques. Elles étaient si courtes qu’elles ne nous laissaient que le temps de souffler et se refaire des forces avant d’attaquer le prochain trimestre.

Le mois de juillet nous ramenait de nos pensionnats cadurciens, toulousains ou figeacois et nous avions hâte de nous revoir. Nous nous rassemblions au bord du lot pour la baignade et nous décidions de l’endroit ou nous installerions, sur la berge droite de la rivière, un plongeoir qui deviendrait l’œuvre de l’été et notre bien commun. Lorsque ce choix était fait, nous nous répartissions les tâches et tout naturellement Guy prenait la direction des opérations :

– Bernard tu apporteras le marteau et les pointes.
– Dédé tu nous trouveras une scie et des pinces,
– Christian … René …Jacky …

Plusieurs fois, notre travail fut interrompu par l’arrivée courroucée de mon Père ou un autre, qui, après une sieste plus courte que prévu, cherchait son outil pour continuer son bricolage, à l’ombre de sa grange. Nous trouvions quelques planches réformées, un peu de fil de fer et une semaine plus tard, en quelques après-midi, le travail était presque terminé, jamais totalement fini, du moins pouvions nous utiliser le plongeoir qui avançait sur la rivière à un endroit ou la profondeur de l’eau permettait nos prouesses acrobatiques !

En fait d’exploits, je parle surtout des autres. J’avais appris à nager tardivement avec mon Père qui par sécurité m’attachait à la cheville avec les ” rennes ” du mulet pour me permettre de m’exercer à la cale. Encore une fois, Guy était le meilleur et ses plongeons laissaient les filles les yeux ronds et rêveurs… Comme dans toutes les bandes de jeunes il y avait des filles autochtones et d’autres, exogènes, à l’accent pointu. On les appelait ” les vacancières “ ou ” les Parisiennes “ avant de connaître leur prénom. Il y avait deux catégories de vacancières qui par trois vagues successives, juillet, août et septembre, habitaient notre village.

Les ” vacancières de chez NADAL “, résidaient avec leurs parents en pension chez Fernand et Sylvaine qui tenaient l’hôtel restaurant qui existe toujours. Je me souviens de la surprise de Sylvaine la première fois qu’en début de mois elle servit l’apéritif à quelques jeunes de la commune dont l’objectif n’était pas éthylique mais de voir les nouvelles arrivées…

Il y avait enfin les vacancières logées chez l’habitant qui, aidé par des primes conséquentes, avait restauré un appartement indépendant dans sa maison (comme mon Père) ou une bâtisse inoccupée. Les papas de ces demoiselles allaient à la pèche toute la journée. Les mamans tricotaient ou papotaient à l’ombre devant la fontaine sous la garde attentionnée de Sylvaine, et, souvent les filles rejoignaient notre bande ou des amourettes ne tardaient pas à éclore.

Mon Père, était une force de la nature. Sanguin, torse nu tout l’été, toujours souriant et actif, il a gardé plus de vingt ans un mulet avec lequel il travaillait quelques lopins de terre et sa vigne. Il vendait du vin, des fraises, des haricots et d’autres légumes. Il engraissait parfois quelques animaux, pour un petit bénéfice et le fumier nécessaire à ses cultures. Pour eux il allait faucher ” ses prés longs “. Il appelait ainsi les banquettes des routes qu’il rasait de très prés avec sa grande faux qu’il m’a appris à piquer et utiliser.

Une année, il conclut avec Fernand NADAL un contrat qui lui permettait de récupérer, chaque jour, les restes du restaurant avec lesquels il élevait trois ou quatre porcs dont il partageait le bénéfice avec ce dernier. Chaque soir nous allions récupérer les fonds de plats ou assiettes que les clients avaient dédaignés ou pas pu achever (le restaurant avait très bonne réputation) et que les serveurs vidaient dans une grande poubelle.

Les affaires marchaient très bien et je revois encore mon Père fier de ses bêtes et de leurs progrès, leur parlant comme à des enfants, à qui il autorisait tous les soirs une récréation dans la cour fermée de sa maison. Un matin cependant les porcs refusèrent de se lever et avaient perdu cet appétit qui faisait la joie de leur maître. Nous eûmes peur d’une épidémie foudroyante et étions prêts à demander le secours du vétérinaire lorsque, fouillant avec un bâton dans la poubelle à nourriture, mon Père trouva tous les babas au rhum que Sylvaine avait préparés le jour précédent pour un groupe de clients qui s’était décommandé au dernier moment. Après avoir bien ri de les voir dans cet état, nous laissâmes nos porcs jeûner et attendre le changement de menu. Avec les revenus de ses diverses activités, prenant prétexte de ma réussite au bac, il m’acheta une barque neuve.

A cette époque, le Lot était poissonneux. L’été les vacanciers avaient chacun leur ” trou “. On appelait ainsi un coin de berge que le pécheur aménageait en coupant les branches gênantes, en égalisant la terre au-dessus du niveau de l’eau de façon à pouvoir installer confortablement ses cannes et poser son siège pliant. Fernand NADAL qui, comme sa Sylvaine avait le sens commercial, en entretenait plusieurs qu’il réservait d’une année à l’autre à ses meilleurs et fidèles pensionnaires.

Fascinés par la rivière, les ” caussenards “ que nous étions étaient friands de ses produits. Mon père tenta plusieurs fois d’aller pécher avec une mouche qu’il faisait danser au bout de son bambou, depuis la barque. Après avoir laissé quelques hameçons dans les branches basses des arbres qui retombaient sur l’eau, il décida qu’il n’était pas fait pour cette activité et abandonna. Avec Guy nous avons essayé de braconner des écrevisses dans le ruisseau ou des anguilles dans le lot, qui en comportait encore quelques-unes. Pour cela je laissais faisander une tête de mouton dans un coin de la grange de mon Père. Quand elle était bien grouillante d’asticots et odorante, nous nous en servions comme appât dans des nasses ou des balances.

Le succès tardant à venir et mon Père ayant trouvé un moyen de nous approvisionner en poisson frais, j’abandonnais très vite. Les vacanciers qui allaient prendre leur quart à surveiller leur bouchon passaient devant notre maison quatre fois par jour. Ils s’approvisionnaient en gauloises, gitanes ou tabac gris et nous faisions connaissance. Comme ils ne pouvaient pas consommer les poissons qu’ils attrapaient, ils nous les laissaient et nous nous régalions de carpes arc-en-ciel ou autre menu fretin plein d’arêtes mais à la chair savoureuse et ferme.

Mon père avait beaucoup d’amis dans la commune. Le plus pittoresque était Antonin qui arrivait en criant ” Minonoum Davidou ! ” et dont on percevait l’odeur fauve dés qu’il s’approchait à moins de trois mètres. Il jouait de la clarinette et avait eu, dans sa jeunesse un certain succès en animant seul des bals interdits pendant la guerre ou des mariages. Il travaillait comme journalier chez ceux qui le demandaient, … beaucoup au printemps et en été un peu en automne, rarement en hiver, saison au cours de laquelle il avait souvent faim et froid dans sa maison dont le toit laissait voir un trou parmi les tuiles rouges. Lui ayant demandé s’il ne pleuvait pas sur son lit, il me répondit qu’il l’avait poussé dans un coin de la pièce encore protégé par ce qui restait du toit.

