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8 juin-20 juin 1944, la Division Das Reich

D’après Max Hastings, traduit de l’anglais par René Brest,
Pygmalion Gérard Watelet, Paris, 1983.

8 juin 1944

La division SS “Das Reich” quitte Montauban. Elle sera retardée par la Résistance et les bombardements de l’aviation alliée. Les horribles représailles de Tulle et d’Oradour-sur-Glane seront le prix de ce retard qui permit d’éviter une concentration des forces allemandes face aux troupes Alliées.

Insigne 2e SS Panzer Division Das Reich

15 000 hommes, 209 chars et pièces d’artillerie autoportée quittent Montauban. C’est la 2e division cuirassée (Panzer) de la Waffen SS, Das Reich. Elle va entreprendre un mouvement de 725 km qui s’achèvera quinze jours plus tard en Normandie. Le temps pour cette formation d’acquérir une réputation sinistre et de s’inscrire dans l’histoire parmi les plus atroces chapitres de la Seconde Guerre mondiale.

[…]

Dans son histoire officielle de la section française du S.O.E (Spécial Operation Executive : Exécutif des opérations spéciales), le Pr Foot (Doyen des historiens britanniques et américains de la Résistance, ancien officier de renseignement de la brigade des SAS britanniques en 1944) écrivait sur la division Das Reich :

« La quinzaine de jours de retard imposée à un déplacement qui n’en exigeait que trois peut avoir contribué d’une façon décisive au succès de la mise en place par les Alliés d’une tête de pont en Normandie.

Les Allemands furent si malmenés durant leur parcours qu’à leur arrivée sur le front… leur agressivité n’était plus celle du départ… La division Das Reich était tel un cobra qui, ayant agacé ses crocs contre un bâton agité devant lui, aurait considérablement perdu de sa dose de poison. »

D’anciens résistants et agents alliés ont pu oublier, au fil des ans, quelques événements de la Seconde Guerre mondiale. Mais aucun, ni aucune, d’entre eux n’oubliera jusqu’à sa dernière heure la réception de « son message » personnel, envoyé par la radio à Londres le 5 juin 1944.

« La girafe a un long cou », son message, Jacques Poirier le reçut au cœur d’un maquis cantonné dans la solitaire dignité du château de Poujade en surplomb de la vallée de la Dordogne. Depuis quelques mois les Allemands n’exerçaient plus un contrôle aussi attentif sur une grande partie de ce département pour lequel ils se contentaient d’occasionnelles expéditions punitives. Sous le pseudonyme de « Nestor », Poirier, délégué du SOE pour la Dordogne et la Corrèze, était à l’origine des parachutages d’armes au profit de ces milliers de maquisards qui étaient maintenant impatients de s’en servir. Pendant cette nuit du 5 juin et les jours suivants, Poirier sillonna la région à travers bois et collines, donnant cette seule consigne à tous les maquis : « Foutez le maximum de pagaille… »

Le capitaine Marius Guedin, un ancien du 60e RI, était l’un des rares dirigeants de la Résistance en revanche à savoir depuis plusieurs mois ce que ses hommes auraient à faire. Né à Brive-la-Gaillarde, la bien nommée, au pied des contreforts du causse corrézien, il avait été, à son retour en 42 de captivité outre-Rhin, l’un des premiers à tenter de monter un mouvement local de résistance, et à poursuivre une action aussi délicate avec une ténacité cachée derrière un aspect timoré de « père tranquille » à lunettes. Il était en liaison avec des officiers britanniques envoyés dans la région — Jacques Poirier fut le dernier en date. C’est lui encore qui repoussa les propositions des agents envoyés par de Gaulle pour coiffer l’Armée secrète locale.

En juin 44, le chef départemental de cette formation, Vaujour, assurait disposer de 5 000 maquisards et résistants clandestins et de son côté Guedin commandait avec efficacité les opérations sur le terrain. Il était persuadé qu’après le débarquement allié, la division Das Reich se porterait au nord, et traverserait son secteur afin de renforcer la contre-offensive allemande. Dès mars 44, il ordonna à ses hommes de se tenir prêts à se déployer au Jour J, compagnie par compagnie, et de cerner les ponts de la Dordogne, au sud de la Corrèze et au nord du Lot.

Le 6 avril 1944, Adolf Hitler convoqua son état-major pour désigner les unités susceptibles d’être retirées du front russe pour renforcer le dispositif occidental contre l’invasion alliée. C’est ainsi que les 2500 survivants du groupe d’assaut Lammerding, rescapés de l’une des plus redoutables divisions cuirassées de l’Allemagne nazie, reçurent en Russie l’ordre d’abandonner la boue et les inondations, accrues par la fonte des neiges, et d’embarquer dans un train qui, traversant l’Europe, devait les conduire finalement à Tulle, à Oradour-sur-Glane et en Normandie. Abandonnant sur place quelques chars, véhicules et pièces d’artillerie ainsi que des milliers de cadavres sur les marécages glacés du Pripet et de la « poche » de Tcherkassk, ils avaient apprécié cette délivrance et entrepris le périple qui, de cet enfer de la Prusse-Orientale, devait les mener d’un point à l’autre de l’empire du Führer, et maintenant à son extrémité occidentale.

Carte montrant les parcours de la division Das Reich et ses régiments dans le Sud-ouest de la France en mai et juin 1944

En cette cinquième année de guerre, Hitler se faisait des illusions en qualifiant la Das Reich de «vieille division ». Les soldats, à l’instruction autour de Montauban, étaient en majorité composés d’appelés qui auraient fait sourire les «vieux» SS de 1939. Aussi, lorsque Sadi Schneid, jeune Alsacien affecté à la division depuis février à Bordeaux, se plaignit d’un mal de dents, un sous-officier partit d’un gros rire, se souvenant que la Waffen SS d’avant-guerre, légion des surhommes nazis, refusait impitoyablement tout candidat entaché d’une imperfection physique, fût-ce un simple plombage dentaire.

[…]

Néanmoins, en dépit de la médiocre qualité des recrues, malgré de criantes pénuries de carburant, de moyens de transport et d’armement qui entravèrent l’instruction au cours du printemps 44, la Das Reich représentait encore une formidable puissance de feu.

[…]

A cet égard, le général Heinz Bernard Lammerding, commandant la division Das Reich en juin 44, était par excellence un pur produit de la nouvelle aristocratie nazie. Né à Dortmund, ingénieur diplômé, il s’était très tôt converti au national-socialisme. Nommé directeur d’une école d’ingénieurs de SA, il occupa divers postes pour cette organisation jusqu’en 1935, date à laquelle il devint membre des SS sous le n° 247062.

Capitaine du génie dans la Waffen SS au début de la guerre, nommé pendant deux années à l’état-major divisionnaire des Verfügungstruppen (novembre 40 à août 42) il commanda ensuite un régiment d’infanterie. Cette promotion fut suivie d’une courte période à l’état-major d’un corps cuirassé avant que ne lui soit attribué en juin 43 le poste de chef d’état-major du général Von der Bach-Zelewski. (Ce dernier se fit une réputation en menant avec une brutalité incroyable des opérations de nettoyage à l’encontre des partisans lors de la progression allemande en Russie.)

La signature de Lammerding figura sur nombre de documents effroyables ordonnant la destruction totale pour complicité de villes et de villages. A la fin 43 Lammerding prit le commandement des troupes de la Das Reich qui, sur les arrières de cette division, luttaient contre les partisans et, le 25 janvier 44, il fut promu à la tête de la division elle-même. Le 22 mai 44, alors qu’elle tenait garnison à Montauban, il venait de recevoir et de fêter la croix de chevalier pour services rendus en Russie. Il n’avait que trente-huit ans.

[…]

Bien que déjà fort en retard sur son programme, l’entraînement de la Das Reich fut au cours de ce printemps régulièrement interrompu. Les unités de la division durer participer à des ratissages et à des expéditions punitives contre la Résistance qui, de semaine en semaine, intensifiait son harcèlement par le fait de tireurs isolés, de barrages routiers, de sabotages les plus divers et les plus dispersés tout autour du vaste secteur où la division s’était installée, mettant à profit une cinquantaine de casernes et de camps.

Selon Albert Stuckler, la division perdit en mai 44, par l’action des terroristes, une vingtaine d’hommes et une centaine de véhicules. Un jour, dans l’hôtel d’un village proche de Caussade, un soldat fut abattu avec son épouse venue le voir, et un sous-officier fut tué par une rafale de mitraillette en sortant d’un café de Figeac.

Aussi, durant les dernières semaines précédant le Jour J, la Das Reich s’en prit-elle à la Résistance. Les représailles n’eurent pas de commune mesure avec celles effectuées en Russie, mais elles furent, à l’époque, douloureusement ressenties.

Le 2 mai, à 2 km environ de Montpezat-de-Quercy, la patrouille d’un bataillon de chars fut victime d’un tir lors de son entraînement.

Aussitôt les SS s’abattirent sur Montpezat, incendièrent plusieurs maisons, pillèrent sans vergogne et malmenèrent les civils trop lents à se soumettre. Toutes ces journées se soldèrent par un effroyable bilan.

Ainsi, le 11 mai, les Panzergrenadier du Der Führer se livrèrent dans le Lot à une série de ratissages. Vingt-quatre personnes, dont quatre femmes, furent arrêtées à Saint-Céré et déportées ; quarante à Bagnac. A Cardaillac deux femmes furent atteintes par des balles et l’une en mourut. A Lauzes, Mme Moncoutre, une quinquagénaire, et sa fille de vingt ans, Berthe, qui gardaient des moutons furent tuées. A Orniac, tout fut systématiquement pillé.

Le 1er juin, une unité de chars, qui se déplaçait au nord de Caylus, mitrailla six civils à Limogne, un à Cadrieu et deux à Frontenac. Le 2 juin, après le coup de main d’un maquis en rase campagne, vingt-neuf fermes furent incendiées ainsi que le village de Terrou dont les 290 habitants se retrouvèrent sans abri. Le 3 juin, après l’attaque d’un véhicule SS près de Figeac, deux vieillards âgés de soixante-douze et soixante-quatorze ans furent fusillés sur place.

Dans une ferme de Viazac, un village voisin, les SS fusillèrent sans plus de procès six hommes et une femme. Ce n’était pas tout, hélas : l’action la plus meurtrière de la Das Reich, dans ces jours de mai, fut un raid sur Figeac où les Allemands découvrirent dans un repaire de la Résistance 64 fusils, 3 fusils mitrailleurs, 31 pistolets mitrailleurs et un bazooka. La ville paya un prix terrible : plus de mille personnes furent arrêtées et déportées en Allemagne, et quarante et un habitants furent abattus.

Ces opérations effectuées par la Das Reich irritaient cependant l’état-major divisionnaire soucieux de respecter son programme d’instruction.

Les Francs-Tireurs et Partisans communistes (FTP), refusaient toute autorité, y compris celle de de Gaulle. Ses membres souhaitaient que seuls les Français participent à la libération du territoire espérant sans doute que la gloire rejaillirait l’heure venue sur leur parti. Ce sont eux qui par la suite orchestrèrent presque tous les coups de main menés contre la Das Reich dans la région de Montauban au printemps 44, rejetant ouvertement la politique d’attentisme et d’immobilisme pratiquée par l’AS.

A Londres, rien d’autre ne semblait plus essentiel que le Jour J. Aux yeux des gouvernements alliés et des hautes instances militaires, le succès de la résistance résultait des difficultés qu’elle créerait aux Allemands et surtout du retard qu’elle ferait prendre aux mouvements des renforts vers la Normandie. Parmi ces derniers, à l’exception du nord de la France, la 2e Panzerdivision SS représentait la plus redoutable menace à considérer.
[…]

Côté effectifs, à fin mai, on évaluait à 500 000 le nombre des résistants actifs en France, dont 10 000 déjà pourvus d’armes par la section RF dans la région R 5 — englobant la Dordogne, la Corrèze, la Haute-Vienne et la Creuse —, principale zone de combat de la Das Reich, et 9 000 environ dans R 4, au sud-ouest du Lot. On pensait que 16 000 hommes de R 4 et 2500 hommes de R 5 étaient déjà armés par la section F.

[…]

Rares furent les officiers britanniques et français parachutés en France qui firent usage d’une arme sous le coup de la colère, au cours des combats de juin 44. Leurs noms reviendront peu dans l’histoire de la traversée de leurs secteurs par la Das Reich. Quant à comprendre ce qu’était la Résistance au Jour J, et le cheminement de celle-ci, il est essentiel de mieux situer les hommes et les femmes qui la composaient. Si pour ces milliers de résistants, armés de mitraillettes et de grenades Gammon, le Jour J ne fut qu’un commencement, il convient de rappeler que pour les agents du SOE et du BCRA c’était là l’épanouissement de quatre années de labeur, la fin de la période la plus difficile et la plus ingrate de la Résistance.

Hiller, officier de la section française, se trouvait dans le Lot. Cette région, paysage de causses, avec moutons et chênes rabougris, à mi-chemin de la Dordogne et du Tarn, était l’itinéraire direct de la Das Reich vers le nord. Lui-même avait été parachuté en janvier 44 avec Cyril Watney, vingt et un ans, son radio, pour prendre contact avec une organisation socialiste de résistance, appelée Groupes Vény, dont la zone d’influence s’étendait de Marseille et Toulouse au Lot et à Limoges. La mission d’Hiller consistait dans un premier temps à évaluer leur potentiel et à armer les réseaux du Lot.

Il atterrit près du lieu-dit « Les Quatre Routes », aux confins du Lot et commençait à vingt-huit ans une carrière d’agent secret.

Comme bon nombre de leurs camarades, Hiller et Watney furent désorientés et abasourdis en touchant le sol français malgré les effusions du comité d’accueil. Surpris par les phares d’une voiture qui roulait vers eux, ils se jetèrent dans un fossé au moment où elle les dépassait et, à leur grande stupéfaction, ils s’aperçurent que le petit groupe de résistants venus les attendre restait au bord de la route, indifférent à la lueur des phares, mitraillette sous le bras. Les deux Anglais comprirent qu’un gouffre séparait les mesures de sécurité serinées à l’école de formation de Beaulieu de celles appliquées en France. On les conduisit aux Quatre Routes dans une bergerie où ils passèrent leurs premières nuits ; puis Watney fut hébergé dans une maison sûre d’où il pouvait transmettre les renseignements et Hiller commença ses pérégrinations chez les résistants du Lot.

Jean et Marie Verlhac, déjà quadragénaires sous l’Occupation, étaient des résistants légendaires. Jean avait « accueilli » dix-neuf des cinquante parachutages opérés dans la région. Sa femme, une enseignante qui militait depuis des années dans un mouvement syndicaliste, était l’un des cerveaux et le principal moteur de l’extension de la Résistance dans le Lot.

Chez eux Hiller prépara, quelques jours après son arrivée, la charge explosive qu’un résistant déposa dans l’usine d’hélices Ratier à Figeac, et ce fut l’un des plasticages les plus réussis de la section F. Ainsi pendant des semaines, Hiller fut pris en charge par des hommes et des femmes qui l’abritaient au cours de ses déplacements dans la région, facilitant sa tâche, servant d’interprètes auprès des « contacts » après les avoir soigneusement filtrés.

Il passa également plusieurs nuits chez Georges Bru, enseignant lui aussi, à Saint-Céré — personnage trapu, carré, ayant le don d’organiser l’imprévu et d’y pourvoir. Hiller le voyait rentrer chez lui par les nuits d’hiver, glacé jusqu’aux os, matelassé de journaux sous son pardessus, ayant sillonné la région pendant des heures, à cyclomoteur, pour s’occuper de son réseau.

L’admiration d’Hiller pour les résistants ne diminua pas au fil des semaines, mais très vite il s’aperçut que les réseaux étaient moins puissants que Londres ne se le figurait : « Mon optimisme initial s’était envolé. Toute l’organisation était bien plus faible que je ne l’imaginais. » Tandis que se constituaient des dépôts d’armes parachutées il prit également conscience de l’absence d’un plan précis pour leur utilisation : «Tout demeurait flou, comme nos idées sur ce qui arriverait après le Jour J. »

Hiller se heurtait aussi à d’évidentes difficultés dans le maniement des maquis, composés de groupes de jeunes résistants vivant, cachés dans la nature, en hors-la-loi. La plupart étaient des réfractaires au STO et quelques-uns se montraient plus satisfaits d’avoir coupé au travail obligatoire qu’à combattre les Allemands arme au poing. Et en réalité, dans le Lot, les maquis les plus nombreux et les plus actifs étaient ceux des FTP communistes auxquels s’étaient joints bon nombre d’éléments plus ou moins exaltés, las de l’attentisme de l’Armée secrète.