Parfois, à la mauvaise saison mon Père avait pitié de lui et l’invitait à partager son repas. Antonin s’asseyait devant son couvert prenait l’assiette à soupe entre ses doigts sales et la reniflait avec bruit. Invariablement il décrétait “cô put lou fresqun ! “ et d’un geste ample et circulaire de son coude il l’essuyait avec le revers de sa veste. Il était toujours de bonne humeur et colportait les nouvelles de chez l’un chez l’autre sans trop de discernement.

Parce qu’il avait dit des choses qui ne plaisaient pas au Père Boussac, celui-çi l’avait menacé de faire tomber le rocher qui, quelques mètres plus haut, dominait sa maison. Antonin, qui était craintif, avait passé quelques nuits seul dans les coteaux avec sa clarinette et une bougie qui clignotait le soir tandis que parvenait la mélodie de quelque chanson démodée. Lorsqu’il eut soixante cinq ans il eut droit à une petite pension, partie de retraite ou fonds national de solidarité, qui lui permit de s’acheter un poste à transistor et de vivre enfin les plus belles et dernières années de sa vie.

Parmi les amis de mon Père il y avait aussi Mme et M. Montet. Ils s’échangeaient des services et tous les ans pour la fête de Caillac, qui avait lieu le premier dimanche après le quinze août, Mme Montet nous faisait un massepain, gâteau dont la tradition s’est perdue dans notre quercy. Ce jour là malgré la chaleur de l’été, mon Père allumait le four de la cuisinière pour cuire le rôti qui lui permettrait de recevoir la famille de son frère et celle de sa sœur. Je me souviens d’un été ou, bien qu’il n’ait pas fait anormalement chaud, les mouches avaient envahi la maison, malgré les pulvérisations de ” Fly-tox “ et les serpentins collants.

En ouvrant son four pour le nettoyer en prévision du rôti à cuire, mon Père eut la désagréable surprise d’y trouver … une tête de mouton qui datait de mes aventures piscicoles de juillet.

Les fêtes constituaient la seule occasion de nous divertir et de sortir car il n’y avait ni télévision ni boite de nuit. Leur cycle était immuable d’une année à l’autre : Il commençait par celles de Laroque des arcs ou Pradines et se terminait par celle de Luzech le huit septembre. Pour les amateurs il y avait, dans un genre plus authentique et sylvestre, la foire du Dégagnazes qui a lieu le neuf septembre.

Nous nous y retrouvions le samedi soir, le dimanche en matinée et soirée. Les plus acharnés ou amoureux, sortaient aussi le lundi soir. Nous avions des mobylettes bleues et je garde la nostalgie des longues chevauchées en compagnie de mon grand copain Dédé, des pannes dans la campagne obscure, lorsqu’il fallait remettre la chaîne en place pour achever d’arriver au bal ou … siphonner du mélange dans un réservoir ami pour pouvoir revenir chez nous à trois heures du lundi matin. Dédé nous a quitté bien trop tôt hélas.

Le ” point d’orgue ” de nos vacances se situait lors de la fête de Caillac qui avait lieu, comme je l’ai déjà dit, au milieu de celles-ci. Tous les jeunes savaient danser et dés les premières mesures de l’accordéon ou du saxophone, les garçons invitaient leur cavalières que parfois ils arrachaient à la garde de la maman. Lorsque l’on avait fait connaissance, le garçon proposait une promenade hors de la lumières gênante des lampions. Chacun avait son ” truc “, plus ou moins original ou attractif. J’en connais un , dont par charité (bien ordonnée …) je tairai le prénom, qui proposait une promenade en barque sur le Lot.

Les adultes que nous sommes devenus pourraient penser que ce ” truc “, qui avouons le, sentait fortement la préméditation, était voué à l’échec. L’aspect romantique de la proposition, l’emportait largement sur toute autre considération et, même les soirs de fête sans lune, le ” truc “, (qui ne faisait pas ” crac, boum hue “ comme celui de Dutronc) lui permettait de beaux succès auprès de caussenardes qui rêvaient de Venise et son grand canal ou de parisiennes libérées par l’ambiance des vacances.

Un dimanche soir de fêtes cependant, l’aventure faillit tourner au drame. La barque, mal calfeutrée prenait l’eau et la Juliette se rappelant à temps qu’elle ne savait pas nager exigea un retour précoce et peu glorieux pour son Roméo d’un soir qui en garde un souvenir fait plus de regrets que de frayeurs.

Le lundi de la fête était plus calme. L’après-midi avait lieu la traditionnelle course au canard sur le lot et après la fin du bal, vers les trois heures du mardi matin, Sylvaine servait le réveillon aux jeunes du comité. Les deux événements étaient liés, comme on va le voir.

Lors de mes vingt ans j’étais ” conscrit ” et donc membre de droit du comité des fêtes ou je retrouvais toute la bande de garçon et filles. Monsieur Singlande, seul adulte parmi nous, représentait, avec discrétion, la caution du conseil municipal. Sylvaine nous avait promis de nous préparer le traditionnel réveillon à condition que nous lui fournissions trois canards. Il fut assez facile de trouver auprès des Caillacois et nos familles cinq canards que nous devions lâcher lors de la course aux canards. Nous pensions récupérer facilement au moins les trois nécessaires à notre réveillon.

Quand nous apprîmes le lundi matin que les jeunes de Douelle avaient décidé de venir tenter leur chance l’après-midi, Guy décréta l’état d’urgence. A deux heures il semblait plus confiant mais ne voulait rien dire de plus que ” laissez moi faire”.

A cinq heures, sur la berge de la cale, la musique chauffait une foule de spectateurs insouciants qui nous applaudirent lorsque nous arrivâmes, derrière notre chef portant nos cinq volatiles qui semblaient bien décidés à éviter le réveillon. Voyant que nos voisins, en tenue de bain, s’apprêtaient nous disputer celui-ci, Guy, notre meilleur espoir au crawl, dit avec gravité :
– La situation est grave, faites pour le mieux, c’est moi qui lancerai les canards à l’eau quand j’atteindrai le milieu du lot avec la barque.

Stupéfaits de voir leur meilleur espoir renoncer à concourir, les Caillacois firent silence. Alors qu’il arrivait à une petite moitié de la largeur de la rivière, Guy posa les rames, détacha le premier canard et après avoir discrètement cogné la tète du volatile sur le fond de la barque il le lança vers l’un des nôtres qui s’empressa de l’attraper, avant qu’il ne coule comme un caillou, sous les applaudissements de la foule et les coups de cymbale des musiciens. Il en alla de même du second et des murmures commençaient enfler du côté de nos voisins. Le troisième canard me tomba dans les bras et j’eu l’adresse de lui éviter la noyade.

Après quoi, fier de la mission accomplie et en grand seigneur il détacha lentement les pattes du quatrième palmipède qu’il jeta, bien vivant, au milieu de la rivière après un baiser d’adieu sur la tète. Il y eut du spectacle et de l’imprévu car personne ne se doutait que le bestiau était capable d’établir des records d’apnée. Se débattant en laissant quelques plumes dans les mains avides des nageurs qui croyaient le tenir, il virait à quatre-vingt-dix degrés, plongeait et restait un long moment sous la surface tandis que nos concurrents se demandaient, pendant d’interminables secondes, quelle sorcellerie le faisait disparaître à droite alors qu’il réapparaissait en caquetant et battant furieusement des ailes à gauche de la barque.