De douze, en janvier 41, le nombre des Groupes Vény dans le Lot était passé à 48 en janvier 42, à 401 en juillet 43 avec 85 maquis, et à 623 en janvier 44 avec 346 maquis. Ils atteignirent leur zénith en juillet 44 après la grande mobilisation du Jour J : 156 AS et 2037 maquisards (opérant comme tels et vivant dans les bois ; les autres ne l’étant qu’à temps partiel).

[…]

La Route

Quelques heures après le débarquement — à l’aube du 6 juin — une multitude d’hommes à pied, en camion, en voiture et à bicyclette s’arma et prit le maquis dans le Lot, la Corrèze et la Dordogne, comme partout ailleurs en France.

Entendant la nouvelle à Souillac, chez le coiffeur, Odette Bach pédala pendant cinquante kilomètres jusqu’à Figeac, folle de joie. Son mari lâcha son emploi de caissier au Crédit Lyonnais et — avec un certificat médical lui permettant de toucher néanmoins ses émoluments — alla rejoindre son groupe.

[…]

En revanche, l’annonce du débarquement parvint au goutte à goutte et de façon désordonnée aux officiers de la Das Reich. Beaucoup de soldats l’apprirent par des civils français, jubilants ou inquiets, dans les rues de Montauban ou dans les villages de leurs cantonnements. A cette nouvelle, les anciens éprouvèrent un soulagement : pour eux, après l’attente et l’incertitude, la bataille décisive avait commencé.

Donc, à l’aube du 8 juin, de longues colonnes de véhicules et de blindés s’ébranlèrent dans un rayon de cinquante kilomètres autour de Montauban. En cahotant dans le petit jour blême elles quittèrent leurs camps et s’engagèrent sur les routes qu’elles défoncèrent dans un grand vacarme de chenilles. Organiser l’ordre de marche de 15000 hommes et de 1400 véhicules n’avait pas été une mince affaire.

Loin derrière le bataillon d’artillerie d’appui direct, celui des canons d’assaut automoteurs, l’état-major de la division et les unités de DCA roulaient deux bataillons de chars qui, bifurquant à Cahors, devaient emprunter la D 940 en direction de Tulle. Naturellement, si lors des manœuvres des détachements du génie avaient suivi les colonnes de blindés et avaient réparé les dégâts occasionnés au bitume des routes, ce raffinement n’était désormais plus de mise.

Sur les chars qui ne devaient pas entrer en action le jour même, deux nourrices, de chacune, 160 litres d’essence, étaient arrimées derrière la tourelle — mesure essentielle vu la précarité du ravitaillement, mais inimaginable en cas d’attaque.

Mais, les heures passant, le soleil, la chaleur, la saleté et la puanteur régnant à l’intérieur des chars devenaient insoutenables. Les chars avançaient bien plus lentement que les éléments légers et devaient faire halte toutes les deux heures pour la pause et les réparations urgentes. Ainsi, à quelques kilomètres à peine de Montauban les équipes d’entretien étaient déjà sur les dents car les axes des patins de chenille lâchaient avec une régularité déconcertante. Bref, cela sautait déjà aux yeux, cette marche d’approche s’annonçait comme un cauchemar pour les équipages.

La division roula tout d’abord sans incident sur la nationale rectiligne, longeant la voie ferrée entre Montauban et Caussade, puis elle entreprit la sinueuse escalade des collines. Le pays découvert se prêtant mal aux embuscades ou au coup de fusil d’un tireur d’élite, les hommes chantaient, décontractés, les uns adossés à leurs armes, les autres agrippés aux ridelles du camion.

La crête gravie, ils aperçurent la route ombragée de platanes glissant vers Cahors, passer sous le grand viaduc ferroviaire et enjamber le Lot avant d’entrer dans la cité médiévale. Cette route était déjà parsemée des cadavres isolés de civils abattus sous des prétextes d’intimidation ou de prévention par l’un ou l’autre des convois qui remontaient vers le nord. Après Cahors, le bataillon éclaireur, le régiment Der Führer, l’artillerie tractée et l’état-major divisionnaire, suivis des unités de soutien, poursuivirent leur route vers Souillac et Brive, plus au nord, tandis que les blindés lourds obliquèrent à l’est vers Figeac et Saint-Céré.

A une heure de distance, par route, le major Dickmann et son 1er bataillon du Der Führer tournèrent à l’ouest vers Gourdon, dans le but de pivoter dans l’est de la Dordogne pour protéger le flanc de la Das Reich en Limousin. C’est à quatorze kilomètres au-delà de Gourdon, près du petit village de Groléjac, que la division allait avoir à livrer son premier combat.

Selon les récits de la Résistance locale qui font état d’une opération menée par « la 3e section, compagnie Rémy du maquis As de Cœur », à sept heures du matin, le 8 juin, Marcel Vidal, maçon et maire de Groléjac, reçut la visite d’un marchand de bois, Victor, l’un des hommes de Guedin, connu pour être un dynamique résistant.

« Les Allemands qui remontent vers la Normandie vont traverser le village, annonça Victor ; et chacun d’entre nous doit faire de son mieux pour les retarder ou les arrêter. » Vidal et Victor allèrent frapper aux portes pour transmettre cet ordre mais tout le monde ne fut pas d’accord. Cela valait-il vraiment la peine ? Quelles représailles exerceraient les Allemands ? Combien seraient-ils, et Victor était-il certain qu’ils ne seraient qu’en camions ?…

Toutefois, l’un après l’autre, les hommes déterrèrent leurs armes et, en discutant avec animation, gagnèrent le vieux pont qui franchit la Dordogne à la sortie nord du village. Marcel Malatrait, boucher de son état et radical-socialiste comme tant de Lotois, prit le commandement. Leur petite troupe comptait deux maquisards de « Soleil » venus d’un bois proche où ils campaient. L’un se posta sur un rocher surplombant la route pour annoncer l’approche de l’ennemi par un coup de feu.

Parenthèse singulière, le revolver de Vidal lui avait été fourni par les Allemands, au titre de maire. Comme la plupart des villageois présents ce matin-là, il possédait aussi un vieux fusil à baïonnette de la guerre de 1914, chaque homme étant en outre pourvu de deux grenades provenant des stocks de la Résistance. Si presque tous avaient servi dans l’armée française (Vidal dans les chasseurs alpins) avant ce jour, aucun cependant n’avait participé à un combat. De leur côté, les deux maquisards n’avaient apporté qu’un seul fusil mitrailleur. Ils étaient donc quinze hommes en tout et se dissimulèrent autour du pont, étroit et court, puis attendirent patiemment, au soleil. Certains portaient l’espèce d’anorak marron adopté par quelques soldats de l’Armée secrète, les autres étaient en bleus de travail et s’étaient coiffés d’un béret, personne n’ayant la moindre idée de ce qui allait advenir.

A 8 h 30 précises claqua le coup de feu de la sentinelle. En tête du bataillon de Panzergrenadier du major Dickmann les half-tracks remontaient l’unique rue du village et négociaient le tournant menant au pont.

Major Dickmann

Aussitôt la poignée de Français ouvrit le feu. Les véhicules allemands stoppèrent net et des fantassins casqués, en tenue bariolée, se dispersèrent en courant pour s’abriter derrière un arbre ou un pan de mur et, peu à peu, entreprirent de débusquer les résistants regroupés autour du pont. Les armes automatiques ripostèrent par rafales aux coup par coup des vieux fusils à culasse mobile. René Lacombe, trente et un ans, qui réparait sa voiture devant chez lui en feignant sottement de ne pas se soucier des intrus, fut tué net par une balle allemande et l’hôtel Jardel, près du pont, touché de plein fouet par un obus, s’enflamma. Quelques civils cherchant à s’échapper par la porte d’entrée furent fauchés comme des lapins dans leur course.

Louis Cauquil, l’un des hommes du pont, tenta alors de le traverser d’un bond tandis que les Allemands avançaient et il fut lui aussi abattu sur la chaussée. Le reste des maquisards, sans songer à leurs grenades, dévalèrent en hâte les berges et se dispersèrent dans les fourrés. Alors le tir cessa. Les Allemands remontèrent dans leurs véhicules, laissant sur place les cadavres des Français et tandis que le convoi franchissait la Dordogne avec peu de pertes, Groléjac retrouva le silence. Seules les flammes vomies par l’hôtel et les corps jalonnant la route témoignaient du drame, geste de défi, spontané et follement téméraire, qui en moins de vingt minutes venait de coûter la vie à cinq résistants et à cinq civils qui n’y étaient pour rien.

Aujourd’hui, près du pont, une plaque rappelle leurs noms avec cette inscription : «C’est ici, le 8 juin 1944, qu’un convoi allemand subit un retard appréciable grâce au sacrifice de ces patriotes. » Le convoi aborda ensuite le petit bourg de Carsac. En franchissant le pont sur la Dordogne il se heurta à un camion transportant cinq résistants stupéfaits. L’un parvint à s’enfuir mais les quatre autres furent tués à bout pourtant.

Dickmann avait prévu de tourner à droite et de suivre la rivière jusqu’à Souillac pour y reprendre la nationale. Comme, le 6 juin, à Carsac, les hommes de Guedin avaient attaqué un avant-poste allemand juste après l’arrivée d’un train blindé qui venait le ravitailler et que trois Français avaient été blessés, la région désormais figurait sur les cartes allemandes comme un foyer de résistance. Cependant les SS de Dickmann se trompèrent un instant de route et empruntèrent, dans le bourg, celle de Sarlat, tirant sur tout ce qui bougeait. Treize personnes furent froidement abattues en quelques minutes, dont un médecin juif réfugié, Pierre Tréfail, un forgeron octogénaire, et un homme qui menait paître ses vaches. Plusieurs maisons furent également incendiées. Se rendant compte de leur erreur, les Allemands disparurent alors vers l’est après avoir fait demi-tour et prirent la route qui longe la rivière.

A Rouffilac, aidés par des civils enthousiastes, les maquisards venaient de dresser une énorme barricade en travers de la route. Le motocycliste ouvrant la marche du convoi fut tué et bien qu’elle eût atteint au bazooka une voiture blindée, la résistance put empêcher les Allemands de passer. Ces derniers tuèrent un maquisard et en blessèrent deux autres que l’on soigna à l’hôpital de Sarlat. Mais, côté civils, il y eut quinze morts. A peine deux kilomètres plus loin les Allemands abattirent deux femmes aux abords de Carlux, puis il rejoignirent la nationale à Souillac, un peu en retard sur l’horaire mais sans autre incident. L’armée d’occupation avait fait payer à l’est de la Dordogne la rançon de la révolte.

On notera que tous les résistants actifs mobilisés ce jour-là dans le Lot appartenaient aux maquis FTP ou étaient sous les ordres de l’Armée secrète de la Corrèze. D’ailleurs les Groupes Vény ignoraient tout simplement la proximité des troupes allemandes et ne l’apprirent que trop tard. George Hiller le confirme :

« Nous n’apprîmes le mouvement de la Das Reich que par le fracas de son avant-garde sur les routes du Lot. A vrai dire, il ne rencontra que peu d’opposition, sauf à Bretenoux, mais les Allemands furent rapidement capables de s’ouvrir là un passage. Deux jours durant on entendit le grondement des voitures blindées sur la route et le crépitement des fermes qui flambaient, en représailles. Les maquis de Dordogne eurent davantage de succès, en raison sans doute de leur détermination très affirmée, mais aussi grâce à un terrain plus propice. »

Mais la tragédie la plus dramatique de la journée devait se dérouler au village de Gabaudet, à quelques kilomètres au sud de Gramat, au cœur du Lot. Parmi le flot de centaines de jeunes gens quittant leurs foyers pour rallier les maquis, un groupe important s’était rassemblé dans une ferme de Gabaudet — en vue, pense-t-on, de rejoindre les FTP commandés par Robert Noireau, dit «colonel Georges ».

Robert Noireau dit Colonel Georges

Celui-ci, apprenant leur arrivée, vint les voir en voiture le soir même et il n’était plus qu’à un kilomètre du village lorsqu’il entendit un feu nourri d’armes automatiques. Par prudence il s’arrêta. Quand le silence se fit enfin et qu’il ne vit rien d’autre que des flammes s’élevant du hameau il entra dans Gabaudet et comprit : une unité inconnue, patrouillant sur le flanc droit de la Das Reich, par des chemins vicinaux, était tombée sur ce rassemblement de futurs résistants qui comprenait un certain nombre de gendarmes. Dix hommes et adolescents, une jeune fille aussi, avaient été abattus sur-le-champ. Quatre-vingts autres, emmenés pour être déportés, furent à leur plus grande surprise relâchés sur la route de Tulle.

Ce fut à la suite de ce drame que les FTP de Noireau exécutèrent un gendarme soupçonné d’avoir prévenu les Allemands.

Sur la nationale 20, où le régiment Der Führer et le bataillon éclaireur progressaient, les hommes de Guedin avaient perdu des heures à scier des arbres et à placer des véhicules en travers de la route, oubliant cette règle capitale que, pour se révéler efficaces, les barricades doivent être doublées d’une puissance de feu pour résister à l’assaut de tout convoi doté de véhicules lourds susceptibles de les enfoncer aisément. Il en fut ainsi avec la Das Reich en ce long après-midi du 8 juin. Certes, les Allemands étaient irrités et agacés, mais pas sérieusement entravés dans leur marche et le groupe d’état-major du Der Führer, y compris son chef, le colonel Stadler, dans sa voiture spéciale, roulait à vitesse de croisière quand il atteignit le petit village de Cressensac, à 16 km au nord du lit de la Dordogne.

Cette pittoresque localité, aux maisons habillées de vigne vierge, autour d’une seule rue principale où montait la poussière sous le soleil de juin, avait été le théâtre d’une échauffourée, le 31 mars, et deux résistants avaient été tués par les Gardes Mobiles de Réserve — ces GMR de Vichy, généralement honnis.

Dans l’après-midi du 8 juin les premières voitures du Der Führer furent donc soudainement accueillies par une rafale aux abords du village qui atteignit plusieurs hommes et provoqua un début d’affolement. Les camions chargés de fantassins s’immobilisèrent au bord de la route et, pendant quelques minutes, les deux adversaires échangèrent un tir nourri sans effet décisif sinon que l’infanterie, à sa grande fureur, se vit clouée sur place.

C’est alors que s’avancèrent en grondant les énormes blindés du bataillon éclaireur, doublant les camions et le groupe de l’état-major, Wulf et ses hommes jubilant au spectacle dès officiers d’infanterie qui, faute de pouvoir ouvrir le chemin au convoi, s’étaient tapis dans le fossé. Puis les blindés pénétrèrent dans le village en arrosant les positions des maquisards à coups de canon et à la mitrailleuse. Un 75 mm Pak s’acharna sur les maisons d’où l’on tirait et parvint à ébrécher le clocher. Après quoi, les résistants se replièrent vers l’est et vers l’ouest, en laissant toutefois quatre morts sur le terrain. De leur côté, les Allemands remontèrent en voiture et reprirent leur progression, précédés cette fois par les half-tracks de Wulf. Il était presque 16 heures.

Cependant, à treize kilomètres au nord, à Noailles, au faîte de la colline qui garde les approches de Brive-la-Gaillarde, un petit groupe d’hommes de la 1re division, 6e compagnie de l’As de Cœur, surveillait les lieux en prêtant l’oreille à la canonnade. Leur chef, le commandant Romain, s’entretenait avec eux lorsqu’il entendit la fusillade à Cressensac. Sautant sur sa petite moto il s’y rendit en toute hâte mais trop tard pour participer à l’action, et faillit se heurter au convoi. Le groupe de Noailles venait d’être renforcé par neuf déserteurs des GMR, beaucoup d’entre eux s’étant enrôlés dans la Résistance depuis le Jour J. Plusieurs de ces gardes mobiles, dont leur chef, un nommé Lelorrain, se trouvaient encore auprès de leur véhicule lorsque leur parvint « un bruit infernal ».

Le premier des blindés de Wulf débouchait sur la crête. Il ouvrit instantanément le feu, atteignant du premier coup Lelor­rain et plusieurs autres. Quelques résistants ripostèrent mais la plupart durent s’éparpiller dans les maisons et les jardins : après seulement trois heures passées au service de la cause des Alliés le chef des GMR agonisait au bord du chemin parmi d’autres Français déjà morts ou mortellement blessés. La longue côte de Brive était ouverte aux Allemands. Toute la soirée, et tard dans la nuit, ils avancèrent lentement, de village en village, chaque unité se livrant au passage à des réflexions ironiques à propos de l’origine des flammes qui léchaient encore les squelettes des maisons et au sujet des débris de chars à bœufs et d’arbres sciés — vestiges de barricades rejetés sur les bas-côtés par les half-tracks.

Mais les maquisards de Guedin pouvaient s’enorgueillir d’avoir contraint la division Das Reich à mettre six heures, au lieu de trois peut-être, pour effectuer les 64 km la séparant de Brive.

Le 9 juin au matin, la 1re section de la 3e compagnie de l’As de Cœur gardait le pont de Bretenoux sous le commandement, ironie du sort, d’un jeune Alsacien, le sergent Frédéric Holtzmann, « Fred » pour ses hommes. Grand, blond, la vingtaine, c’était le type même du garçon susceptible d’être enrégimenté chez les SS s’il n’avait fui son foyer proche de la frontière allemande. Aux petites heures de la matinée était parvenue la nouvelle (probablement par téléphone, des environs de Saint-Céré où la Das Reich venait de passer la nuit) de l’approche d’un convoi ennemi. Tirés de leur lit, beaucoup d’habitants avaient pris le large, se cachant dans la campagne ou dans les bois, tandis que vingt-six maquisards, nantis de fusils et de quelques armes automatiques, s’étaient embusqués autour du pont et sur des toits pour contrôler les accès.

Empruntant la rue principale les premières voitures allemandes abordèrent le pont vers 6 h 30. Deux maquisards envoyés à moto en reconnaissance du côté de Saint-Céré ayant essuyé des coups de feu décrochèrent en vitesse, Mais les résistants retranchés autour du pont ont déclenché à leur tour le tir. C’est le début d’un engagement opiniâtre pendant trois heures pour ouvrir la route. Alerté par les tirs à son PC de Montplaisir, Marius Guedin a dépêché un sous-officier et un détachement pour se rendre compte de la situation. Mais arrivés aux abords de Bretenoux il leur sera impossible d’approcher du pont et ils se contenteront d’observer le combat : les Allemands utilisaient à présent des mortiers et Guedin, ayant rejoint son détachement, jugera lui aussi qu’il n’y avait rien à faire.

Les SS, ayant enfin traversé la Dordogne à gué, attaquaient les maquisards par les flancs et déjà Holtzmann, sévèrement touché, ne pouvait plus bouger. Quant aux autres, il était déjà trop tard pour battre en retraite. Plusieurs maisons et trois voitures allemandes étaient en flammes et dix-huit des vingt-cinq défenseurs du pont venaient de succomber.

A 8 km au nord, à Beaulieu, un bref accrochage avec un autre groupe des hommes de Guedin se solda par trois morts. Quant à la dernière section de la 3e compagnie, embusquée au carrefour de La Graffouillère, encore plus au nord, elle vit les blindés approcher mais n’engagea pas le combat. De sorte que le flanc droit de la Das Reich put entreprendre alors la longue descente vers Tulle sans nouvel incident.

D’après la Résistance les pertes subies par la division SS, entre Montauban et Tulle au cours des 8/9 juin, se sont élevées à plusieurs centaines et beaucoup de témoignages dans la région font état des mêmes chiffres. On sait aussi que le colonel Kreutz fut consterné de découvrir qu’un petit détachement des services de maintenance, demeuré en arrière du convoi pour réparer un véhicule en panne, venait d’être massacré par des maquisards. Cela dit, aucune raison, semble-t-il, ne permet de mettre en doute le bilan d’ensemble des pertes allemandes pendant cette première marche, à savoir : une quinzaine de tués et plus de trente blessés. Du côté français, nous l’avons vu, les morts dépassaient déjà la centaine.

Voici par ailleurs le texte précisant simultanément les instructions du service opérationnel de l’OKW et qui portait sur la situation en Corrèze, en Dordogne et dans le Lot :

« Des rapports sur l’Armée secrète et les actes de terrorisme dans cette région établissent que les actions des maquis atteignent des proportions considérables. Le 66e corps de réserve avec la 2e Panzer SS, qui sont placés sous les ordres du commandement militaire en France, doivent immédiatement passer à la contre-offensive, châtier avec la plus extrême rigueur et de toute leur puissance, sans hésitation. L’issue de ces opérations est de la plus haute importance pour celles engagées à l’ouest.

Dans les régions partiellement infestées il est nécessaire de prendre des mesures d’intimidation envers la population. Il est indispensable de briser l’esprit de celle-ci par des exemples et d’éliminer chez les habitants toute velléité de soutien aux maquis sous quelque forme que ce soit… »

Venant des contreforts du Lot, la nationale descend de façon très prononcée vers Brive-la-Gaillarde, baptisée ainsi pour avoir résisté par elle-même à de nombreux sièges au Moyen Age.

La cité comptait en 1944 trente mille habitants, qui, à l’inverse de beaucoup de Français à l’époque, pouvaient bénéficier des cultures maraîchères et fruitières de son bassin. Ses places et ses artères centrales évoquaient alors davantage la respectabilité et la prospérité que l’art pur mais Brive avait déjà la réputation d’une ville agréable et accueillante.

Au soir du 8 juin donc, l’avant-garde de la Das Reich y pénétra, venant de Noailles. « Brive était comme une ruche » déclara Heinrich Wulf. Dès qu’ils virent poindre le convoi les habitants désertèrent les rues et s’enferment chez eux, non sans regarder par les fentes des volets le plus puissante formation ennemie qu’ils n’avaient jamais vue ferrailler en grondant vers l’Orstkommandastur (Etat major de la place).

Quelques véhicules trahissaient nettement des traces de combats et, tout recouverts de poussière, étaient bondés de soldats en tenue bariolée. Un trophée macabre gisait sur le capot d’un half-track. Il s’agissait de la dépouille du maquisard Maurice Vergne, ramassée à Cressensac sur le bord de la route.
[…]

En conséquence, on délibéra brièvement de la meilleure façon d’employer les éléments de la division ayant le mordant nécessaire pour rétablir l’ordre. Pour l’instant l’état-major divisionnaire — plus de cent hommes et trente véhicules — irait passer la nuit à Tulle et Stuckler, son chef, prendrait langue le lendemain avec le 66e corps de réserve à Clermont-Ferrand. Dans le cas d’incidents majeurs à Tulle (des messages affolés de sa garnison parlaient d’encerclement et de situation de crise), le bataillon éclaireur de Wulf, avec ses blindés et ses canons de 75 mm, serait tout désigné pour venir rapidement à bout des maquisards.

Quant à l’artillerie, à la DCA et aux interminables unités d’arrière-garde, elles camperaient sur la route de Brive à Limoges au fur et à mesure de leur arrivée, le général Lammerding se proposant de superviser lui-même leur disposition sur le terrain. Enfin le régiment Der Führer devait continuer sans attendre sa progression en direction de Limoges. Comme prévu, il se déploierait autour de la ville, afin d’appuyer la garnison locale. Seuls les blindés lourds qui étaient encore loin, et cheminaient pesamment sur la route en lacet au sud de Saint-Céré, rejoindraient un peu plus tard la division.

[…]

Parmi les principaux personnages de ce récit Jean-Jacques Chapou, qui mena l’assaut de Tulle par les FTP, a été tué au combat quelques semaines plus tard.

Le lieutenant Walter Schmald, pris en juillet par les résistants, a été fusillé — certains disent même qu’il eut une mort beaucoup plus atroce.

George Hiller est entré dans la carrière diplomatique, qu’il s’était promis d’embrasser avant la guerre, et a même été ambassadeur de Grande-Bretagne avant sa mort en 1973.

Jacques Poirier et Peter Lake ont reçu et accepté la reddition de Brive en août 44, tandis que George Starr entrait dans Toulouse avec ses maquisards sur les talons des Allemands.

Frayssinet le Gélat 21 mai 1944

FRAYSSINET-LE-GÉLAT est une commune située sur la Thèze et sur l’ancienne RN660 à 32 km au Nord-Ouest de Cahors.

Le 21 mai 1944, la 2e division SS Das Reich – qui allait perpétrer les tueries de Tulle et d’Oradour-sur-Glane – investit le village de Frayssinet-le-Gélat soupçonné d’abriter un important groupe de résistance. Vers 17 heures, deux colonnes venant de Villefranche-du-Périgord traversent le village et s’arrêtent sur la route de Cahors.

A 18 heures 30, une dernière colonne arrivant de Fumel stoppe au cœur du bourg. Tous les hommes sont rassemblés sur la place du village, les lignes téléphoniques sont coupées. Trois femmes sont pendues et onze hommes sont fusillés.

Un monument à la gloire des victimes de la barbarie nazie a été érigé sur la place du village, avec comme épitaphe : Aux martyrs de la barbarie nazie – 21 mai 1944, Souvenez vous

Le 21 mai 1944, vers 17 heures, deux colonnes allemandes venant de Villefranche-du-Périgord et La Thèze traversent Frayssinet et vont s’arrêter sur la route de Cahors à quelques centaines de mètres du bourg.

A 18 h 30, une troisième colonne arrive de Fumel, où à Lacapelle, à Lassalle, ils avaient déjà semé la terreur.

Les camions à peine arrêtés, des soldats sautent et se précipitent dans les maisons qu’ils fouillent méticuleusement. Le tambour passe, intimant aux hommes l’ordre de se rendre sur la place, sans délai.

La ligne téléphonique est immédiatement coupée, les poteaux renversés par les automitrailleuses, les isolateurs descendus à coups de mousqueton. Les hommes du village, bras en l’air, sont fouillés, certains brutalement battus. Les briquets, les couteaux sont confisqués. Puis commence la vérification des identités.

A ce moment, un coup de feu retentit. Il est parti de la maison Lugan, dans laquelle un groupe de soldats allemands essaie de pénétrer. Un soldat tombe. S’agit-il d’une mise en scène ou est-il réellement touché ? Aussitôt, les allemands se ruent dans les maisons. Femmes, enfants, vieillards vont rejoindre les hommes. Les maisons sont pillées (postes, vélos sont chargés sur les camions. C’est à ce moment que la maison Lugan, complètement vidée, est incendiée).

Les mitrailleuses sont braquées sur la population qui est gardée sur la place par des centaines de soldats allemands, l’arme au poing. Les civilisateurs de Pétain suspendent une corde à la console électrique de la maison Delord, en face le Monument aux Morts. Cette corde est passée au cou de Mme Agathe Pail­hès, une femme de 80 ans !  Les enfants sont conduits dans l’église.

Le porte-parole des brutes nazis s’écrie :

« Une femme a tué un Allemand. Si, dans dix minutes, la coupable n’est pas dénoncée, vous êtes tous morts. » Personne ne savait. Tout le monde se taisait. Seule, Yvonne Vidilles, une pauvre malade, continuait à parler.

Mme Wagner, l’institutrice, femme d’un G.M.R. milicien, s’avance et dit aux allemands : « Prenez-la. Elle a des armes chez elle. » Yvonne Vidilles, par les cheveux, est amenée chez elle et abattue à coups de revolver.

Pendant ce temps, Mme Agathe Pailhès est pendue, puis traînée, et finalement jetée dans les flammes. Un groupe de quelques soldats vient montrer à un officier deux revolvers et des balles qui avaient été trouvés chez Bariéty, mouchard officiel. Bariéty s’avance, montre les papiers et rejoint sa place !

L’interprète hurle : « Il devait y avoir, ce soir, à Frayssinet, une réunion de terroristes. Vous le savez. Si vous ne le dites pas, vous êtes tous fusillés. » (Il n’y avait pas, à Frayssinet, un seul Maquis !)

Les soldats allemands font alors un tri parmi les hommes. Une vingtaine sont dési­gnés, séparés de la foule et placés devant la maison Delord. Neuf seront relâ­chés. Les deux nièces de Mme Pailhès, Juliette Balet et Marguerite Badourès, sont pendues.

Dix hommes, choisis parmi les plus beaux, sont désignés. La population, qui était rassemblée autour du Monument aux Morts, est forcée de se rap­procher de l’église pour assister au massacre. Quelques hommes essaient d’intervenir, mais ils sont battus.

Vers 21 heures, cinq par cinq, les otages sont amenés à côté de l’église, et. presque à bout portant, cinq mousquetons et deux mitraillettes tuent !

Les cinq premiers : Mourgues Gaston, 51 ans ; Verlhac Georges, 23 ans ; Mourgues Guy, 19 ans ; Coudre Edmond, 23 ans ; Lemaître Henri, 21 ans. Les cinq autres : Musqui Elisée, 31 ans ; Delmas Edouard, 40 ans ; Marmier Gaston, 20 ans ; Soulié Gabriel, 40 ans ; Mandés da Cougna Joaquim, 30 ans.

Musqui qui, au gré des soldats allemands ne se pressait pas pour aller se placer devant les camarades morts, reçut un coup de crosse dans le dos. Tous sont morts très courageusement. Dans l’intervalle des deux fusillades, Georges Lafon tente de s’enfuir, tombe à 150 mètres ; son cadavre est mutilé : crâne enfoncé, yeux arrachés.

Les hommes sont morts depuis quelques minutes à peine lorsque, sans que personne ne puisse dire d’où il arrive, Wagner, le G.M.R. milicien, est au gar­de-à-vous, devant l’officier allemand, avec lequel, ensuite, il discute. Il lui offre même des cigarettes !

Il s’avance vers le « tas » des morts qu’il regarde en souriant sadiquement. Les femmes et les enfants doivent alors rentrer après être passés devant leurs morts vers lesquels ils ne peuvent même pas se pencher : il y a la menace des coups de crosse.

Les hommes, 52 sur 64, vont enterrer les victimes. A ce moment-là, Wagner parlemente avec l’officier allemand, et son beau-père Borie avec toute sa famille rentre chez lui. Vers 22 heures, les assassinés sont mis sur une charrette qui les porte au cimetière où ils sont d’abord fouillés. On leur prend tout : alliances, portefeuilles, montres. Le cimetière est cerné par une centaine de soldats allemands qui, de temps à autre, tirent des coups de mitraillette.

Sous menace de mort, la fosse doit être creusée en deux heures, dans l’obs­curité, sans parler, sans pleurer. A minuit, les cadavres sont ensevelis dans la fosse commune. Les survivants sont enfermés dans l’église jusqu’au lendemain 10 heures.

Pendant la nuit, le pillage des maisons abandonnées (beaucoup de femmes et d’enfants ont passé la nuit dans les bois) se poursuit. Tous les objets de valeur : bijoux, cuir, linge, etc., et beaucoup de provisions sont volés. La Croix-Rouge est dévalisée. Les colis destinés aux prisonniers, qui avaient été préparés le dimanche après-midi, sont ouverts.

Un certain nombre d’officiers allemands passent la nuit chez Wagner, à la maison d’école. Borie, père de l’institutrice, est aussi présent. Et là, c’est l’orgie avec les provisions volées. La femme Wagner s’en vantait le lendemain.

Le lundi 22 mai, à 10 h 30 départ du dernier camion allemand. Ordre avait été donné, sous menace d’avoir à faire disparatre les traces de sang, d’éteindre l’incendie, et, surtout défense d’aller au cimetière.

Nous devons à la vérité de dire qu’une personne s’est offerte, pour remplacer les otages. C’était mal connaitre les soldats allemands car depuis quelques mois, Frayssinet sentait que des mouchards travaillaient. Nous apporterons les preuves formelles, le moment venu.

Il y avait, dans ce village paisible, trois mouchards : Wagner, sa femme et Bariéty. Wagner, sa femme et Bariéty ont expié leur crime. La justice du Maquis est passée[i].

Frayssinet-le-Gélat, 1er nov. 1944, Etienne Verlhac, père de Georges, fusillé.

Extrait de Ombres et Espérances en Quercy, R. Picard et J. Chaussade, Les Editions de la Bouriane, Gourdon.

PS : Dans cette reprise du texte, le mot « boche » a été volontairement remplacé par « allemand » ou bien « soldat allemand »

Selon Guy Penaud, dans son ouvrage La “Das Reich”, p. 99, (La Lauze, 2005) : Le capitaine SS Otto Erich Kahn (à l’origine du massacre) sera condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Bordeaux, le 15 février 1949, pour le massacre perpétué à Frayssinet-le-Gélat.

[i] Selon Gilbert Verdier, dans Ma résistance (2003) pp. 150 et 151 : « Dès que la nouvelle du martyre de Frayssinet-le-Gélat fut connue et, avec elle, l’ignominieuse conduite du couple W., le tribunal clandestin F.T.P. décida de leur extermination. L’équipe de sécurité en fut chargée. Pourtant cette mission ne fut que partiellement remplie : W. n’était pas à l’école quand nous avons procédé à l’arrestation de son épouse. Avait-il rejoint son cantonnement ? Il n’allait pas tarder à revenir dans le secteur, sans doute informé de ce qui était arrivé à sa femme. Et là, il fut repéré par un groupe de maquisards établi dans la contrée, arrêté et exécuté à son tour. ».

 

La collégiale Saint Martin

Édifice de style gothique qui abrite des tapisseries flamandes d’exception, la collégiale Saint-Martin fait référence à son constructeur le cardinal Pierre des Prés (vers 1280-1361).