Bref, il réussit à gagner les joncs de la berge et fut perdu pour tout le monde. La musique joua ” de profoundis “ et Guy lança le dernier canard devant un jeune de Douelle qui eut tôt fait de l’attraper sous des salves d’applaudissements, dont une partie seulement lui étaient destinés. L’honneur était sauf et Sylvaine, dont la buvette avait beaucoup travaillé cette année, nous prépara un bon réveillon.

Il n’y a plus de course au canard à Caillac, et la vie a dispersés la plupart de nous, André nous a quittés, mon Père repose dans le champ de Mr Pévré qui est devenu le nouveau cimetière ou tous ses amis l’ont accompagné une dernière fois en quatre vingt seize. A côté de sa maison de marbre se trouve celle des Montet. Lorsque je vais lui faire une visite, je pense que les vivants qui l’ont connu ont une pensée pour lui quand ils vont se recueillir auprès des leurs. Il est entouré des champs qu’il a travaillés et il surveille sa vigne qui est à quelques mètres de son caveau.

Je sais aussi que ceux qui ont fait leur vie hors de Caillac, Gervais, Nicole, Jean-Pierre, Guy, Jean, Suzy,… sont propriétaires, dans ce village, de souvenirs qui leur donnent droit, comme moi, à une double citoyenneté.

Bernard DAVIDOU
réécrit en 02/2005

(premier texte en 96 ” La double citoyenneté “).

L’enfant du Blagour

Devant elle, la Borrèze coule, abondante, généreuse. Marguerite, contourne le gouffre profond et large du Blagour qui la terrifie. Sa couleur vert émeraude l’hypnotise, à chaque passage, elle craint d’être engloutie dans les fonds profonds du gouffre.

D’un pied leste, elle descend la pente de la source de la Castinière. Le murmure de l’eau chante à ses oreilles. Des branchages, doucement, langoureusement, voguent sur l’eau, le lit de la rivière est tapi de verdure. Les bosquets de cornouillers et de sureaux noirs sur le rivage sont touffus, épais, si elle y entrait, si elle s’y cachait ! elle serait si bien à l’abri des regards, sous la fraîcheur des branchages.

Il lui suffirait d’attendre, ne plus rien entendre, ne plus rien voir, simplement contempler cette eau voyageuse, calme et sereine. Mais Marguerite sait que tout cela lui est interdit, ce n’est qu’un rêve.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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Si elle est là dans ce cadre merveilleux, ce n’est pas pour le plaisir d’une promenade insouciante comme font les grandes dames reçues au Moulin du maître.

Si elle est là, au bord de cette rivière enchanteresse, où, l’eau est claire et limpide, cette eau qui la berce et lui fait oublier son chagrin, c’est pour emplir ses deux seaux et les ramener, sans en perdre une précieuse goutte, au Moulin du Blagour.

Malgré tout, descendre à la corvée d’eau, pour elle, est toujours un grand plaisir.

Elle sait qu’elle pourra, malgré le travail, grappiller quelques précieuses minutes de liberté, rien qu’à elle, loin des regards des autres serviteurs, loin de la grosse Mathilde qui ne la quitte pas des yeux et dont la main est si leste lorsqu’elle n’est pas rapide à la tâche.

Elle sait qu’elle pourra s’abreuver à satiété de la lente descente de la rivière, s’imaginer au fil de l’eau tel un minuscule fétu de paille, voguer et valser, insouciante.

Mais elle sait aussi qu’il lui faudra repartir, chargée de ces énormes seaux de bois si lourds, emplis de cette eau souveraine, les amener à la cuisine pour Angéle la cuisinière, et reprendre son service. A dix ans, elle a déjà un long passé de travailleuse.

Placée par ses parents au Moulin depuis ses six ans, elle a nourri poules, canards, oies et les imposants dindons qui la terrorisaient. Au fil des jours, les travaux se sont enchaînés plus durs, plus longs les uns après les autres.

Elle a appris à être à la disposition des maîtres du lever au coucher du soleil en échange de la nourriture, d’une vieille robe retaillée dans celle d’une servante, d’une paire de sabots et d’un sac de grain à chaque saison pour ses parents.

C’est sa vie, servir, travailler loin des siens pour le Vicomte de Turenne à qui appartiennent les terres. Sa mère, une fois par mois, vient la voir en se rendant à la foire de Souillac, sur le seul âne qu’ils possèdent ; elle n’hésite jamais à faire un grand détour des Malherbes au Blagour pour embrasser sa fille, sa petite, sa dernière d’une longue fratrie. Mais combien de ses enfants sont morts, si jeunes, de faim, de maladie ? Seul l’aîné demeure à la ferme pour les aider, le seul qui héritera de ce maigre lopin de terre, dont il deviendra comme son père, son grand-père et ses aïeuls, l’esclave devant s’acquitter des lourds impôts royaux.

Leurs terres de Malherbes qu’ils labourent, appartiennent aux abbés de Souillac. Il faut assurer la corvée, leur donner des journées de labeur, leur porter le grain pour la Saint Julien, économiser les écus d’or à donner encore pour la Sainte André sans oublier d’amener la volaille à Noël et ainsi s’acquitter des redevances exigibles par les riches abbés, qui vivent dans la magnificence et non comme de simples pécheurs.

Marguerite égrène ses maigres souvenirs en remontant vers le moulin, un frisson la parcourt. Noël 1574, c’était, il y a quelques semaines, elle se souvient de la chaleur du feu de la cheminée, du retour de la messe de minuit où ses sabots de bois claqués sur la terre gelée. Puis,de fil en aiguille, lui reviennent en mémoire, les histoires racontées par son aïeule à la veillée, le soir au coin du feu, elle était si enfantou mais ces paroles l’ont marquées à jamais.

Sa grand-mère lui contait des histoires de loup rodant le soir au fond des combes profondes, des loups qui hurlaient à la lune, quand le vent soufflait si fort, des loups qui s’approchaient des maisons, qui entraient dans les bergeries et choisissaient leur proie parmi le maigre troupeau.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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N’a-t-on pas dit qu’à Borréze, un enfanceau fut arraché du berceau par une louve ? Pourvu qu’elle ne croise jamais ces yeux jaunes fendus, cette mâchoire carnassière, quand elle garde les quelques chèvres de Maître Maure sur les hauteurs de la Chapelle Haute.

A chaque fois, elle prend bien garde de ne pas s’asseoir trop prés des fourrés de chèvrefeuille et de prunelliers, de peur d’être happée par une bête malfaisante.Sortant de sa rêverie, elle arrive enfin au Moulin, quelle effervescence ! une vraie ruche !

Hommes, femmes, enfants, courent en tous sens. Malgré le froid vif du dehors en ce mois de février, la sueur perle au front de chacun.Il leur faut obéir aux ordres, courir et ne rien oublier, demain est un grand jour, jour d’épousailles de Jeantou, fils de Jean Maure, maître du Blagour et de Pétronille.

Le mariage sera célébré à la paroisse de Reyrevignes, lieu de naissance de la jeune épousée mais la fête aura lieu au Moulin. Marguerite attend avec impatience ce moment, une noce ! Pensez-donc !

Il y a eu tant et tant de misères ces dernières années, tant de hameaux abandonnés, tant de maisons fermées, la grande peste a tuée de si nombreux villageois. Un mariage c’est une grande joie et un grand espoir d’avoir de la descendance, de ne pas voir sa lignée s’éteindre.

C’est aussi la promesse de manger pour une fois à sa faim, d’oublier les ventres vides, de ne pas les entendre gronder. Maître Maure montrera sa richesse à la future belle-famille de Jeantou. Rots, viandes et poissons seront apprêtés avec grand soin par Angèle et les servantes en cuisine, trois jours de liesse et de bombance, où l’on chantera et dansera jusque tard dans la nuit.

Les odeurs qui envahissent déjà les cuisines font saliver Marguerite.Elle se précipite dans la cuisine, pose ses lourds seaux d’eau, espérant pouvoir chaparder un peu de pain sorti du four, la douce mie fond déjà dans sa bouche. Mais c’est sans compter sur la vigilance de Mathilde, qui, malgré l’excitation qui règne dans la cuisine, a les yeux partout, et ne rate jamais l’occasion de rabrouer Marguerite.

La petite, alors qu’elle saisit une miche de pain odorante, sent une rude poigne s’abattre sur son épaule :
– Que fais-tu là, fainéante ? Va me chercher de l’eau au ruisseau, j’en ai grand besoin pour nettoyer et faire briller la salle de réception choisie par le Maître, le puits ne suffit pas, et nul besoin de gâcher une eau si claire pour laver les sols. Allez, va, souillon !

Oh ! si elle pouvait, elle étranglerait cette vieille chipie qui l’a prise en grippe dés le premier jour. On dit que Mathilde n’aime pas les enfants, qu’elle n’a jamais convolé en justes noces mais que les colporteurs qui passent dans les villages ne la laissent pas indifférentes ; on dit aussi que la Mathilde a tant de fois utilisée de l’herbe à la rue pour faire disparaître de son ventre l’enfant qui poussait.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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Marguerite reprend vaillamment ses récipients en bois pesants et redescend vers la rivière. Alors qu’elle plonge le premier dans l’eau limpide, elle entend un étrange bruit, là, venant des fourrés de noisetiers. Des pas font craquer les feuilles d’automne qui tapissent le sous bois.

Elle sent une présence, elle devine un regard posé sur ses gestes. S’agit-il d’une bête sauvage qu’elle aurait surprise ? Les bêtes s’abreuvent à l’aube ? où peut-être est-ce une bête blessée ? Peut-être même un loup ?

Déjà, elle ôte ses sabots de bois pour les claquer l’un contre l’autre, espérant que le bruit ferait fuir l’animal sauvage. Marguerite frémit et repense à toutes ces histoires racontées, d’enfant esseulé, dévoré ; ou du mauvais génie sorti tout droit du gouffre de Blagour, si profond.

Ne le voit-on pas, à certaines périodes, rejeter de grandes gerbes d’eau à plusieurs mètres de haut, tandis que les paysans du Boulet voient eux leur source se tarir brusquement !

Quelle diablerie peut-il bien se cacher dans les profondeurs de ce gouffre ? Elle a peur mais malgré son effroi, elle scrute les buissons, elle aperçoit une ombre. Marguerite ne fait plus un geste, tétanisée, son esprit est gourd, ses jambes paralysées. Elle est là, inerte, fixant du regard les arbustes.

A travers les branchages, elle distingue maintenant une masse sombre, puis, tout à coup, alors que l’esprit lui revient, alors qu’elle s’apprête à s’enfuir en hurlant, une main se pose sur son épaule, son cœur bat la chamade, ça y est, sa dernière heure est venue, elle va être emportée dans les ténèbres à jamais.

Mais, cette main ne la tire pas de force vers les sous bois, non, cette main est posée là doucement sur son épaule, en se retournant, elle découvre une main d’enfant pas plus grande que la sienne. Marguerite est nez à nez non pas avec une sorcière ou un démon de l’enfer mais face à un tout jeune garçon aussi terrorisé qu’elle.

De sa main libre, il pose un doigt sur sa bouche :
– Chut ! ne crie pas, je t’en prie.

Marguerite dévisage l’enfant qu’elle voit enfin, en pleine lumière. Ses joues portent des traces noires de suie, ses genoux sont écorchés, sa tignasse blonde en bataille :
– Mais qui es-tu ? Je ne t’ai jamais vu ici au moulin, pourquoi te caches-tu ?
– Chut ! ne dis rien, je t’en prie, je suis Antonin de Bourzolles, je me suis enfui, ne sais-tu rien ? N’as-tu pas vu la fumée monter dans le ciel à l’horizon ?
– Non, que se passe-t-il ? De quel enfer reviens-tu, noir de fumée ?
– Oui, il s’agit bien de l’enfer, j’étais à Souillac avec les troupes de Baron de Gourdon.

Mon père a choisi son camp, nous sommes de la Nouvelle Religion, nous n’acceptons plus d’être saignés par ces nobles et ces prêtres qui bafouent le Seigneur. Ils paradent et dilapident en cérémonies majestueuses ce que nous arrivons si difficilement par notre labeur à arracher à la terre.

Hein ! tu es de la Prétendue Nouvelle Religion ?

-Ne crains rien, je ne te ferai aucun mal, je ne suis pas fier du tout d’avoir vu tout ce que mes yeux ont vu. Certains ont pillé l’abbaye, excédés par les razzias menées par vous les catholiques. Durant l’échauffourée, des souillagais se sont réfugiés dans l’église Saint Martin, un des lieutenants du Vicomte de Turenne, pris de folie, a donné l’ordre de mettre le feu à la poudre placée sous un pilier du beffroi. C’est horrible, les gens criaient, hurlaient. Je n’ai plus vu mon père, je me suis sauvé, je ne pouvais plus supporter de voir tant de morts, de blessés, les hommes s’enivraient du sang de leurs victimes, jamais, je n’ai voulu cela, je te le jure.

-Souillac brûle ! vous avez attaqué Souillac mais qu’avons-nous fait, nous les catholiques pour mériter pareille haine et semblable châtiment ? N’aimons-nous pas le même Dieu ? N’implorons-nous pas le même Christ ?

– Pardonne les miens, j’ai tellement honte.
– Les catholiques vont vouloir venger leurs morts, dés que vos troupes auront rejoint Gourdon et Turenne, vous, de Bourzolles allez être à la merci des nôtres, tu dois te cacher, ne retourne pas chez toi.
– Me cacher ? Mais ou ? Comment survivre et pourquoi ? Mon père a du tomber, blessé, est-il encore de ce monde ? Et ma mère ? Qui la protégera maintenant ?

Marguerite découvre devant elle, un enfant, triste, abattu, vulnérable. Elle, qui subit, chaque jour, l’injustice, la méchanceté, qui est impuissante face à ces adultes sans cœur à qui elle doit obéissance, ne doit-elle pas aider ce gamin entraîné dans cette guerre ?

– Ecoute, Antonin, ne perd pas courage, ta mère va avoir besoin de toi et de tes bras pour survivre, je vais t’aider et te cacher. Quand je garde les chèvres là haut sur les hauteurs, j’ai bien le temps et crois moi, des cachettes, j’en connais plus d’une, même si je ne les ai pas toutes visitées, je connais les entrées, personne ne monte là haut, à part quelques genévriers et des chênes, rien ne pousse. Tu verras, tu seras en sécurité, tu attendras. Au moulin, tout se sait, je te donnerai des nouvelles des tiens.

Demain, c’est la noce du fils du Maître, les invités sont de Reyrevignes où beaucoup de protestants vivent, j’écouterai et je te dirai.

– Qui es-tu, fille si courageuse de m’aider, moi le parpaillot ?