La publication consacrée à cet imposant édifice présente les tapisseries flamandes illustrant des épisodes de la vie de Saint Martin, tissées pour l’église vers 1519-1524 et qui ont été restaurées en 2016.

Visite : Tous les jours, du 01/04 au 30/09, de 8 h à 18 h ; du 01/10 au 31/12, de 9 h à 18 h. Visite libre gratuite ou possibilité de visite guidée sur réservation. Collégiale Saint-Martin. Avenue du cardinal Des Prés, 82270 Montpezat-de-Quercy. Tél. 05 63 02 05 55 (Office de Tourismecontact@tourisme-montpezat-de-quercy.com

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Texte : Emmanuel Moureau  Photographies : Claude Moureau
Graphisme : Jérôme Soleil Graphiste  Édition : édicausse  Causse de Pasturat – 46090 Arcambal 05 65 31 44 00

Le fantôme de Belcastel

A Roland et Marie-Pierre BAUDEL, en espérant que ceci les amusera et ne les empêchera pas de bien dormir dans leur belle maison de Belcastel bâtie sur l’emplacement du château, et peut-être du souterrain ...

Je suis né en 1170, dans le château que mes ancêtres avaient bâti sur le bord du causse de Cézac, au milieu de cette vallée qui tire son nom du lin qui y était cultivé et dont la générosité et le débit des sources comme la Canal, en permettaient l’industrie.
Notre vallée du lendou est magnifique, bien plus belle que sa riche et prétentieuse voisine de la barguelonne. Le matin le soleil l’envahit progressivement depuis Lhospitalet jusqu’à Lascabannes.

Il réveille dans sa progression toutes les bâtisses accrochées à ses flancs, Rigambert, Cabazac, La Tauche, Auzonne, Prat Mégiés, Trélafont, l’église de Cézac et enfin Belcastel, m’autorisant ainsi chaque matin, depuis plus de huit siècles que dure la malédiction qui a fait de moi un fantôme, à regagner le souterrain pour me reposer parmi les « tataragnes (1) » et les « mirguettes (2) » qui l’habitent.
Le soir, il assombrit Lascabanes, caresse Marot puis Clément qui lui fait face, s’attarde un peu plus longuement sur la façade est-ouest de Bonnac et éteint les hauteurs de Belcastel, me contraignant ainsi à une nouvelle nuit d’errance parmi les genièvriers les chênes et les « pétarelles (3) » de notre quercy blanc.

Vous n’ avez jamais vu mon suaire transparent ni senti le courant d’air glaçial qui m’accompagne car je ne veux pas effrayer le voyageur nocturne ou les enfants, mais dans la pluie ou le vent, les « ratopenados (4) » ou les « goupils (5) ) s’enfuient à mon approche.
Notre château a disparu, mais le souvenir de sa beauté se perpétue dans le nom actuel du lieu-dit de « Belcastel ».
Ma jeunesse, comme celle de ceux de ma condition, était insouciante et oisive, faite de courses folles à cheval sur le causse ou dans la vallée, de fêtes et de bals ou d’intrigues et rivalités entre les petits seigneurs du voisinage.

Rien ne me prédisposait au malheur avant ce jour où je rencontrai celle qui m’était destinée et que je n’aurais jamais dû quitter.
Rien ne me prédisposait non plus au bonheur qui en fût l’origine et que je n’avais peut-être pas mérité puisque je l’ai perdue.
Aussi longtemps que durera la malédiction qui me frappe, chaque nuit je serai condamné à errer dans ces bois et ces landes, dans le vent le froid ou la pluie, et je me souviendrai avec une émotion immense qui m’amène encore, huit siècles plus tard, au bord des larmes, de ce jour de printemps de notre première rencontre.

Le soir embaumait des parfums des fruitiers en fleurs. Je m’étais enivré de vitesse et mes compagnons, que j’avais distancés, avaient abandonné la course pour laisser souffler leur cheval, me laissant seul dans l’une des nombreuses combes qui, des deux côtés de la vallée, se terminent par une source qui grignote le calcaire du causse qui la surplombe. Je ne me souviens plus du nom de celle où je me trouvais, combe grande, de miquel ou leylou, qu’importe, seul m’est resté le souvenir de la fille qui devait occuper mes pensées et devenir ma seule raison d’être durant tout l’été qui a suivi.

Au premier regard, tout autre que moi aurait reconnu un des nombreux pèlerins de Saint Jacques qui, avec leur gourde, coquille et bâton traversent notre vallée pour reprendre leur route sur le causse de Boisse vers le sud et aurait passé son chemin après lui avoir donné une obole et fait le signe de la croix. Je ne vis que son visage et ses grands yeux mais le sort qu’ils me lancèrent fût tellement puissant qu’il opère encore. Pendant les six mois que dura ce printemps, plus rien ne compta, je perdis mes amis dont les courses vaines ou la conversation ne m’intéressaient plus, je ne vis mes parents qu’à l’occasion des repas irréguliers que la nécessité de mon âge et mon tempérament me contraignaient à prendre.
Je me désaltérais à la source de la combe où ma dame avait élu domicile et je dormais le plus souvent sous le couvert des grands chênes qui lui servaient de toit. Notre bonheur fût immense mais aveugle car, au cours de cet été 1189, l’histoire continuait sa marche.
Après la prise de Jérusalem deux ans auparavant par Saladin, le pape avait ordonné à notre roi et deux autres de la chrétienté de mener la troisième croisade (Philippe Auguste, Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion) pour libérer les lieux saints, secourir l’orient chrétien contre l’envahisseur infidèle.

La guerre était la seule raison d’être de tous les jeunes de ma caste et la foi notre étendard.
Nous en parlions tous les jours, enfants nous y jouions, adolescents nous nous entraînions en rêvant de batailles, d’honneurs et de butin.
Notre éducation, notre conditionnement familial et social quotidien faisaient des jeunes nobles désargentés dont j’étais des martyrs en puissance pour qui mourir pour les lieux saints ou convertir des sarrasins au fil de l’épée avaient valeur de rédemption.
L’été était hélas fini mais je ne le savais pas encore. Dans l’enthousiasme de mes dix-neuf ans, avec mes compagnons, je décidai de me croiser et partir défendre le peuple de Dieu.

Mon Père, comme ses pairs du voisinage, s’endetta pour m’équiper et accepta de recevoir au château et veiller sur ma dulcinée jusqu’à mon retour. Après bien des pleurs et des serments, je partis pour l’Orient un matin de septembre me joindre à Godefroi de Bouillon.
Ma Mère m’embrassa, mon Père me bénit en me recommandant de faire honneur à notre lignée. Je vis la guerre et les Sarrasins, je fus au siège d’Acre en 1191 et nous prîmes la ville. Nous égorgeâmes beaucoup d’infidèles, des grands, des petits, des gras, des maigres, des courageux qui nous insultaient et se défendaient jusqu’à leur dernier souffle, des lâches qui nous suppliaient de les épargner en faisant le signe de la croix du Christ ou nous promettaient de l’argent ou des femmes.

Je ne fus ni plus ni moins cruel que mes compagnons, j’étais un soldat sûr de la justesse de notre cause : Tuer un infidèle ne pouvait que plaire à Dieu puisque le pape l’avait ordonné. Les sarrasins étaient aussi valeureux et cruels au combat que nous et leur mépris de la mort me fascinait: Comment peut-on être aussi fanatique alors qu’on est dans l’erreur ? Peu après, trahi par un guide sarrasin félon, je fus gravement blessé dans une embuscade et fait prisonnier. Laissé pour mort par mes geôliers avant qu’ils ne m’achèvent comme tous mes compagnons d’infortune, je dus de survivre quelques temps à la pitié d’une femme qui pansa sommairement mes plaies et me fit boire.

C’était une pauvre vieille qui vivait à l’écart des autres infidèles. Tout en la méprisant ils semblaient lui reconnaître certains pouvoirs et la redouter. Elle me faisait penser à ces folles qui existent dans nos villages et sont capable de guérir une brûlure en soufflant dessus ou voir l’avenir dans le vol d’un oiseau ou les lignes de la main.
Les soins, qu’elle me prodiguait sans répondre aux questions que j’essayais de lui poser avec les quelques mots que j’avais acquis de sa langue, me prolongèrent la vie de quelques jours et ses potions m’évitèrent de trop souffrir.
Un jour enfin elle parla: « Pourquoi as-tu quitté ta vallée et ta femme pour venir porter le malheur et le feu dans mon pays, Chrétien ? Sais-tu que tu as un fils qui commence à marcher? ». Après avoir réalisé pleinement le bonheur de savoir que j’étais père, j’essayais de répondre avec difficulté.

Malgré mes efforts pour lui expliquer notre religion et ma mission sacrée, elle ne dit plus rien ce jour-là et continua à laver mes plaies en silence.
Ce n’est que quelques jours plus tard qu’elle répondit « Chrétien, ton Dieu et le mien ne font qu’un. Il condamne la guerre et la cruauté. Les hommes se servent de la religion pour assouvir leur passion du pouvoir ou de l’argent. Comprends-tu cela Chrétien ? Ton pape à Rome est aussi mauvais que nos molhas ».

De jour en jour, malgré les soins de la vieille femme, je m’affaiblissais et ses onguents étaient impuissants à enrayer la mauvaise odeur que dégageaient mes plaies. Je sus que je ne reverrai plus le lendou ni Belcastel ni ma femme ni mon fils dans ce monde. Je me consolais cependant en pensant les retrouver dans le royaume de Dieu.
Quelques jours plus tard, un petit groupe d’infidèles vint dans la maison de la vieille femme. Après quelques chuchotements, il se fit un grand silence puis j’entendis la pauvre femme hurler d’un cri atroce et prolongé. M’étant approché pour lui porter secours, je vis, allongé sur le sol de la pièce, le corps d’un garçon de quinze ans environ. L’enfant était beau et son visage apaisé par la mort aurait pu donner l’impression de sourire, si l’on avait caché la large plaie sanglante du flanc gauche.

Je compris que les sarrasins venaient de lui apporter le corps de son fils, qui avait été victime de mes compagnons. A travers ses larmes, elle me vit et, le visage déformé par la douleur et la haine, elle me maudit : « Tu vas mourir, Chrétien, tu le sais comme moi, tes os resteront dans notre terre à jamais. Ton âme reviendra dans ta vallée mais sera condamnée à errer toutes les nuits tant que les chrétiens et les musulmans n’auront pas fait la paix ».
Depuis cette époque, et pour longtemps encore, si j’en juge par l’actualité, la malédiction de la vieille femme m’empêche de trouver le repos auprès des miens. Je continue cependant à espérer en Dieu car elle m’a appris que l’amour la tolérance et le pardon peuvent exister entre tous les hommes sur cette terre.

(1) tataragne = araignée en occitan. Le jus de tataragne pilée avec de la bave de « gropial » (crapaud), rentrait dans la fabrication de nombreux remèdes.
(2) mirguette = rat des champs, en occitan, qui habite les infractuosités, et donc les souterrains.
(3) pétarelles = genêts en occitan. A ne pas confondre avec les pimporelles, petites fleurs qui ne se montrent qu’aux amoureux, d’où l’expression de l’époque « aller aux pimporelles » qui peut être traduite par « aller aux fraises » en français contemporain.
(4) goupil = ancien nom commun du renard en vieux français.
(5) ratopenados = chauve-souris en occitan.

Bernard DAVIDOU Octobre 2001

 

L’enfant du Blagour

Devant elle, la Borrèze coule, abondante, généreuse. Marguerite, contourne le gouffre profond et large du Blagour qui la terrifie. Sa couleur vert émeraude l’hypnotise, à chaque passage, elle craint d’être engloutie dans les fonds profonds du gouffre.

D’un pied leste, elle descend la pente de la source de la Castinière. Le murmure de l’eau chante à ses oreilles. Des branchages, doucement, langoureusement, voguent sur l’eau, le lit de la rivière est tapi de verdure. Les bosquets de cornouillers et de sureaux noirs sur le rivage sont touffus, épais, si elle y entrait, si elle s’y cachait ! elle serait si bien à l’abri des regards, sous la fraîcheur des branchages.

Il lui suffirait d’attendre, ne plus rien entendre, ne plus rien voir, simplement contempler cette eau voyageuse, calme et sereine. Mais Marguerite sait que tout cela lui est interdit, ce n’est qu’un rêve.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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Si elle est là dans ce cadre merveilleux, ce n’est pas pour le plaisir d’une promenade insouciante comme font les grandes dames reçues au Moulin du maître.

Si elle est là, au bord de cette rivière enchanteresse, où, l’eau est claire et limpide, cette eau qui la berce et lui fait oublier son chagrin, c’est pour emplir ses deux seaux et les ramener, sans en perdre une précieuse goutte, au Moulin du Blagour.

Malgré tout, descendre à la corvée d’eau, pour elle, est toujours un grand plaisir.

Elle sait qu’elle pourra, malgré le travail, grappiller quelques précieuses minutes de liberté, rien qu’à elle, loin des regards des autres serviteurs, loin de la grosse Mathilde qui ne la quitte pas des yeux et dont la main est si leste lorsqu’elle n’est pas rapide à la tâche.

Elle sait qu’elle pourra s’abreuver à satiété de la lente descente de la rivière, s’imaginer au fil de l’eau tel un minuscule fétu de paille, voguer et valser, insouciante.

Mais elle sait aussi qu’il lui faudra repartir, chargée de ces énormes seaux de bois si lourds, emplis de cette eau souveraine, les amener à la cuisine pour Angéle la cuisinière, et reprendre son service. A dix ans, elle a déjà un long passé de travailleuse.

Placée par ses parents au Moulin depuis ses six ans, elle a nourri poules, canards, oies et les imposants dindons qui la terrorisaient. Au fil des jours, les travaux se sont enchaînés plus durs, plus longs les uns après les autres.

Elle a appris à être à la disposition des maîtres du lever au coucher du soleil en échange de la nourriture, d’une vieille robe retaillée dans celle d’une servante, d’une paire de sabots et d’un sac de grain à chaque saison pour ses parents.

C’est sa vie, servir, travailler loin des siens pour le Vicomte de Turenne à qui appartiennent les terres. Sa mère, une fois par mois, vient la voir en se rendant à la foire de Souillac, sur le seul âne qu’ils possèdent ; elle n’hésite jamais à faire un grand détour des Malherbes au Blagour pour embrasser sa fille, sa petite, sa dernière d’une longue fratrie. Mais combien de ses enfants sont morts, si jeunes, de faim, de maladie ? Seul l’aîné demeure à la ferme pour les aider, le seul qui héritera de ce maigre lopin de terre, dont il deviendra comme son père, son grand-père et ses aïeuls, l’esclave devant s’acquitter des lourds impôts royaux.

Leurs terres de Malherbes qu’ils labourent, appartiennent aux abbés de Souillac. Il faut assurer la corvée, leur donner des journées de labeur, leur porter le grain pour la Saint Julien, économiser les écus d’or à donner encore pour la Sainte André sans oublier d’amener la volaille à Noël et ainsi s’acquitter des redevances exigibles par les riches abbés, qui vivent dans la magnificence et non comme de simples pécheurs.

Marguerite égrène ses maigres souvenirs en remontant vers le moulin, un frisson la parcourt. Noël 1574, c’était, il y a quelques semaines, elle se souvient de la chaleur du feu de la cheminée, du retour de la messe de minuit où ses sabots de bois claqués sur la terre gelée. Puis,de fil en aiguille, lui reviennent en mémoire, les histoires racontées par son aïeule à la veillée, le soir au coin du feu, elle était si enfantou mais ces paroles l’ont marquées à jamais.

Sa grand-mère lui contait des histoires de loup rodant le soir au fond des combes profondes, des loups qui hurlaient à la lune, quand le vent soufflait si fort, des loups qui s’approchaient des maisons, qui entraient dans les bergeries et choisissaient leur proie parmi le maigre troupeau.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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N’a-t-on pas dit qu’à Borréze, un enfanceau fut arraché du berceau par une louve ? Pourvu qu’elle ne croise jamais ces yeux jaunes fendus, cette mâchoire carnassière, quand elle garde les quelques chèvres de Maître Maure sur les hauteurs de la Chapelle Haute.

A chaque fois, elle prend bien garde de ne pas s’asseoir trop prés des fourrés de chèvrefeuille et de prunelliers, de peur d’être happée par une bête malfaisante.Sortant de sa rêverie, elle arrive enfin au Moulin, quelle effervescence ! une vraie ruche !

Hommes, femmes, enfants, courent en tous sens. Malgré le froid vif du dehors en ce mois de février, la sueur perle au front de chacun.Il leur faut obéir aux ordres, courir et ne rien oublier, demain est un grand jour, jour d’épousailles de Jeantou, fils de Jean Maure, maître du Blagour et de Pétronille.