– Je suis Marguerite des Malherbes, j’ai été placé par mes parents trop pauvres pour me nourrir. Mais je ne leur en veux pas, j’attends, je me prépare et un jour, je m’en suis fait la promesse, je m’enfuirai, je partirai de ce maudit moulin où je n’existe pour personne. Allez, viens, assez parlé, cache-toi dans les fourrés, je porte ces seaux en cuisine et je viens te rejoindre, il y a tant de va et vient aujourd’hui que personne ne remarquera mon absence, je dois simplement éviter de croiser le chemin de la grosse Mathilde.

Antonin se terre dans les bosquets, il suit du regard Marguerite qui s’éloigne sur le chemin de la berge. Peut-il lui faire confiance ? Elle est catholique, il est protestant, aura-t-elle pitié de lui, dont les siens n’ont montré aucune clémence envers ceux de son église ? Mais quel autre choix a-t-il ? Il est si fatigué, des images le hantent, les cris des insurgés raisonnent sans fin dans sa pauvre tête.

Comment arrivera-t-il à oublier tout ça ? Et son père ? Où est-il ? S’il est vivant, le cherche-t-il ? Dans la matinée, profitant de l’effervescence, Marguerite rejoint Antonin. Il est au même endroit, recroquevillé, endormi.

– Antonin, Antonin, c’est moi, Marguerite, n’aie pas peur ; tiens, j’ai réussi à prendre une miche de pain, mange, tu en as besoin.

Antonin se saisit de la tourte encore chaude et en arrache des morceaux qu’il avale goulûment. Marguerite est rassurée, si grande faim montre l’appétit qu’Antonin a pour continuer à vivre malgré les épreuves qu’il vient de traverser.

– Suis-moi, Antonin, nous allons monter cette colline, je t’emmène à la « grotte de la roche percée », tu y seras à l’abri et je t’y rejoindrai dés que je pourrai.

Les deux enfants empruntent le chemin tracé par les sabots des chèvres, à mi-hauteur, ils contemplent la vallée. Les champs de chanvre nus, leurs sillons bruns hachés de pierres blanches, couvrent la plaine. Au-dessus de Souillac, des volutes de fumée noire montent encore dans le ciel.

Marguerite presse Antonin, le tocsin des églises sonne. Elle prend un petit sentier vers la gauche. Antonin découvre l’entrée de la grotte, il y pénètre.

– N’as tu pas peur, Antonin ?
– A part, une bête sauvage venue s’y réfugier, nous ne trouverons rien d’autre, ne t’inquiète pas, répond-t-il.
– Ne crains-tu pas un démon ou une diablerie ?
– Tu écoutes trop les sornettes des calottés, Marguerite, ils vous tiennent dans l’ignorance et la crainte pour mieux vous asservir. Ne crains rien, je te dis, viens.

Antonin s’enfonce dans la grotte, l’entrée est grande, il contourne quelques rochers.
–Voilà, je serai bien ici, je t’attendrai Marguerite.

A cet instant, quelques jappements s’échappent des jupes de Marguerite.
– Qu’est ce que c’est ? demande Antonin sur la défensive.
– N’aies pas peur, Antonin, regarde.

Marguerite soulève son caraco. Dissimulé dans les plis de ses vêtements, apparaissent deux yeux marron et une truffe, un petit chiot lui lèche les mains.

– J’ai crains que tu ne t’ennuies, seul ici, que de mauvaises pensées te viennent. Regarde le, je l’ai appelé « Sans Foi » parce quelle que soit la main qui la caresse au moulin, huguenote ou catholique, il est heureux, il jappe, se retourne, tend ses petites pattes et son ventre aux caresses ; il est sevré, il te tiendra compagnie et te préviendra en cas de danger, même s’il ne peut pas encore te défendre, il te protégera.

– Je n’ai besoin de personne pour me défendre, je sais me battre, je ne suis pas un lâche, répond Antonin, vexé.
– Je sais tout cela, Antonin, mais face à des hommes armés, que feras-tu ?

Antonin baisse les yeux, Marguerite pose sa main sur sa joue :
-Personne ne vient jamais ici, il faut attendre et tu pourras rejoindre Bourzolles ensuite.

Marguerite redescend par le sentier escarpé, sa longue jupe s’accroche aux bosquets épineux. En arrivant au moulin, elle butte sur Mathilde, celle-ci la suit des yeux, un moment, soupçonneuse.

– D’où viens-tu ? Crois-tu que l’heure est à baguenauder et te promener comme une princesse, cours en cuisine aider Angèle qui ne sait plus où donner de la tête.

Docile, Marguerite rejoint la cuisine. Des grosses marmites ventrues fument, chuintant dans l’âtre. Angèle a les joues si rouges qu’on la dirait prête à exploser. Des marmitons courent en tout sens, les lingères passent les bras chargés de belles nappes blanches, odorantes de lavande.

Des commis de marchands venus de Souillac déchargent les vivres et victuailles qui ne sont pas produits à la ferme : vins de Bordeaux, quelques rares épices et gâteries, dragées qui seront présentés pour montrer la richesse du Maître.

Marguerite surprend leur conversation :
-Tout est en feu !
-Des morts, des blessés !
-L’église Saint Martin est détruite !
-Il faut nous venger !
-Les Huguenots sont repartis chez eux, les bras chargés de morts !
-Qu’ils brûlent en enfer !

Marguerite épluche les légumes et ne perd pas une miette des informations qu’elle récolte. Les hommes sont en colère, leurs paroles pleines de fiel et de vengeance.

Quand trouveront-ils la paix ? S’ils apprenaient qu’elle cache un traître à leur cause, quel sort leur réserveraient-ils ? Que deviendrait-elle ? Mais peut-elle trahir Antonin ?

Au cœur de l’après midi, après s’être rassasiée d’une soupe et d’un quignon de pain dur, Marguerite profite d’un moment d’accalmie pour disparaître discrètement. Avant de prendre le sentier menant à la rivière, elle s’assure que Mathilde n’est pas dans les parages. Son instinct lui souffle de se méfier de cette mégère.

Elle escalade la colline, une cruche d’eau sous le bras, mais arrivée sur les hauteurs du plateau, alors qu’elle se hisse en s’accrochant d’une main aux rochers, elle découvre à hauteur de ses yeux, deux pieds chaussés de sabots, un bas de robe qu’elle reconnaît immédiatement, c’est la jupe de Mathilde.

La méchante femme la fixe du regard, bras à la taille, le regard mauvais.
Marguerite tremble, quel mensonge inventer pour expliquer sa présence ici, loin du moulin ? Heureusement, pour mieux s’agripper aux rochers, elle a déposé sa cruche d’eau dans les herbes, pourvu que Mathilde ne la découvre pas.

-Que fais-tu là, fainéante ? Retourne au moulin tout de suite avant que je ne trouve une branche de noisetier et que je t’en fouette pour te raviver les sangs.

Marguerite ne dit mot, heureuse de s’en sortir si facilement, elle descend le sentier à vive allure. Impossible pour elle maintenant d’échapper à la vigilance de Mathilde.

Pourvu que « Sans Foi » ait averti Antonin de la présence de Mathilde. La journée passe en d’innombrables corvées : amener du bois, frotter les parquets, nettoyer les étables, nourrir les bêtes. Les conversations ne bruissent que des événements de Souillac. D’heure en heure, les informations les plus folles circulent. On dit que les protestants en se repliant ont abattu toutes les croix des chemins.

Certains parlent de s’armer et de poursuivre ces mécréants. Maître Maure est inquiet, le mariage pourra-t-il avoir lieu ? Pourront-ils se rendre à Reyrevignes sans craindre d’être attaqués ? La nuit tombe vite en février, obligeant chacun à rejoindre son lit à l’heure des poules.

Seul, le Maître peut s’offrir le luxe de brûler une chandelle que l’on aperçoit vacillante à travers le carreau des fenêtres en verre grossier du moulin. Dans l’étable, dans la chaleur des bêtes, les servantes dorment sur un matelas commun de paille. Marguerite peine à s’endormir malgré sa fatigue. Elle imagine Antonin, sans nouvelle, seul dans sa grotte, sans rien à boire ni à manger.

La pensée de « Sans Foi » aux côtés du jeune garçon l’aide à trouver enfin le sommeil. Demain, à l’aube, elle montera là haut et tant pis si elle est punie ou battue. Le jour pointe, le coq vient juste de chanter, le froid est vif, Marguerite sort du moulin, sur la pointe des pieds. Sa cape de drap noir se fond dans le paysage.

Elle arrive au plateau à bout de souffle, les joues rouges, elle entre dans la grotte :
-Antonin, Antonin, montre-toi, c’est moi, Marguerite.

Le garçon s’approche, suivi de « Sans Foi ».
-Excuse-moi, je n’ai pas pu venir hier.
-Mais si, tu es venue, hier, j’ai trouvé ce sac avec des pommes, des noix, un morceau de lard, du pain et cette cruche d’eau à l’entrée de la grotte, c’est bien toi qui as déposé ces provisions ?

Marguerite reconnaît la cruche d’eau, c’est celle qu’elle a abandonnée hier dans les fourrés et ce sac porte la marque du moulin.

Quelqu’un au moulin est au courant de la présence du fugitif caché dans la grotte, mon Dieu ! Mais ce quelqu’un est prêt à aider le fuyard qui s’y cache, il lui a laissé de quoi se ravitailler. Mais qui cela peut-il être ?

La seule personne que Marguerite ait vue, c’est Mathilde. Mathilde saurait-elle quelque chose ? Aurait-elle compris ? Va-t-elle les dénoncer ? Pourquoi ce sac de nourriture ? Peut-être voulait-elle voir si quelqu’un le prenait ? C’est un piège !

Marguerite fait part de ses réflexions à Antonin.
-Mais non, Marguerite, tu te fais des idées, si cette personne voulait me dénoncer, je serai déjà prisonnier, je te dis que cette personne veut aider les fuyards, je ne dois pas être le seul à me cacher et avoir besoin d’aide. Ne t’inquiète pas, notre foi se propage, nous avons beaucoup d’amis.

Tout en parlant, Antonin caresse la roche, du bout des doigts, il suit un sillon creusé dans la veine.
-Qu’est ce que c’est ? demande Marguerite.
-C’est un cœur à l’envers que j’ai gravé pour m’occuper les mains et marquer ainsi mon passage, c’est un signe de reconnaissance entre nous, les protestants.

Marguerite à son tour suit de son doigt le sillon tracé. Antonin ne dit rien, il saisit les deux cailloux dont il s’est servi pour marquer la roche. Il frappe, à petits coups précis et réguliers, il trace un cœur à l’endroit pointe en bas auprès du premier cœur :
-Celui là est pour toi, Marguerite, le cœur des catholiques, parce que tu m’as aidé et que jamais je ne t’oublierai.
-Ce sont nos cœurs, Antonin, nos deux cœurs, l’un à côté de l’autre pour toujours, jamais rien ni personne ne pourra les effacer.

Lentement, Marguerite se lève, elle descend vers le moulin sans se retourner, laissant Antonin, songeur face aux deux cœurs gravés. Marguerite est prise par la frénésie des préparatifs du mariage, la matinée suffit à peine à finir les dernières tâches.

Le cortège de la noce se met en route, le marié en tête, marchant sous les quolibets et plaisanteries, la lente procession se rend à pied à Reyrevignes. Un attelage tiré par un mulet les suit, de longs branchages d’épineux entremêlés à quelques rubans le décorent. Dans le convoi, Marguerite aperçoit Mathilde mais elle évite son regard qu’elle sent peser sur elle.

Arrivés à la paroisse Sainte Madeleine de Reyrevignes, les invités entrent dans l’église. A l’autel, la mariée attend son futur époux, agenouillée devant la piéta. Le fiancé s’agenouille à côté de sa promise.

Le prêtre prononce les paroles sacrées unissant Jeantou et Pétronille, promis depuis leur enfance l’un à l’autre, devant leurs parents, parrain et marraine. La mère de la mariée est décédée en couches depuis de longues années.

Le prêtre inscrit dans le registre de la paroisse la date du mariage, les noms des mariés, parrain et marraine, puis, il fait signer les témoins. Seul, Maturin Roux, le parrain du marié signe de son nom. Les autres tracent leurs initiales sous la mention écrite par le prêtre : « n’ont pas signé pour ne savoir ».

Marguerite s’approche du registre, elle n’a jamais vu de lettres tracées, elle trouve cela très joli. Maître Maure lance quelques écus devant le porche de l’église, les enfants se précipitent, Marguerite en saisit un qu’elle tient fermement dans son poing serré. Le cortège repart vers le moulin, les chants, la cornemuse et le pipeau les accompagnent.

Les mariés arrivent au moulin dans la carriole sous les vivats. Les tables sont mises, la soupe est servie dans des assiettes en faïence bleue sur de belles nappes brodées blanches. Marguerite sert les invités, les plats se suivent. Les convives rient et chantent.

Elle a grande faim, elle attend avec impatience le moment où à leur tour les serviteurs pourront se restaurer et profiter des largesses du maître en ce jour de noces.

Marguerite dérobe une cuisse dodue de poulet, deux fromages de brebis, elle les place dans un foulard qu’elle s’empresse d’emmener à Antonin. Arrivée à la grotte cachée, elle déballe son festin devant Antonin, ravi. « Sans Foi » lui lèche les doigts quémandant l’os de ce merveilleux morceau de poulet. Marguerite rit et s’amuse des pantomimes du chiot.

Elle se sent si légère aujourd’hui malgré le travail fourni, c’est jour de fête et de bombance, demain encore ils mangeront à leur faim.

Antonin la regarde la mine austère.
-Quel dommage que tu ne puisses pas te joindre à nous, nous aurions ri et dansé ? lui dit-elle.
-Quelle histoire pour une simple union ! quelle perte de temps et quelles idioties que de se trémousser ainsi au son de la musique !

-Tu n’aimes pas danser, rire et t’amuser, Antonin ? Tu aurais du voir comme « la béluge » nous a fait rire de ses histoires !
-Tout cela est bien inutile, nous sommes ici sur terre par la grâce du Seigneur pour travailler, prier et ne pas gâcher notre temps précieux en bêtises.

Marguerite ne dit rien, décontenancée par la mine sévère d’Antonin.
Elle sort, d’une poche de sa jupe, la pièce ramassée sur le parvis de l’église.
-Tiens, Antonin, c’est pour toi, tu pourras acheter une indulgence et te faire pardonner tes péchés.