Le mariage sera célébré à la paroisse de Reyrevignes, lieu de naissance de la jeune épousée mais la fête aura lieu au Moulin. Marguerite attend avec impatience ce moment, une noce ! Pensez-donc !

Il y a eu tant et tant de misères ces dernières années, tant de hameaux abandonnés, tant de maisons fermées, la grande peste a tuée de si nombreux villageois. Un mariage c’est une grande joie et un grand espoir d’avoir de la descendance, de ne pas voir sa lignée s’éteindre.

C’est aussi la promesse de manger pour une fois à sa faim, d’oublier les ventres vides, de ne pas les entendre gronder. Maître Maure montrera sa richesse à la future belle-famille de Jeantou. Rots, viandes et poissons seront apprêtés avec grand soin par Angèle et les servantes en cuisine, trois jours de liesse et de bombance, où l’on chantera et dansera jusque tard dans la nuit.

Les odeurs qui envahissent déjà les cuisines font saliver Marguerite.Elle se précipite dans la cuisine, pose ses lourds seaux d’eau, espérant pouvoir chaparder un peu de pain sorti du four, la douce mie fond déjà dans sa bouche. Mais c’est sans compter sur la vigilance de Mathilde, qui, malgré l’excitation qui règne dans la cuisine, a les yeux partout, et ne rate jamais l’occasion de rabrouer Marguerite.

La petite, alors qu’elle saisit une miche de pain odorante, sent une rude poigne s’abattre sur son épaule :
– Que fais-tu là, fainéante ? Va me chercher de l’eau au ruisseau, j’en ai grand besoin pour nettoyer et faire briller la salle de réception choisie par le Maître, le puits ne suffit pas, et nul besoin de gâcher une eau si claire pour laver les sols. Allez, va, souillon !

Oh ! si elle pouvait, elle étranglerait cette vieille chipie qui l’a prise en grippe dés le premier jour. On dit que Mathilde n’aime pas les enfants, qu’elle n’a jamais convolé en justes noces mais que les colporteurs qui passent dans les villages ne la laissent pas indifférentes ; on dit aussi que la Mathilde a tant de fois utilisée de l’herbe à la rue pour faire disparaître de son ventre l’enfant qui poussait.

Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls anette.sourzac@wanadoo.fr

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Marguerite reprend vaillamment ses récipients en bois pesants et redescend vers la rivière. Alors qu’elle plonge le premier dans l’eau limpide, elle entend un étrange bruit, là, venant des fourrés de noisetiers. Des pas font craquer les feuilles d’automne qui tapissent le sous bois.

Elle sent une présence, elle devine un regard posé sur ses gestes. S’agit-il d’une bête sauvage qu’elle aurait surprise ? Les bêtes s’abreuvent à l’aube ? où peut-être est-ce une bête blessée ? Peut-être même un loup ?

Déjà, elle ôte ses sabots de bois pour les claquer l’un contre l’autre, espérant que le bruit ferait fuir l’animal sauvage. Marguerite frémit et repense à toutes ces histoires racontées, d’enfant esseulé, dévoré ; ou du mauvais génie sorti tout droit du gouffre de Blagour, si profond.

Ne le voit-on pas, à certaines périodes, rejeter de grandes gerbes d’eau à plusieurs mètres de haut, tandis que les paysans du Boulet voient eux leur source se tarir brusquement !

Quelle diablerie peut-il bien se cacher dans les profondeurs de ce gouffre ? Elle a peur mais malgré son effroi, elle scrute les buissons, elle aperçoit une ombre. Marguerite ne fait plus un geste, tétanisée, son esprit est gourd, ses jambes paralysées. Elle est là, inerte, fixant du regard les arbustes.

A travers les branchages, elle distingue maintenant une masse sombre, puis, tout à coup, alors que l’esprit lui revient, alors qu’elle s’apprête à s’enfuir en hurlant, une main se pose sur son épaule, son cœur bat la chamade, ça y est, sa dernière heure est venue, elle va être emportée dans les ténèbres à jamais.

Mais, cette main ne la tire pas de force vers les sous bois, non, cette main est posée là doucement sur son épaule, en se retournant, elle découvre une main d’enfant pas plus grande que la sienne. Marguerite est nez à nez non pas avec une sorcière ou un démon de l’enfer mais face à un tout jeune garçon aussi terrorisé qu’elle.

De sa main libre, il pose un doigt sur sa bouche :
– Chut ! ne crie pas, je t’en prie.

Marguerite dévisage l’enfant qu’elle voit enfin, en pleine lumière. Ses joues portent des traces noires de suie, ses genoux sont écorchés, sa tignasse blonde en bataille :
– Mais qui es-tu ? Je ne t’ai jamais vu ici au moulin, pourquoi te caches-tu ?
– Chut ! ne dis rien, je t’en prie, je suis Antonin de Bourzolles, je me suis enfui, ne sais-tu rien ? N’as-tu pas vu la fumée monter dans le ciel à l’horizon ?
– Non, que se passe-t-il ? De quel enfer reviens-tu, noir de fumée ?
– Oui, il s’agit bien de l’enfer, j’étais à Souillac avec les troupes de Baron de Gourdon.

Mon père a choisi son camp, nous sommes de la Nouvelle Religion, nous n’acceptons plus d’être saignés par ces nobles et ces prêtres qui bafouent le Seigneur. Ils paradent et dilapident en cérémonies majestueuses ce que nous arrivons si difficilement par notre labeur à arracher à la terre.

Hein ! tu es de la Prétendue Nouvelle Religion ?

-Ne crains rien, je ne te ferai aucun mal, je ne suis pas fier du tout d’avoir vu tout ce que mes yeux ont vu. Certains ont pillé l’abbaye, excédés par les razzias menées par vous les catholiques. Durant l’échauffourée, des souillagais se sont réfugiés dans l’église Saint Martin, un des lieutenants du Vicomte de Turenne, pris de folie, a donné l’ordre de mettre le feu à la poudre placée sous un pilier du beffroi. C’est horrible, les gens criaient, hurlaient. Je n’ai plus vu mon père, je me suis sauvé, je ne pouvais plus supporter de voir tant de morts, de blessés, les hommes s’enivraient du sang de leurs victimes, jamais, je n’ai voulu cela, je te le jure.

-Souillac brûle ! vous avez attaqué Souillac mais qu’avons-nous fait, nous les catholiques pour mériter pareille haine et semblable châtiment ? N’aimons-nous pas le même Dieu ? N’implorons-nous pas le même Christ ?

– Pardonne les miens, j’ai tellement honte.
– Les catholiques vont vouloir venger leurs morts, dés que vos troupes auront rejoint Gourdon et Turenne, vous, de Bourzolles allez être à la merci des nôtres, tu dois te cacher, ne retourne pas chez toi.
– Me cacher ? Mais ou ? Comment survivre et pourquoi ? Mon père a du tomber, blessé, est-il encore de ce monde ? Et ma mère ? Qui la protégera maintenant ?

Marguerite découvre devant elle, un enfant, triste, abattu, vulnérable. Elle, qui subit, chaque jour, l’injustice, la méchanceté, qui est impuissante face à ces adultes sans cœur à qui elle doit obéissance, ne doit-elle pas aider ce gamin entraîné dans cette guerre ?

– Ecoute, Antonin, ne perd pas courage, ta mère va avoir besoin de toi et de tes bras pour survivre, je vais t’aider et te cacher. Quand je garde les chèvres là haut sur les hauteurs, j’ai bien le temps et crois moi, des cachettes, j’en connais plus d’une, même si je ne les ai pas toutes visitées, je connais les entrées, personne ne monte là haut, à part quelques genévriers et des chênes, rien ne pousse. Tu verras, tu seras en sécurité, tu attendras. Au moulin, tout se sait, je te donnerai des nouvelles des tiens.

Demain, c’est la noce du fils du Maître, les invités sont de Reyrevignes où beaucoup de protestants vivent, j’écouterai et je te dirai.

– Qui es-tu, fille si courageuse de m’aider, moi le parpaillot ?

– Je suis Marguerite des Malherbes, j’ai été placé par mes parents trop pauvres pour me nourrir. Mais je ne leur en veux pas, j’attends, je me prépare et un jour, je m’en suis fait la promesse, je m’enfuirai, je partirai de ce maudit moulin où je n’existe pour personne. Allez, viens, assez parlé, cache-toi dans les fourrés, je porte ces seaux en cuisine et je viens te rejoindre, il y a tant de va et vient aujourd’hui que personne ne remarquera mon absence, je dois simplement éviter de croiser le chemin de la grosse Mathilde.

Antonin se terre dans les bosquets, il suit du regard Marguerite qui s’éloigne sur le chemin de la berge. Peut-il lui faire confiance ? Elle est catholique, il est protestant, aura-t-elle pitié de lui, dont les siens n’ont montré aucune clémence envers ceux de son église ? Mais quel autre choix a-t-il ? Il est si fatigué, des images le hantent, les cris des insurgés raisonnent sans fin dans sa pauvre tête.

Comment arrivera-t-il à oublier tout ça ? Et son père ? Où est-il ? S’il est vivant, le cherche-t-il ? Dans la matinée, profitant de l’effervescence, Marguerite rejoint Antonin. Il est au même endroit, recroquevillé, endormi.

– Antonin, Antonin, c’est moi, Marguerite, n’aie pas peur ; tiens, j’ai réussi à prendre une miche de pain, mange, tu en as besoin.

Antonin se saisit de la tourte encore chaude et en arrache des morceaux qu’il avale goulûment. Marguerite est rassurée, si grande faim montre l’appétit qu’Antonin a pour continuer à vivre malgré les épreuves qu’il vient de traverser.

– Suis-moi, Antonin, nous allons monter cette colline, je t’emmène à la « grotte de la roche percée », tu y seras à l’abri et je t’y rejoindrai dés que je pourrai.

Les deux enfants empruntent le chemin tracé par les sabots des chèvres, à mi-hauteur, ils contemplent la vallée. Les champs de chanvre nus, leurs sillons bruns hachés de pierres blanches, couvrent la plaine. Au-dessus de Souillac, des volutes de fumée noire montent encore dans le ciel.

Marguerite presse Antonin, le tocsin des églises sonne. Elle prend un petit sentier vers la gauche. Antonin découvre l’entrée de la grotte, il y pénètre.

– N’as tu pas peur, Antonin ?
– A part, une bête sauvage venue s’y réfugier, nous ne trouverons rien d’autre, ne t’inquiète pas, répond-t-il.
– Ne crains-tu pas un démon ou une diablerie ?
– Tu écoutes trop les sornettes des calottés, Marguerite, ils vous tiennent dans l’ignorance et la crainte pour mieux vous asservir. Ne crains rien, je te dis, viens.

Antonin s’enfonce dans la grotte, l’entrée est grande, il contourne quelques rochers.
–Voilà, je serai bien ici, je t’attendrai Marguerite.

A cet instant, quelques jappements s’échappent des jupes de Marguerite.
– Qu’est ce que c’est ? demande Antonin sur la défensive.
– N’aies pas peur, Antonin, regarde.

Marguerite soulève son caraco. Dissimulé dans les plis de ses vêtements, apparaissent deux yeux marron et une truffe, un petit chiot lui lèche les mains.

– J’ai crains que tu ne t’ennuies, seul ici, que de mauvaises pensées te viennent. Regarde le, je l’ai appelé « Sans Foi » parce quelle que soit la main qui la caresse au moulin, huguenote ou catholique, il est heureux, il jappe, se retourne, tend ses petites pattes et son ventre aux caresses ; il est sevré, il te tiendra compagnie et te préviendra en cas de danger, même s’il ne peut pas encore te défendre, il te protégera.

– Je n’ai besoin de personne pour me défendre, je sais me battre, je ne suis pas un lâche, répond Antonin, vexé.
– Je sais tout cela, Antonin, mais face à des hommes armés, que feras-tu ?

Antonin baisse les yeux, Marguerite pose sa main sur sa joue :
-Personne ne vient jamais ici, il faut attendre et tu pourras rejoindre Bourzolles ensuite.

Marguerite redescend par le sentier escarpé, sa longue jupe s’accroche aux bosquets épineux. En arrivant au moulin, elle butte sur Mathilde, celle-ci la suit des yeux, un moment, soupçonneuse.

– D’où viens-tu ? Crois-tu que l’heure est à baguenauder et te promener comme une princesse, cours en cuisine aider Angèle qui ne sait plus où donner de la tête.

Docile, Marguerite rejoint la cuisine. Des grosses marmites ventrues fument, chuintant dans l’âtre. Angèle a les joues si rouges qu’on la dirait prête à exploser. Des marmitons courent en tout sens, les lingères passent les bras chargés de belles nappes blanches, odorantes de lavande.

Des commis de marchands venus de Souillac déchargent les vivres et victuailles qui ne sont pas produits à la ferme : vins de Bordeaux, quelques rares épices et gâteries, dragées qui seront présentés pour montrer la richesse du Maître.

Marguerite surprend leur conversation :
-Tout est en feu !
-Des morts, des blessés !
-L’église Saint Martin est détruite !
-Il faut nous venger !
-Les Huguenots sont repartis chez eux, les bras chargés de morts !
-Qu’ils brûlent en enfer !

Marguerite épluche les légumes et ne perd pas une miette des informations qu’elle récolte. Les hommes sont en colère, leurs paroles pleines de fiel et de vengeance.

Quand trouveront-ils la paix ? S’ils apprenaient qu’elle cache un traître à leur cause, quel sort leur réserveraient-ils ? Que deviendrait-elle ? Mais peut-elle trahir Antonin ?

Au cœur de l’après midi, après s’être rassasiée d’une soupe et d’un quignon de pain dur, Marguerite profite d’un moment d’accalmie pour disparaître discrètement. Avant de prendre le sentier menant à la rivière, elle s’assure que Mathilde n’est pas dans les parages. Son instinct lui souffle de se méfier de cette mégère.

Elle escalade la colline, une cruche d’eau sous le bras, mais arrivée sur les hauteurs du plateau, alors qu’elle se hisse en s’accrochant d’une main aux rochers, elle découvre à hauteur de ses yeux, deux pieds chaussés de sabots, un bas de robe qu’elle reconnaît immédiatement, c’est la jupe de Mathilde.

La méchante femme la fixe du regard, bras à la taille, le regard mauvais.
Marguerite tremble, quel mensonge inventer pour expliquer sa présence ici, loin du moulin ? Heureusement, pour mieux s’agripper aux rochers, elle a déposé sa cruche d’eau dans les herbes, pourvu que Mathilde ne la découvre pas.

-Que fais-tu là, fainéante ? Retourne au moulin tout de suite avant que je ne trouve une branche de noisetier et que je t’en fouette pour te raviver les sangs.

Marguerite ne dit mot, heureuse de s’en sortir si facilement, elle descend le sentier à vive allure. Impossible pour elle maintenant d’échapper à la vigilance de Mathilde.

Pourvu que « Sans Foi » ait averti Antonin de la présence de Mathilde. La journée passe en d’innombrables corvées : amener du bois, frotter les parquets, nettoyer les étables, nourrir les bêtes. Les conversations ne bruissent que des événements de Souillac. D’heure en heure, les informations les plus folles circulent. On dit que les protestants en se repliant ont abattu toutes les croix des chemins.

Certains parlent de s’armer et de poursuivre ces mécréants. Maître Maure est inquiet, le mariage pourra-t-il avoir lieu ? Pourront-ils se rendre à Reyrevignes sans craindre d’être attaqués ? La nuit tombe vite en février, obligeant chacun à rejoindre son lit à l’heure des poules.

Seul, le Maître peut s’offrir le luxe de brûler une chandelle que l’on aperçoit vacillante à travers le carreau des fenêtres en verre grossier du moulin. Dans l’étable, dans la chaleur des bêtes, les servantes dorment sur un matelas commun de paille. Marguerite peine à s’endormir malgré sa fatigue. Elle imagine Antonin, sans nouvelle, seul dans sa grotte, sans rien à boire ni à manger.

La pensée de « Sans Foi » aux côtés du jeune garçon l’aide à trouver enfin le sommeil. Demain, à l’aube, elle montera là haut et tant pis si elle est punie ou battue. Le jour pointe, le coq vient juste de chanter, le froid est vif, Marguerite sort du moulin, sur la pointe des pieds. Sa cape de drap noir se fond dans le paysage.

Elle arrive au plateau à bout de souffle, les joues rouges, elle entre dans la grotte :
-Antonin, Antonin, montre-toi, c’est moi, Marguerite.

Le garçon s’approche, suivi de « Sans Foi ».
-Excuse-moi, je n’ai pas pu venir hier.
-Mais si, tu es venue, hier, j’ai trouvé ce sac avec des pommes, des noix, un morceau de lard, du pain et cette cruche d’eau à l’entrée de la grotte, c’est bien toi qui as déposé ces provisions ?

Marguerite reconnaît la cruche d’eau, c’est celle qu’elle a abandonnée hier dans les fourrés et ce sac porte la marque du moulin.

Quelqu’un au moulin est au courant de la présence du fugitif caché dans la grotte, mon Dieu ! Mais ce quelqu’un est prêt à aider le fuyard qui s’y cache, il lui a laissé de quoi se ravitailler. Mais qui cela peut-il être ?

La seule personne que Marguerite ait vue, c’est Mathilde. Mathilde saurait-elle quelque chose ? Aurait-elle compris ? Va-t-elle les dénoncer ? Pourquoi ce sac de nourriture ? Peut-être voulait-elle voir si quelqu’un le prenait ? C’est un piège !

Marguerite fait part de ses réflexions à Antonin.
-Mais non, Marguerite, tu te fais des idées, si cette personne voulait me dénoncer, je serai déjà prisonnier, je te dis que cette personne veut aider les fuyards, je ne dois pas être le seul à me cacher et avoir besoin d’aide. Ne t’inquiète pas, notre foi se propage, nous avons beaucoup d’amis.

Tout en parlant, Antonin caresse la roche, du bout des doigts, il suit un sillon creusé dans la veine.
-Qu’est ce que c’est ? demande Marguerite.
-C’est un cœur à l’envers que j’ai gravé pour m’occuper les mains et marquer ainsi mon passage, c’est un signe de reconnaissance entre nous, les protestants.

Marguerite à son tour suit de son doigt le sillon tracé. Antonin ne dit rien, il saisit les deux cailloux dont il s’est servi pour marquer la roche. Il frappe, à petits coups précis et réguliers, il trace un cœur à l’endroit pointe en bas auprès du premier cœur :
-Celui là est pour toi, Marguerite, le cœur des catholiques, parce que tu m’as aidé et que jamais je ne t’oublierai.
-Ce sont nos cœurs, Antonin, nos deux cœurs, l’un à côté de l’autre pour toujours, jamais rien ni personne ne pourra les effacer.

Lentement, Marguerite se lève, elle descend vers le moulin sans se retourner, laissant Antonin, songeur face aux deux cœurs gravés. Marguerite est prise par la frénésie des préparatifs du mariage, la matinée suffit à peine à finir les dernières tâches.

Le cortège de la noce se met en route, le marié en tête, marchant sous les quolibets et plaisanteries, la lente procession se rend à pied à Reyrevignes. Un attelage tiré par un mulet les suit, de longs branchages d’épineux entremêlés à quelques rubans le décorent. Dans le convoi, Marguerite aperçoit Mathilde mais elle évite son regard qu’elle sent peser sur elle.

Arrivés à la paroisse Sainte Madeleine de Reyrevignes, les invités entrent dans l’église. A l’autel, la mariée attend son futur époux, agenouillée devant la piéta. Le fiancé s’agenouille à côté de sa promise.

Le prêtre prononce les paroles sacrées unissant Jeantou et Pétronille, promis depuis leur enfance l’un à l’autre, devant leurs parents, parrain et marraine. La mère de la mariée est décédée en couches depuis de longues années.

Le prêtre inscrit dans le registre de la paroisse la date du mariage, les noms des mariés, parrain et marraine, puis, il fait signer les témoins. Seul, Maturin Roux, le parrain du marié signe de son nom. Les autres tracent leurs initiales sous la mention écrite par le prêtre : « n’ont pas signé pour ne savoir ».

Marguerite s’approche du registre, elle n’a jamais vu de lettres tracées, elle trouve cela très joli. Maître Maure lance quelques écus devant le porche de l’église, les enfants se précipitent, Marguerite en saisit un qu’elle tient fermement dans son poing serré. Le cortège repart vers le moulin, les chants, la cornemuse et le pipeau les accompagnent.

Les mariés arrivent au moulin dans la carriole sous les vivats. Les tables sont mises, la soupe est servie dans des assiettes en faïence bleue sur de belles nappes brodées blanches. Marguerite sert les invités, les plats se suivent. Les convives rient et chantent.

Elle a grande faim, elle attend avec impatience le moment où à leur tour les serviteurs pourront se restaurer et profiter des largesses du maître en ce jour de noces.

Marguerite dérobe une cuisse dodue de poulet, deux fromages de brebis, elle les place dans un foulard qu’elle s’empresse d’emmener à Antonin. Arrivée à la grotte cachée, elle déballe son festin devant Antonin, ravi. « Sans Foi » lui lèche les doigts quémandant l’os de ce merveilleux morceau de poulet. Marguerite rit et s’amuse des pantomimes du chiot.

Elle se sent si légère aujourd’hui malgré le travail fourni, c’est jour de fête et de bombance, demain encore ils mangeront à leur faim.

Antonin la regarde la mine austère.
-Quel dommage que tu ne puisses pas te joindre à nous, nous aurions ri et dansé ? lui dit-elle.
-Quelle histoire pour une simple union ! quelle perte de temps et quelles idioties que de se trémousser ainsi au son de la musique !

-Tu n’aimes pas danser, rire et t’amuser, Antonin ? Tu aurais du voir comme « la béluge » nous a fait rire de ses histoires !
-Tout cela est bien inutile, nous sommes ici sur terre par la grâce du Seigneur pour travailler, prier et ne pas gâcher notre temps précieux en bêtises.

Marguerite ne dit rien, décontenancée par la mine sévère d’Antonin.
Elle sort, d’une poche de sa jupe, la pièce ramassée sur le parvis de l’église.
-Tiens, Antonin, c’est pour toi, tu pourras acheter une indulgence et te faire pardonner tes péchés.

J’ai bien regardé, l’écu n’est pas rogné.
-Sacrilège, crie Antonin, en jetant la pièce, seule la foi sauve.
Marguerite ne comprend pas les réactions de son ami, sont-ils si différents ?
Comment pourraient-ils s’aimer alors qu’ils ne partagent pas les mêmes façons de penser ?

Les deux cœurs sur la pierre, pourquoi Antonin les a-t-il gravé ? La jeune fille se lève et quitte la grotte sans un regard pour Antonin. Triste et amer, elle prend le petit chemin qui la ramènera au Moulin. Soudain, elle est happée par une main qui la tire vers les buissons. Elle a juste le temps de pousser un cri avant qu’une main ferme lui couvre la bouche. Mais, l’étreinte se desserre, elle se retourne brusquement, le cœur battant, à ses pieds, étalée de tout son long, gît Mathilde.

Antonin l’a assommée :
-Je ne pouvais pas supporter de te voir partir en colère après moi, Marguerite ; j’ai voulu te rattraper quand j’ai aperçu cette femme qui levait la main sur toi, j’ai vu rouge, j’ai pris un bâton et je l’ai frappée.

Malgré ces fortes émotions, Marguerite est heureuse qu’Antonin l’ait suivie pour se réconcilier et surtout l’ait sauvée de cette mégère.
-Antonin, tu crois qu’elle est morte ? Mon Dieu ! qu’allons nous faire ?
-Ne t’inquiète pas, Marguerite, regarde, elle ouvre déjà les yeux, elle est simplement assommée. Tu la connais ?
-Oui, c’est la terrible Mathilde, je l’ai surprise, hier, à nous épier. Maintenant, elle sait, elle va nous dénoncer, qu’allons-nous devenir ?

Mathilde se tient la tête, un léger filet de sang coule le long de sa tempe :
-Ah ! misère ! tu n’y es pas allé de main morte ! ça m’apprendra à vouloir aider les autres ! Tu es là, toi, coquine ! dit-elle, en regardant Marguerite.

Marguerite devient livide à la pensée qu’elle la reconnaisse et la nomme, elle devine que Mathilde n’aura aucune indulgence pour elle et qu’elle tient sa vie et celle d’Antonin entre ses mains. Marguerite se jette aux pieds de Mathilde :

-Marguerite, pitié ! pitié ! ne dénonce pas Antonin, c’est encore un enfant !
-Ah ! Mademoiselle avec ses grands airs, réclame clémence ; Mademoiselle se croit au-dessus des autres, trop belle pour servir. Sournoise ! croyais-tu pouvoir échapper à ma vigilance ? Tes ruses, je les connais par cœur, moi aussi, j’ai été enfant, placée comme servante à l’âge où on a encore besoin de la douceur des bras de sa mère, à l’âge où on peut à peine traîner les lourds seaux, à l’âge où on tremble d’effroi, le soir sous sa maigre couverture. Qui a eu pitié de moi ? Personne !

-Ne faites pas de mal à Marguerite, c’est moi, le fautif, je suis Antonin de Bourzolles et…
-Je sais qui tu es, mon garçon, je t’ai cherché, crois-moi dans toutes les grottes, les forêts, les taillis à des lieux alentours.
-Mais pourquoi me cherchez-vous ? Si vous pensiez que je me cachais ici, pourquoi ne pas m’avoir dénoncé ?
-Moi ! vendre un des nôtres ! pour qui me prends-tu ? Une traîtresse, une félonne ?
-Comment Mathilde ? Vous êtes de la Nouvelle Religion ? s’écrie Marguerite.
-Bien sûr, petite, je vais au temple avec les autres, je n’ai rien dit pour ne pas perdre ma place,

Maître Maure m’aurait jetée dehors mais j’ai trop vu de vilenies faites par les « razés », ils pensent plus à s’amuser et s’enrichir qu’à prier. Isaac, le colporteur de dentelles m’a longuement expliqué la bible et j’ai choisi. Je connais le père d’Antonin et c’est lui qui m’a demandé de retrouver son fils, il l’avait vu s’enfuir, les yeux hagards comme fou.

-Mon père ! mon père est vivant ?
-Oui, petit, avec quelques autres, ils ont réussis à s’enfuir, emportant morts et blessés. Nous avons enterré quelques-uns uns des nôtres au lieu dit, « les trois pierres », qu’ils reposent en paix !
-Où est mon père ?
-Il se cache à Turenne, le temps que les souillagais oublient leur colère. Que Dieu fasse que l’on vive en paix, chacun libre de vivre sa foi au grand jour. Et toi ? Marguerite, ne vas pas nous donner !
-Je n’ai pas trahi Antonin, pourquoi irai-je vous dénoncer ?
-Parce que tu ne m’aimes pas !

Marguerite rougit, détourne le regard, ah ! c’est vrai qu’elle n’aime pas Mathilde et rien ne la fera revenir à de meilleurs sentiments pour elle.

-Marguerite, notre absence va se remarquer, on va nous appeler, nous chercher, il faut redescendre. Allez, hâte-toi, bougonne Mathilde.
-Antonin, que va-t-il devenir ?
-Ne t’inquiète pas pour lui, je veux prévenir les nôtres, ce soir, il sera près de son père à Turenne, à l’abri ; allez, dépêche-toi, lambine.

D’une main vigoureuse, Mathilde empoigne l’enfant qui n’a que le temps de se retourner.
Antonin lui crie :
-Je reviendrai, je te le promets.

De ce jour, Marguerite a appris la patience, elle guette sans fin le long chemin qui mène au Moulin, espérant en chaque visiteur, mendiant, colporteur ou prêcheur, reconnaître Antonin.

Elle flâne sur le bord de la rivière, rêvant, que d’un bosquet, surgisse son ami.
Souvent, elle monte le chemin escarpé jusqu’à la grotte, doucement elle passe son doigt sur les cœurs gravés dans la pierre, songeant à la promesse d’Antonin.

Mathilde est restée dure et sans pitié pour elle, sachant quel secret les lie l’une à l’autre, l’une servante de la Nouvelle Religion, l’autre aidant un fuyard.
Marguerite a attendu des jours et des jours, il n’est jamais venu.
Alors, seule, elle a décidé de tenir sa promesse.

Un matin, elle s’est levée, elle a pris quelques effets dans un morceau de toile qu’elle a noué. Sans se retourner, elle est allée sur le grand chemin qui la mènera à Turenne. A quelques mètres derrière elle, un grand chien noir, fidèle, la suit :
-En route, « Sans Foi », nous retrouverons Antonin.

Sylvie STAUB   Raconteuse d’histoires

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Les illustrations sont d’ Annette SOURZAC La font trouvée 19600 Nespouls  anette.sourzac@wanadoo.fr

La couasne de Floirac

La couasne de Floirac (1) forme un chenal localisé en rive gauche de la Dordogne, large d’environ 30 m, séparant le lit majeur de la terrasse de Floirac ; elle est dominée par la petite falaise supportant le château de Pech d’Agudes.

Ce chenal, en communication avec la Dordogne par un étroit goulet, peut être remonté en barque sur environ 150 m. Dans le prolongement du chenal, un lit très envasé, quasiment à sec une grande partie de l’année, se prolonge jusqu’à proximité du moulin de Bascle. En étiage un léger courant issu d’une source pérenne (Q ~ 5 à 10 l/s) alimente le chenal ; d’autres sources de moindre importance, dont la grotte-source (2) (Q <0,5 l/s), jalonnent la falaise.

La falaise supportant la terrasse de Floirac entaille les marnes et les calcaires jurassiques (Toarcien, Aalénien et Bajocien). Elle est affectée de multiples diaclases et failles dont les directions principales sont : N 70° E et NS. Schéma de l’environnement de la couasne de Floirac Le long de la falaise surplombant la couasne on observe de nombreuses cavités dont les principales sont la grotte du Port-Vieux et la grotte-source.

En étiage, la profondeur de la couasne est très difficile à évaluer à cause des irrégularités du fond et de l’abondance des algues et autres encombrements (troncs d’arbres etc…) du chenal. Elle avoisine une profondeur moyenne d’environ 1 m. A une trentaine de mètres en amont de la grotte de Port-Vieux, un seuil rocheux forme un haut fond proche de quelques décimètres de la surface.

Environnement géologique

La couasne de Floirac est située dans un contexte géologique particulièrement intéressant, elle se localise dans deux unités géologiques très contrastées : Les alluvions de la basse plaine de la vallée de la Dordogne et les calcaires jurassiques formant la base du causse de Gramat.

Les alluvions de la vallée de la Dordogne.

La Dordogne, dans son parcours quercynois, coule au fond d’une vallée (altitude de 85 m au Roc à 125 m en amont de Gintrac) encaissée et très pittoresque. De Puybrun à Souillac, la rivière développe de vastes méandres dont la rive concave est dominée par de hautes falaises entaillant profondément les calcaires du Jurassique.

couasne_floirac

Les terrasses étagées, généralement localisées sur le lobe des méandres, supportent des alluvions fertiles distribuées sur trois niveaux d’accumulation : la basse plaine, la moyenne terrasse et la haute terrasse. L’épaisseur totale des alluvions de la basse plaine est de 7 à 8 m en aval (secteur de Souillac), elle dépasse localement 10 m vers Pinsac (12,5 m au sondage de Baussone), 10 m au Pont de Carennac pour atteindre exceptionnellement 20 m à l’ancienne gravière du Pont de Floirac.

Les formations jurassiques

Le Toarcien forme l’ensemble des pentes boisées ou herbacées qui séparent la falaise domérienne de la corniche des causses de Gramat et de Martel. Au voisinage de la vallée de la Dordogne, le sommet du Toarcien consolidé de bancs calcaires, forme falaise et le contact avec l’unité supérieure (Formation d’Autoire : Aalénien-Bajocien) peut se localiser une dizaine de mètres au-dessus du pied de la corniche du Causse. La partie supérieure du Toarcien, qui voit l’apparition de faciès carbonatés est bien visible, elle arme la base de la falaise au voisinage de la source de la couasne. Sur ces marnes reposent ensuite un ensemble à majorité calcaire où des Pleydellia apparaissent dès la base : au Moulin de Bascle.

L’Aalénien (formation d’Autoire, membre de La Toulzanie (3)) affleure vers la base de la falaise entre la grotte source et le moulin de Bascle. Cet ensemble est identique à celui décrit à la coupe de La Poujade (Loubressac) montre, reposant sur le Toarcien, 5 à 6 m de calcaires roux, bioclastiques à oncolites de plus en plus fréquents vers le sommet, surmontés par 8 à 10 m de dolomies macrocristallines à rognons de silex bruns. Une surface ravinée, parfois soulignée par un niveau à géodes (calcite et quartz bipyramidés) limite cet ensemble au sommet.

Le Bajocien (formation d’Autoire, membres de Calvignac et du Pech Affamat (3)) forme les grandes falaises, en rive droite et en rive gauche de la vallée de la Dordogne, entre Gluges et St.-Denis-lès-Martel. Il forme un affleurement remarquable entre la fontaine de Briance et La Croix de Mirandol. Coupe géologique de la couasne de Floirac

ORIGINALITE ET HYPOTHESE DE FORMATION DE LA COUASNE

coupe_floirac

La couasne constitue le témoin d’un ancien bras de la Dordogne qui isolait l’île de la Borgne des coteaux jurassiques et qui s’étirait entre le pont suspendu d’Ourjac et le Pech d’Agudes. L’examen des anciens cadastres et des photographies aériennes prises à quelques décennies d’intervalles, fait apparaître des changements notables, à l’échelle humaine, de la morphologie de la basse plaine de la vallée de la Dordogne.