J’ai bien regardé, l’écu n’est pas rogné.
-Sacrilège, crie Antonin, en jetant la pièce, seule la foi sauve.
Marguerite ne comprend pas les réactions de son ami, sont-ils si différents ?
Comment pourraient-ils s’aimer alors qu’ils ne partagent pas les mêmes façons de penser ?

Les deux cœurs sur la pierre, pourquoi Antonin les a-t-il gravé ? La jeune fille se lève et quitte la grotte sans un regard pour Antonin. Triste et amer, elle prend le petit chemin qui la ramènera au Moulin. Soudain, elle est happée par une main qui la tire vers les buissons. Elle a juste le temps de pousser un cri avant qu’une main ferme lui couvre la bouche. Mais, l’étreinte se desserre, elle se retourne brusquement, le cœur battant, à ses pieds, étalée de tout son long, gît Mathilde.

Antonin l’a assommée :
-Je ne pouvais pas supporter de te voir partir en colère après moi, Marguerite ; j’ai voulu te rattraper quand j’ai aperçu cette femme qui levait la main sur toi, j’ai vu rouge, j’ai pris un bâton et je l’ai frappée.

Malgré ces fortes émotions, Marguerite est heureuse qu’Antonin l’ait suivie pour se réconcilier et surtout l’ait sauvée de cette mégère.
-Antonin, tu crois qu’elle est morte ? Mon Dieu ! qu’allons nous faire ?
-Ne t’inquiète pas, Marguerite, regarde, elle ouvre déjà les yeux, elle est simplement assommée. Tu la connais ?
-Oui, c’est la terrible Mathilde, je l’ai surprise, hier, à nous épier. Maintenant, elle sait, elle va nous dénoncer, qu’allons-nous devenir ?

Mathilde se tient la tête, un léger filet de sang coule le long de sa tempe :
-Ah ! misère ! tu n’y es pas allé de main morte ! ça m’apprendra à vouloir aider les autres ! Tu es là, toi, coquine ! dit-elle, en regardant Marguerite.

Marguerite devient livide à la pensée qu’elle la reconnaisse et la nomme, elle devine que Mathilde n’aura aucune indulgence pour elle et qu’elle tient sa vie et celle d’Antonin entre ses mains. Marguerite se jette aux pieds de Mathilde :

-Marguerite, pitié ! pitié ! ne dénonce pas Antonin, c’est encore un enfant !
-Ah ! Mademoiselle avec ses grands airs, réclame clémence ; Mademoiselle se croit au-dessus des autres, trop belle pour servir. Sournoise ! croyais-tu pouvoir échapper à ma vigilance ? Tes ruses, je les connais par cœur, moi aussi, j’ai été enfant, placée comme servante à l’âge où on a encore besoin de la douceur des bras de sa mère, à l’âge où on peut à peine traîner les lourds seaux, à l’âge où on tremble d’effroi, le soir sous sa maigre couverture. Qui a eu pitié de moi ? Personne !

-Ne faites pas de mal à Marguerite, c’est moi, le fautif, je suis Antonin de Bourzolles et…
-Je sais qui tu es, mon garçon, je t’ai cherché, crois-moi dans toutes les grottes, les forêts, les taillis à des lieux alentours.
-Mais pourquoi me cherchez-vous ? Si vous pensiez que je me cachais ici, pourquoi ne pas m’avoir dénoncé ?
-Moi ! vendre un des nôtres ! pour qui me prends-tu ? Une traîtresse, une félonne ?
-Comment Mathilde ? Vous êtes de la Nouvelle Religion ? s’écrie Marguerite.
-Bien sûr, petite, je vais au temple avec les autres, je n’ai rien dit pour ne pas perdre ma place,

Maître Maure m’aurait jetée dehors mais j’ai trop vu de vilenies faites par les « razés », ils pensent plus à s’amuser et s’enrichir qu’à prier. Isaac, le colporteur de dentelles m’a longuement expliqué la bible et j’ai choisi. Je connais le père d’Antonin et c’est lui qui m’a demandé de retrouver son fils, il l’avait vu s’enfuir, les yeux hagards comme fou.

-Mon père ! mon père est vivant ?
-Oui, petit, avec quelques autres, ils ont réussis à s’enfuir, emportant morts et blessés. Nous avons enterré quelques-uns uns des nôtres au lieu dit, « les trois pierres », qu’ils reposent en paix !
-Où est mon père ?
-Il se cache à Turenne, le temps que les souillagais oublient leur colère. Que Dieu fasse que l’on vive en paix, chacun libre de vivre sa foi au grand jour. Et toi ? Marguerite, ne vas pas nous donner !
-Je n’ai pas trahi Antonin, pourquoi irai-je vous dénoncer ?
-Parce que tu ne m’aimes pas !

Marguerite rougit, détourne le regard, ah ! c’est vrai qu’elle n’aime pas Mathilde et rien ne la fera revenir à de meilleurs sentiments pour elle.

-Marguerite, notre absence va se remarquer, on va nous appeler, nous chercher, il faut redescendre. Allez, hâte-toi, bougonne Mathilde.
-Antonin, que va-t-il devenir ?
-Ne t’inquiète pas pour lui, je veux prévenir les nôtres, ce soir, il sera près de son père à Turenne, à l’abri ; allez, dépêche-toi, lambine.

D’une main vigoureuse, Mathilde empoigne l’enfant qui n’a que le temps de se retourner.
Antonin lui crie :
-Je reviendrai, je te le promets.

De ce jour, Marguerite a appris la patience, elle guette sans fin le long chemin qui mène au Moulin, espérant en chaque visiteur, mendiant, colporteur ou prêcheur, reconnaître Antonin.

Elle flâne sur le bord de la rivière, rêvant, que d’un bosquet, surgisse son ami.
Souvent, elle monte le chemin escarpé jusqu’à la grotte, doucement elle passe son doigt sur les cœurs gravés dans la pierre, songeant à la promesse d’Antonin.

Mathilde est restée dure et sans pitié pour elle, sachant quel secret les lie l’une à l’autre, l’une servante de la Nouvelle Religion, l’autre aidant un fuyard.
Marguerite a attendu des jours et des jours, il n’est jamais venu.
Alors, seule, elle a décidé de tenir sa promesse.

Un matin, elle s’est levée, elle a pris quelques effets dans un morceau de toile qu’elle a noué. Sans se retourner, elle est allée sur le grand chemin qui la mènera à Turenne. A quelques mètres derrière elle, un grand chien noir, fidèle, la suit :
-En route, « Sans Foi », nous retrouverons Antonin.

Sylvie STAUB   Raconteuse d’histoires

© 2010, Reproduction interdite sans autorisation écrite des auteurs

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Les illustrations sont d’ Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls  anette.sourzac@wanadoo.fr

Petit conte de Noël pour les enfants de Calamane

par Bernard Davidou

En ce temps-là les maisons de Calamane étaient, comme aujourd’hui, agenouillées autour de l’église qui, reconstruite depuis, n’avait pas l’orientation que nous lui connaissons. L’éclairage municipal n’existant pas encore, le soir, les lueurs vacillantes des « calhels » (1) dans les cuisines donnaient au village l’allure d’un gros animal ventru et gris, aux multiples yeux clignotants, assoupi au pied du coteau.

Calamane

Comme chaque fin d’année de ce siècle de superstition, par une nuit de pleine lune, la bête, dont la tête orne encore de nos jours l’angle de la maison de Monsieur X.. (2), reprenait vie. Elle grimaça puis extirpa lentement son corps et ses pattes du calcaire gris de la pierre d’angle.Après quelques pas hésitants elle descendit « la carrière» (3) d’une allure plus assurée et commença son travail.