Le lit majeur du fleuve occupe l’ensemble de la basse plaine. Les alluvions très épaisses, que nous estimons à 6 à 8 m dans la couasne, atteignent près de 20 mètres d’épaisseur en amont de Vayrac. Cet alluvionnement de la basse plaine masque presque complètement le substratum jurassique, on l’observe seulement au seuil de Copeyre (le rocher coupé), quelques kilomètres en aval de la couasne et il s’agit certainement d’un ancien méandre recoupé.

La Dordogne, à cette époque, contournait par le SE le rocher sur lequel est construit le château de Foussac et parcourrait la plaine entre les Vacants et le bourg de Floirac. Les couasnes de la vallée de la Dordogne constituent des reliquats de bras divagants de la Dordogne dans sa vaste plaine alluviale. Elles se forment par obstruction d’un bras de la rivière ; des végétaux arrachés aux berges, des levées graveleuses déplacées par les crues ou des effondrements rocheux sont à l’origine des ces obstructions qui peuvent être permanentes ou temporaires. « Généralement, cet abandon d’un bras de la rivière est lié à l’abaissement d’un seuil, par déplacement de sédiments dans un autre bras qui va devenir par-là le lit principal » (4) .

Parfois, les obstructions isolent le chenal du lit vif de la Dordogne, on est alors en présence d’une mare d’eau stagnante désignée bras-mort. En étiage, la couasne de Floirac est principalement alimentée par une source, issue vraisemblablement de la nappe aquifère des alluvions de la basse plaine, et dans une moindre mesure, par les écoulements du karst jurassique, dont certains sont bien visibles en longeant la falaise bordière.

(1) Couasne : ce mot est utilisé dans la vallée de la Dordogne pour désigner un chenal abandonné aux eaux souvent stagnantes (bras-mort).
(2) CARRIERE M. (1962) - Spéléologie de la commune de Floirac. Spélunca n° 2, p. 39-40.
(3) PELISSIE T. (1982) - Le Causse jurassique de Limogne-en-Quercy: stratigraphie - sédimentologie - structure. Thèse doct. 3ème cycle, Univ. de Toulouse.
(4) Carrière M. communication orale

Jean LARTIGAUT, l’Historien du Quercy

Jean Lartigaut était né en 1925 à Montauban où son père, originaire du Bazadais et officier de cavalerie, tenait alors garnison. Sa mère, née de Camy-Gozon, appartenait à une très ancienne famille quercynoise établie en Bouriane, au château du Vigan. Il fit ses études secondaires au collège des Jésuites de Sarlat qui lui inculquèrent notamment les vertus de la discipline et le goût de l’Histoire.

En août 1944, il s’engage au 3ème régiment de hussards avec lequel il fait campagne jusqu’à la fin des hostilités. En 1947, après un passage à l’Ecole spéciale militaire interarmes, il est nommé aspirant. Promu sous-lieutenant en 1948 et lieutenant en 1950, il est volontaire pour servir dans la Légion étrangère et rejoint le 2ème REI. En 1954, après deux longs séjours en Indochine, il rentre en France pour être affecté au 126ème RI de Brive. En 1956 il quitte le service actif et en 1957 il est promu capitaine de réserve (il sera nommé chef de bataillon de réserve en 1965). Titulaire de la croix de guerre des TOE avec quatre citations, il a été décoré de la Légion d’honneur en 1955.

C’est donc en 1954, à son retour d’Extrême-Orient, que Jean Lartigaut épouse Guillemette de Valon, descendante d’une illustre famille du Quercy, qui lui donnera cinq enfants. Il quitte l’uniforme trois ans plus tard pour résider définitivement à Pontcirq et seconder son épouse dans la gestion du domaine de Labastidette.

Madame Lartigaut sut accepter avec philosophie la nouvelle vocation de son époux : la recherche historique. Vocation née lors de ses études à Sarlat, attisée par la passion de la lecture et la découverte de riches archives familiales 1. Sa rencontre avec Louis d’Alauzier fut déterminante 2. Celui qui devait devenir son “guide” l’initie à la paléographie et au dépouillement méthodique des Archives. D’emblée le néophyte s’enthousiasme pour le Moyen Age, avec une prédilection pour les XIVe et XVe siècles, se plongeant dans les minutes notariales et disséquant toutes les sources utilisables. L’occupation du sol, l’origine des seigneuries, l’organisation des réseaux paroissiaux, autant de sujets qui stimulent son insatiable curiosité. Tout naturellement il oriente ses investigations vers le repeuplement du Quercy après les malheurs de la guerre de Cent Ans, faisant sienne “l’immense peine des hommes”, celle de ces laboureurs qui furent les humbles artisans de la reconstruction de nos campagnes.

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Jean Lartigaut entre Louis d’Alauzier (à gauche) et le Professeur Michel Labrousse lors du Congrès de la Fédération régionale des Sociétés Savantes – Cahors, 1977. (Archives S.E.L.)

En 1978, sous la direction de Philippe Wolff, il soutient à l’Université de Toulouse-Le Mirail sa thèse de doctorat sur “Les Campagnes du Quercy après la guerre de Cent Ans”. Cette œuvre majeure, publiée avec le concours du CNRS, attire aussitôt l’attention des médiévistes sur ses travaux et lui vaut, en 1980, le second prix Gobert de l’Académie des Inscriptions créé, doit-on le rappeler, pour “couronner le travail le plus savant et le plus profond sur l’Histoire de France”.

Il serait difficile d’énumérer tous les congrès, colloques ou journées d’études auxquels il a activement participé, comme les Journées internationales d’histoire de Flaran ou les Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire de Commarque qui avaient sa préférence. Innombrables sont ses articles et communications parus dans notre bulletin et d’autres publications lotoises, régionales ou nationales. On en donnera prochainement une bibliographie détaillée.

Rappelons que parmi ses ouvrages figurent “Puy-l’Evêque au Moyen Age” (1991), les Atlas historiques de Cahors et Figeac (CNRS, 1983) et l’Histoire du Quercy, publiée sous sa direction (Privat, 1993), dont il a rédigé les quatre chapitres consacrés à la période médiévale (Xe-XVe siècles).

On se souviendra de l’accueil courtois et souriant qu’il réservait à ceux qui venaient le consulter à Labastidette, dans son cabinet de travail, au milieu de ses dossiers. Il prêtait une oreille attentive aux étudiants préparant un mémoire de maîtrise, un DESS, un DEA ou une thèse. Il se faisait un devoir de les conseiller, de les orienter, de les encourager, tout en leur communiquant généreusement ses sources d’information et ses notes personnelles.

Voici le moment venu d’évoquer la place tenue par Jean Lartigaut au sein de la Société des études du Lot. Il avait adhéré à 19 ans, avant même son départ sous les drapeaux ! Entré au conseil d’administration en 1960, il fut élu président en 1981 au fauteuil laissé vacant par le décès du général Soulié. Il était assidu à nos permanences du mardi et à nos séances mensuelles. Il était rarement absent de nos manifestations, à la fois organisateur, animateur et conférencier. En 1984 il avait été appelé pour quatre ans à la présidence de la Fédération des sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne (aujourd’hui Fédération historique Midi-Pyrénées).

On pourrait certes apporter d’autres éléments à cet essai biographique. Pour rappeler, par exemple, que de 1959 à 1965 il avait été maire de Pontcirq. Ou qu’en plus des décorations obtenues à titre militaire, il était également officier du Mérite et officier des Palmes académiques.

Doué d’une puissance de travail étonnante et d’une rigoureuse honnêteté intellectuelle, Jean Lartigaut était aussi un personnage profondément humain, d’un contact agréable, toujours heureux de partager ses vastes connaissances et sa riche expérience.

Nous garderons de lui l’image d’un chercheur exemplaire dont la notoriété n’avait en rien altéré la modestie naturelle. Il était notre maître. Il était notre ami.
Pierre Dalon

Hommage à Jean Lartigaut (1925-2004)

Les Archives départementales tiennent à évoquer dans ce numéro la mémoire d’un grand médiéviste récemment disparu : Jean Lartigaut.

Issu d’une famille de militaires, et militaire lui-même, rien ne paraissait prédestiner Jean Lartigaut .à une carrière de chercheur. Pourtant, en lisant l’avant-propos de la publication de sa thèse (Les campagnes du Quercy après la guerre de cent ans), trouve sous sa plume l’évocation de ces étés qui le ramenaient en Quercy, durant son enfance, vers une maison aimée et un vieux grenier où gisaient alors des archives familiales baignoire en zinc d’époque Napoléon Ill et une malle ventrue, usée par des voyages en diligence. Déjà l’intérêt pour l’histoire, en particulier celle du Moyen Age, était présent. L’installation définitive de Jean Lartigaut en Quercy, après des années de campagnes militaires,dans une maison au long passé, elle aussi nantie d’archives, lui permit d’entreprendre des recherches, épaulé et guidé par Louis d’Alauzier, autre grand médiéviste du Quercy, et par Philippe Wolff, professeur à l’Université de Toulouse.

Après sa thèse, publiée en 1978, Jean Lartigaut continua de dépouiller les minutiers de notaires et de publier de nombreux articles. Mais il contribua également à faire rentrer aux Archives du Lot plusieurs fonds d’archives privées, dont certains ont été classés par ses soins : citons notamment le fonds Camy-Gozon, le fonds de Valon, le fonds Lavaur de Laboisse…

Ses activités de recherche valurent à Jean Lartigaut d’être président de la Société des Études du Lot de 1981 à 2003 et président de la Fédération historique Languedoc-Pyrénées-Gascogne de 1984 à 1988.

Mme Duthu dans Archives Info n°16 – janvier 2005.

Notre ancien président et président d’honneur nous a quittés discrètement, le 4 novembre 2004, victime d’un malaise cardiaque, dans sa 79ème année. Sa santé s’étant progressivement altérée au cours des derniers mois, il avait dû se résoudre à abandonner la présidence de la société. Lors de l’assemblée générale du 4 mars il avait été, à l’unanimité, élu président d’honneur en hommage à son œuvre d’historien et en reconnaissance des éminents services rendus à la Société des Études du Lot. 

Une importante délégation s’est rendue le 6 novembre à Pontcirq pour assister à ses obsèques, avant de l’accompagner jusqu’à la chapelle de Labastidette où un hommage lui a été rendu avant l’inhumation dans le caveau de famille.

Article publié dans le Bulletin de la Société des Études du Lot, 4ème fascicule 2004,
(Octobre-Décembre)

 

Jacques DUEZE, pape sous le nom de Jean XXII – (Cahors 1245 – Avignon 1334)

Jacques Duèze (ou d’Euze) est né à Cahors vers 1245, d’une famille de banquiers. L’évêque de Toulouse lui ouvre la voie vers la cour de Rome. Jacques Duèze a étudié le droit canon et le droit civil à Paris et Orléans. En 1299, il est nommé évêque de Fréjus. En 1309 il devient chancellier de Charles II de Naples et est nommé en 1312 Cardinal de Porto.

La renommée de cet homme de bien, contribue à son élection à la papauté en 1316, mettant un terme à la longue querelle de succession au pape Clément V. Le 7 août 1316 il succède au Pape Clément V et transfère définitivement la cour papale en Avignon. Jean XXII est élu en raison de son grand âge, 72 ans, qui ne le prédestinait qu’à un règne “intérimaire”. Ancien évêque d’Avignon, c’est tout naturellement qu’il s’y installe, et, malgré son intention de ramener la papauté à Rome, il y restera jusqu’à sa mort, 18 ans après.

Deuxième pape à régner en Avignon (de 1316 à 1334). Il a contribué à centraliser l’administration de l’église, condamné les “Franciscains spirituels” et réaffirmé l’autorité papale lors des élections à l’empire d’Autriche.

Pendant cette première période, de 1309 à 1376, sept papes se succèdent à Avignon : Clément V, Jean XXII, Benoît XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI. Ces années vont radicalement transformer la ville et la marquer d’une empreinte à laquelle elle doit encore sa renommée mondiale.

Jean XXII participe à la prospérité de l’Église et rétablit la doctrine catholique sur le droit de propriété. Son action incessante le conduit à fonder les universités de Cahors et de Cambridge, à évangéliser l’Afrique et la Chine, à partir en croisade contre les Turcs. Cependant, les besoins financiers grandissent, et le système de fiscalité qu’il inaugura jeta le discrédit sur la papauté en Avignon.

Dès le début de son pontificat, Jean XXII prend parti dans le conflit ancien qui oppose deux factions dans l’ordre des Franciscains : les “Spirituels”, qui prônent une adhérence stricte aux règles de pauvreté de Saint François, et les “Conventuels”, qui ont une approche plus large. Il soutient les Conventuels et persécute les Spirituels qui s’opposent à lui. Plus tard, il condamnera toute la théorie de la pauvreté évangélique dans deux décrets : “Ad Conditorem Canonum” (1322) et “Cum Inter Nonnullos” (1323), utilisant des preuves tirées de l’écriture pour démontrer que le Christ et les apôtres auraient possédé des biens temporels.

Jean intervient également dans la querelle qui oppose Louis de Bavière (l’empereur Louis IV) et Frédéric d’Autriche pour la couronne du Saint Empire Romain Germanique. Il excommunie Louis de Bavière mais le 18 avril 1328, celui-ci fait déposer Jean XXII à Rome. Le franciscain Pierre de Corbara (Pietro Rainalducci) est alors élu antipape sous le nom de Nicholas V et est excommunié par Jean XXII.

Ancien évêque d’Avignon, c’est dans cette ville qu’il s’installa, comme deuxième pape, de 1316 à 1334. Jean XII participe à la prospérité de l’Église et rétablit la doctrine catholique sur le droit de propriété. Au cours de son pontificat, Jean XXII contribue à promouvoir l’activité missionnaire en Asie. Il crée des évêchés catholiques en Anatolie, en Arménie en Iran et en Inde. Il fonde une bibliothèque pontificale à Rome et une université à Cahors et à Cambridge, il contribue à évangéliser l’Afrique et la Chine, il part en croisade contre les

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Cahors, la Tour dite du Pape Jean XXII

Turcs. Cependant, les besoins financiers grandissent, et le système de fiscalité qu’il inaugura jeta le discrédit sur la papauté en Avignon.

Il contribue également à à fortifier diverses places fortes afin de protéger les alentours de la cité papale. De son pontificat datent le surhaussement du donjon féodal et les fortifications de l’église de Saint-Laurent-des-Arbres.

Successeur de Clément V (qui prit une part active au démantèlement de l’Ordre du Temple sous le règne de Philippe Le Bel), Jean XXII aurait fait partie, officieusement, du premier groupe d’hommes qui fondirent les légendaires Frères Aînés de la Rose Croix (F.A.R.+C.). Roger CARO, dans son Legenda, montre avec force détails, comment Jean XXII fut initié au Grand Art par ce dernier groupe de Templiers, révélant son intérêt pour la “Chimie de Dieu”. Dans les deux traités “L’Elixir des Philosophes” et “L’Art Transmutatoire”, Jean XXII nous délivre ses connaissances très détaillées et nous lègue ainsi le témoignage opératif d’un alchimiste du 14e siècle.

Sur son lit de mort, Jean XXII doit rétracter les propositions énoncées lors de ses derniers sermons. Il mourut le 4 décembre 1334 laissant la mémoire du plus grand pape d’Avignon. Il fut le 194e pape.

Pierre Duèze, frère de Jean XXII, avait fait édifier vers 1322 un palais situé en haut de la ville. Une tour des remparts, construite le siècle précédent, y fut incluse. Cette tour s’orne de fenêtres du XIVeme siècle

Autres sites internet :

Jean XXII (Wikipédia)

Jean XXII (Compilhistoire)

Les Camy d’Aymare seigneurs d’Aymare, Bonnecoste, La Melve

par Jean LARTIGAUT, Président de la Société des Études du Lot, Docteur en histoire de l’Université Toulouse-Mirail Publié dans : Moi-Géné n° 17 (Avril 1996)

Les armes de Jean de Camy

Armes de Jean de Camy, sieur d’Aymare “D’azur à une licorne d’argent passant sur une terrasse de sable, et un chef cousu d’azur chargé de 3 étoiles d’or” D’après d’Hozier, II, 1217-1283

Nous nous étions proposé il y a quelques années de consacrer une série de notices aux anciennes familles du Vigan. Nous espérions ainsi donner une vue d’ensemble des notables d’une bourgade rurale jadis importante. Ayant renoncé à ce projet pour nous consacrer plus particulièrement au 14 et surtout 15ème siècles, nous avons voulu cependant tirer partie d’un certain nombre de fiches.