Elle avait reçu mission, lors de la création du village, de marquer les maisons du sceau invisible des malheurs qu’elles subiraient dans l’année à venir. Elle disposait pour cela de tout un assortiment de maladies ou autres mauvaises choses et pouvait aussi bien distribuer la sécheresse ou l’inondation que la famine ou la guerre.

L’éclat particulier de la lune ce soir là avait réveillé la bête malfaisante la nuit de Noël mais elle ne le savait pas. Elle fit donc le tour du village, marquant au gré de sa fantaisie les demeures cossues des laboureurs comme les humbles masures des journaliers qui ne vivaient que de leurs bras.

A cette époque la vie était dure pour tous et les années avaient presque toutes leur cortège de deuils et de misères. Les hommes qui survivaient s’en accommodaient malgré tout. Les Calamanais cependant supportent plus facilement l’adversité qu’ailleurs. En effet, les habitants de notre village ont toujours eu, pour faire face au malheur, un trésor qui existe partout certes, mais en moins grande quantité: Chez nous, chaque maison est un coffre-fort à tendresse.

Arrivée au terme de sa tournée sur le pont qui enjambe le « Reignac »(4) ayant épuisé son stock de malédictions pour l’année à venir, la bête, insensible au courant d’air glacial qui suit le cours du ruisseau, s’arrêta pour souffler un peu. Après que la cloche de l’église toute proche eut égrené et répété les douze coups de minuit, elle fut intriguée par un bruit qu’elle ne connaissait pas et qui s’échappait d’une maison avec une forte odeur de lard et de choux. Intriguée elle s’approcha et regarda à la fenêtre. Dans la salle sombre et enfumée, au coin de la cheminée, une vieille berçait un enfant tout en chantonnant et filant.

La lueur blême du foyer, l’éclairage hésitant de la lampe à huile et la tendresse du chant de l’aïeule donnaient au tableau une dimension que la bête ne connaissait pas. Alors, vaincue par l’émotion, elle mesura la vanité de son travail et, regrettant toutes ses mauvaises actions passées, se mit à pleurer. Depuis cette année-là, la bête reprend vie chaque nuit de Noël mais elle ne distribue rien. Si vous vous attardez dans les rues de notre village ce soir là, vous la verrez peut-être, après le douzième coup de minuit, qui essaye de voler dans nos maisons, un peu de notre tendresse à travers les rideaux de nos fenêtres.

(1) Calhel = Ancienne lampe à huile de noix.

(2) Maison PALOMARES où une tête grimaçante figure dans une pierre de l’angle ouest sur la rue principale du village : « la carrière » (carrièra en occitan).

(3) La carrière : Rue principale du village (en occitan une rue s’appelle la carrièra)

(4) Le Reignac est le ruisseau qui traverse le village.

Bernard DAVIDOU Sept 1981

 

Premier jour de vacances à Cézac

par Bernard Davidou

Partis la veille de la capitale, ils arrivèrent dans le milieu de la matinée. Quand ils eurent quitté la nationale vingt et qu’après quelques hésitations sur les départementales, ils découvrirent brusquement la vallée du Lendou et ils furent certains d’être arrivés.

Cézac

Tout était comme la lettre du propriétaire le décrivait : Les champs de tournesol dont les grosses fleurs rondes faisaient penser à la photo d’une foule dont les visages regardent tous dans la même direction, les maisons ventrues accrochées aux flancs de la vallée et dont les noms chantaient encore dans leur mémoire de citadins, Cabazac, La Tauche, Prat-mejes, Les Martis, Tré la font, parce que le propriétaire les leur avait donnés comme jalon de leur itinéraire…

Surpris par le changement d’allure de la voiture, le chien jappa réveillant l’aîné qui colla à la vitre des yeux ronds et pleins de sommeil. Il était près de dix heures et la chaleur montait doucement en ce premier jour de vacances.

L’église apparût enfin, coquette dans son écrin de verdure, éclatante de toutes ses pierres colorées par le temps et la mousse. Sur le pont qui enjambe le ruisseau, des enfants avaient posé leurs vélos. Assis sur le parapet, ils interrompirent leur dispute pour regarder passer la voiture dont ils remarquèrent l’immatriculation parisienne.

Après avoir cherché et s’être fait aider deux fois, ils trouvèrent le « gîte rural » dont la clé avaient été confiée au voisin la veille par le propriétaire. Ils prirent possession de ce qui allait devenir leur habitation pendant quatre semaines. C’était une vieille maison quercynoise ventrue, couverte de tuiles canal rouges et aux murs épais. Elle avait abrité, les anciens du village s’en souviennent, plusieurs générations d’honnêtes gens dont la lignée s’était éteinte.

Après en avoir hérité, un lointain parent l’avait sommairement remise en état pour en tirer un petit profit. Ils notèrent avec étonnement la grande cheminée aux lignes simples, l’évier de pierre et les lits de noyer, hauts et étroits coiffés du traditionnel édredon. Les enfants découvrirent la cave sombre et fraîche où le désordre des toiles d’araignées contrastait avec l’alignement des barriques, abandonnées là sous la garde d’une grande cuve et d’un pressoir.

Ca et là dans la maison comme dans ses dépendances, un « calhel » en cuivre, un fer de bœuf, une bêche ou un râteau édenté rappelaient que la maison avait été conçue pour une autre destinée et avait eu une vie qui semblait s’être arrêtée brutalement.

Les parisiens, sans bien comprendre la raison d’être de chacune de leurs découvertes, muets et respectueux, éprouvaient une certaine gêne à investir des lieux aussi étrangers, frais et silencieux. Le chien, qui, inquiet, les suivait pas à pas, indifférent aux sentiments qui les agitaient car dépourvu de leur imagination, promenait sa truffe humide sur toutes ces choses sans retrouver l’odeur des derniers représentants de son espèce ayant occupé les lieux.

C’est après le repas du soir, en rentrant dans leur lit qu’ils les découvrirent: Dans une photographie jaunie des années trente, oubliée au dessus de la porte de leur chambre était un couple de paysans. Le cadre rectangulaire supportait encore une vitre cassée selon la diagonale. Mari et femme étaient représentés en buste de face.

Selon la coutume quercynoise, un rameau de buis était accroché au dessus. Le visage carré de l’homme reflétait la force et l’assurance. Un sourire donnait un peu de chaleur à des traits qui, sans lui, auraient paru durs. Seul un nœud papillon, de circonstance pour la photo, dénotait dans le personnage. La femme était menue et ses traits très fins. L’ensemble de son visage s’harmonisait avec un modeste sourire qui semblait naturel.

Le couple inspirait une impression d’équilibre et de gentillesse et, quoi qu’il sembla fixer le lit qui avait été le sien, il ne paraissait ni étonné ni courroucé d’y voir des étrangers, tout au plus un peu résigné, comme s’ils avaient prévu et admis ce qui arrivait.

Vaincus par la fatigue, les étrangers éteignirent l’électricité, mais dans la lumière froide de la lune qui filtrait à travers les volets mal joints, ils virent longtemps les deux vieux qui souriaient dans leur maison qui s’endormait. Au dehors les cigales l’une après l’autre se taisaient. Les vacances venaient de commencer à Cézac.

Bernard Davidou – Août 1983

 

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