Après les GLANDIN, les PELEGRY au 16ème siècle, les MASSAUT, voici aujourd’hui les CAMP D’AYMARE, famille toute militaire sous l’Ancien régime, mais dont les origines encore obscures paraissent assez modestes. Le plus lointain ancêtre des Camy d’Aymare pourrait être Bernard de Camy qui tenait taverne à Gourdon en 1313 (A.C. Gourdon, FF 42), vraisemblablement originaire de la proche paroisse de Camy. On rencontre ensuite un ecclésiastique : Guillaume de Camy (de Camino), prêtre et notaire qui fut chanoine du Vigan. Le 12 juillet 1443, dans la salle du Collège Pélegry à Cahors, Guillaume de Camy recteur de Piquecos est témoin à la nomination comme collégiat de Pierre de Bassinhac par noble Flotard Ebrard, sgr de Saint-Sulpice, patron du collège.

Le 9 octobre 1447, dans l’église Saint-Maurice de Cahors, Guillaume de Camy, prêtre, chapelain de la chapellenie fondée par feu Raymond de Salvanhac, chevalier de Cahors, dans ladite église “pro cantanda”, requiert Nicolas de Lentilhac, prêtre, en vertu de l’instrument de collation fait en faveur dudit Guillaume par noble Guidon del Peyronnenc procureur de noble Bertrand son frère, de le mettre en possession de la chapellenie pour le service de l’autel majeur de Saint-Maurice, comme le fut Pierre de Ulmo, prêtre, recteur de Marminiac, dernier chapelain.

Le 13 avril 1448, à Cahors, prudent homme Arnal de Brolio, marchand de Gourdon, arrente à dom Guillaume de Camy prêtre, une borie avec 2 moulins sur les bords de la Melve, dans les appartenances de Gourdon confrontant chemin du Vigan à Nozac, Pech dit “Pueg Io Buo”, landes de don R. d’Issac alias Vinhalibus, chemin de Gourdon à Payrac et borie d’Arnal Ayguas sous le cens d’un sétier de froment. Témoins : noble Guidon del Peyronnenc et dom Jean Compte prêtre de Montfaucon; J. de Putéo, notaire royal.

Le 29 juillet 1452, Guillaume est qualifié chanoine du Vigan dans un acte où il apparait comme témoin. Il s’agit d’un bail à fief de diverses terres dans Soucirac consenti par noble Pierre de Ricard de Gourdon seigneur de Reilhac, Ginouillac, Saint-Projet, Soucirac et coseigneur du Vigan, en faveur de Pierre et Raymond d’Issac alias Vinhalibus, le second notaire de Cahors. En 143, l’hospitalier de l’hôpital Sainte-Catherine de Gourdon arrente à Me Guillaume de Camy prêtre, un bois dans la paroisse du Vigan au terroir de Las Galinardes. En 145, autres arrentements au même par le chapelain de la chapellenie de Lacoste. A vrai dire, il existait deux Guillaume de Camy, également chanoines du Vigan.

Seul un acte de novembre 1467 permet de les distinguer à l’occasion de la mise en possession d’un canonicat de Pierre de Durfort-Boissières (qui fut recteur de Saint-Projet), paraissent Guillaume de Camy senior, sacriste du monastère et Guillaume junior, simple chanoine. (Il était en 1462 recteur de Pinsac et de Terregaye selon le chanoine Albe). La même année, noble Guidon del Peyronnenc, seigneur de Saint-Chamarand, Loupiac, Labarde, arrente diverses terres à Loupiac et à Labarde à divers tenanciers dont Me Guillaume de Camy, chanoine du Vigan. L’année suivante, approbation par le chapelain de Moussac à Gourdon, de l’acquisition faite par Me Guillaume de Camy à Gourdon d’un boutge au Majour entre les portes del Majour et de Saint-Jean. Autre approbation par le chapelain de Lacoste de l’achat par le même d’un bois aux Condamines. Dans le même registre, quelques reconnaissances d’habitants de Gourdon en faveur du même Guillaume de Camy. Celui-ci, comme chapelain de la Candèle de Gourdon baille à fief le 16 février 1488, à Guillaume d’Abelly et Hélène de Danraoust mariés, un avral et un jardin dans les murs de Gourdon à la bande de la Salvanye.

En 1456, Géraud Borset vend à Bernarde de Camy un jardin au faubourg de Sainte-Catherine, rente due à la chapellenie de Saint-Michel, la même Bernarde est dite en 1461 femme de Jean Danraoust. En 1467, nous rencontrons pour la première fois Aymeric de Camy, recteur de Loupiac et qui l’était encore en 1491. Une pièce de procédure de 1699 relative à la Melve mentionne Jean Camy en 1474. Un Jean de Camy figure parmi les contribuables de Gourdon à un rang relativement modeste. Il déclare jouir d’un certain nombre de cens et de la location de deux maisons. Dans la juridiction de Gourdon il ne détient en biens fonciers qu’une terre et une vigne, cette dernière franche de cens sinon noble. Vers 1515, un autre Jean dit le Jeune est établi comme marchand au Vigan. Il n’en appartient pas moins à la confrérie des Cinq Plaies du Christ de l’église Saint-Pierre de Gourdon. Il nous faut maintenant accuser un énorme trou à la fin du 15ème et durant la première partie du 16ème siècle. Nous retrouvons les Camy à Gourdon où ils exercent les professions de marchand, praticien, avocat, … En 1561, Me Jean Camy, dit d’Aymare, écolier, possède une vigne au terroir de la Magdeleine à Gourdon.

Le 7 août 1579, Me Jean Longuet, avocat du siège de Gourdon, et dlle Marguerite de Magnyanac, une Périgourdine, femme de Me Jean de Camy dit d’Aymare avocat à ce siège, vendent à Me Pierre de Marsis aussi avocat, une pièce de terre du ténement de la Condamine franche et noble pour le prix de 100 livres. Mention de Guillaume de Camy à Gourdon le 3 février 1585. Enfin, Raymond CAMY dit d’AYMARE, premier degré des maintenues de noblesse : bien sûr, sa qualité de bourgeois et de marchand de Gourdon n’apparait plus pour les besoins de la cause. La maintenue, lui fait épouser (ce qui est exact) demoiselle Géraude de Patras, fille de noble Jean de Patras seigneur de Bonnecoste. Admettons la date du contrat, soit le 31 mars 1540. Ces Patras semblent venir depuis peu de Villefranche-de-Rouergue où ils exerçaient la marchandise. Le 20 octobre 1576, sire Raymond Camy bourgeois et marchand de Gourdon, est chargé par le prévot de la ville avec sire Jean Danglars, aussi marchand, et Me Antoine de Puniet, avocat, d’une enquête sur la vente d’une maison par Jean de Paradis, archer, au conseiller Jean de Massaut.

Le 3 novembre 1574, il avait acheté à Blaise Balan le boriage de la Bolonie (ou Valonie), paroisse de Saint-Clair. Il est condamné par une sentence du sénéchal du 14 avril 1590 confirmée par un arrêt du parlement de Toulouse du 6 novembre 1591 à payer la rente de ce boriage à François d’Albareil, lieutenant au siège de Gourdon, acquéreur de la seigneurie de Saint-Clair, le 8 mai 1576. Le 2 août 1593, à Saint-Clair, Raymond Camy dit d’Aymare, bourgeois, habitant le repaire de Miracoy, paroisse du Vigan, fait un échange avec Guillaume Dumas, tailleur. Raymond cède le Pech de Lolm, sive [appelé aussi] de Boloigne, contre des prés et des terres à Saint-Clair. Du mariage de Raymond Camy et de Géraude de Patras 2 enfants auteurs de 2 branches 1- Jean de Camy seigneur d’Aymare et Bonnecoste – Branche A 2- Pierre de Camy seigneur de la Melve – Branche B

BRANCHE A II- Noble Jean de CAMY, écuyer, seigneur d’Aymare et Bonnecoste : Le 27 avril 1601, art château de Bonnecoste. Me Pierre Escudié, notaire royal de Reilhaguet, faisant pour Thomas Escudié son père, Jean Justi prêtre, et Pierre Gautier, recteur de Reilhaguet, demandent à dlle Géraude de Patras et à Jean de Camy d’Aymare, écuyer, dame et seigneur de Bonnecoste s’ il leur et permis de prendre du bois dans le domaine de Bonnecoste, – confirmation en raison des services rendus – Rappel de noble Jean de Patras, seigneur de Bonnecoste, père de Géraude et aïeul d’autre Jean de Camy. Ce dernier aurait épousé le 20 mars 1607 demoiselle Jeanne de Laborie.

Le 14 mars 1608 avec Jean de Beaumont, Jean de Camy, seigneur d’Aymare pour lui et pour Pierre de Camy seigneur de la Melve, reconnait tenir en fief de l’abbé d’Obasine le ténement de Bonnecoste paroisse de Saint-Sauveur sous la rente de 64 L 3 s 4 d . Le 31 janvier 1620, au repaire d’Aymare, paroisse du Vigan, il baille en métairie à Jacques Roques dit Caghe Miche, de Figerma, paroisse de Saint-Projet, son boriage de Béluguie paroisse du Vigan . Il teste le 4 mars 1621 . De ce mariage : – Jean Pierre de Camy qui suit; – Héliette de Camy, mariée à noble Jean de Puniet seigneur de Saint-Romain ; – André de Camy, né le 28 mars 1616 au Vigan ; – Christophe de Camy, lieutenant au régiment du Vigan, mort à Corbie.

III- Jean-Pierre de CAMY seigneur d’Aymare et Bonnecoste II épouse le 2 décembre 1636 Marguerite de Jaubert, fille de Jean de Jaubert seigneur de Rassiols, Carlucet, … et de Françoise de Cadrieu. Il est dit dans cet acte capitaine d’une compagnie de gens de pied au régiment du Vigan et fils de noble Jean de Camy et de Jeanne de Laborie. Une commission du 26 septembre 1634, prouve d’ailleurs qu’il est capitaine dans ce régiment. Un “contrôlle” du 13 novembre justifie qu’il a servi comme volontaire sous le sieur de Vaillac. Le 8 février 1655, au repaire de Bonnecoste, il déclare que par contrat passé entre lui et Antoine d’Estournel, prêtre, recteur de Saint-Etienne-des-Alix et de son annexe de Saint-Sauveur le 12 septembre 1652, devant Calmon notaire, le recteur s’était obligé à faire le service divin dans l’église de Saint-Sauveur suivant les ordonnances de l’évêque de Cahors. Mais en fait, il ne daigne faire aucun service, pas même pour Noël ou Saint Etienne par irrévérence ou malice. II n’y a aucun calice né custode dans l’église Saint-Sauveur. Le seigneur de Bonnecoste somme Antoine d’Estournel d’assurer le service divin et d’acheter calice et custode. Le même jour, passant du spirituel au temporel, il afferme son domaine de la Borie Blanque dans la paroisse du Vigan.

Le 30 avril suivant, au Vigan, faisant au nom de Me François de Rassiols, chanoine de l’église collégiale N.D. du Vigan et de Rocamadour, il déclare à Me Etienne Pascal soit-disant chanoine, du Vigan, que si le dit Rassiols a de la parenté au parlement de Toulouse, lui Pascal est originaire de Sarlat où son frère est procureur au Présidial et où se trouvent ses parents. (Il s’agit sans doute d’un procès dont nous ignorons tout). Le 18 février 1668, au château d’Aymare, dlle Marguerite de Rassiols, femme de noble Jean de Camy sieur d’Aymare, reconnait avoir reçu 704 livres de Jean Dupré, marchand de Couzou. De ce mariage : 1- Jean de Camy, sieur du Débat, qui suit; 2- André de Camy, abbé de l’Abbaye-Nouvelle près de Gourdon; nommé en 1680, il était encore abbé en 1713 . Nous ne pouvons situer Marie de Camy dont la sépulture fut faite le 31 octobre 1676, par Me Jean de Lestevenie, chanoine, “accompagné des outres messieurs du chapitre du Vigan” . Ni Balthazar de Camy, sieur d’Aymare, marié, selon Foissac, à Sabine d’Aymerique et enterré dans l’église collégiale du Vigan le 25 décembre 1680

IV- Jean de CAMY sieur du Débat : Alors que son père avait été condamné pour fausse noblesse par Pellot, intendant de la généralité de Montauban, le 17 octobre 1667, Jean de Camy obtient en sa faveur un arrêt du Conseil d’État du 29 avril 1680 dont voici un extrait : “vu … certificat du sieur de Pierrepont ci-devant lieutenant des gardes du corps du roi du 15 juillet 1667, autre certificat du sieur duc de Noailles du 21 mars 1680 … autre certificat du sieur de Saint-Vian exempt des gardes du corps du roi du 2 avril 1680 … lesquelles pièces font foi que le suppliant a servi sans discontinuation depuis l’an 1667, tant en qualité de garde du corps du roi dans la compagnie commandée par le duc de Noailles, en Flandres, Allemagne et ailleurs, même qu’il a été blessé à Senez et à Cocherberg … le roi étant en son conseil ayant égars aux dits services et titres sans s’arrêter ait jugement du sieur Pelle … que sa majesté a cassé et annulé, maintenu et maintient ledit Jean de Camy seigneur du Débat en ladite qualité de noble d’extraction et d’écuyer… rendu le 29 avril 1686 à Saint-Germain-en-Laye. Signé Le Tellier”. En fait, l’Intendant avait raison, mais grace sans doute à des protecteurs influents, le roi plus conciliant eu égard aux services militaires de cette famille, était passé outre. Le sieur du Débat fut présent le 6 février 1670 au Vigan, au baptême de Pérette de Pommié fille de Jean, médecin, et d’Héliette de Puniet, celle-ci sa cousine germaine. Il est encore maintenu dans sa noblesse par Sanson le 23 avril 1697.

BRANCHE B II- Pierre de CAMY sieur de la Melve : Il est, nous l’avons vu, représenté par son frère dans une reconnaissance faite en 1608 à l’abbé d’Obasine. Marié à dlle Hélène de Malcap, il habitait dans la paroissse de Saint-Sauveur. Nous lui connaissons 2 fils : 1- Jean de Camy, sieur de la Melve qui suit; 2- Jean de Camy, sieur de Parisot, capitaine au régiment de Vaillac qui participe avec son frère à la défense III- Jean de CAMY sieur de la Melve : Il est parrain le 22 octobre 1637 au baptême de N. de Puniet fils de Jean sieur de Saint-Romain et d’Hélix de Camy, sa cousine. Le 8 janvier 1642 à Turin, le comte de Plessis Praslin conseiller du roi en ses conseils, maréchal des camps … certifie que le sieur de la Melve a servi le roi durant 3 ans en qualité de capitaine au régiment de Chourigny. Le 20 janvier suivant il lui délivre un passeport pour se rendre en France afin de régler ses affaires personnelles. Il s’agit vraisemblablement de son mariage car le 20 juin 1642, au château de Rignac en Quercy, fut passé contrat de mariage entre noble Jean de Camy, sieur de la Melve, capitaine d’une compagnie du régiment de Chourigny en Piémont et lieutenant d’une compagnie de cavalerie en Piémont commandée par le sieur de Chourigny, fils de feu noble Pierre de Camy, sieur de la Melve, et de demoiselle Hélix de Malcap d’une part, et dlle Hélène Duboys, fille de feu noble Anne Duboys, seigneur de Rinhac et de dlle Claire de La Méchaussée. Dot, 3 000 Livres léguées par le sieur de Rinhac, plus 500 Livres du chef de la mère et 500 Livres de noble Pierre DUBOYS seigneur de Rinhac, son frère. Présents : P. Malaurie, avocat et juge du lieu, et P. Martin, procureur d’office de Souillac. Ont signé : J. de Cardalhac – Saint-Maurin – Pécharman – La Rue – Saint-Martin – J. de Beaumont – Laplaignes – Aymar de Lestang – de Passugues (?) – Parisot – de Corail. Jacques Thomas, notaire de Creysse.

Aymar de Lestang et Parisot sont à coup sûr des Camy d’Aymare. Le 14 janvier 1653, les consuls de Souillac firent un certificat en faveur de Jean de Camy et de son frère Parisot :

“Nous consuls et habitons de !a ville de Soilhac certiffions que noble Jean de Carry sieur de Parisot capitaine dans le régiment de M. le compte de Valhac est venu dans la présente ville avec le sieur de la Melve son frère que nous avions prias pour la gouverner avec nous sur l’advis que nous avions heu que les ennemys de l Estat s’en vouloient saisir comme très importante au subiect du passaige des troupes de sa Majesté et par l’ayde vapeur et conduite desdits sieurs de la Melve et Parisot noms avons conservé lad ville au Roy quoyque les ennemys de l’estai nous eussent attacqués de tous costés, donc ayant advise M. de Sauveboeuf il nous auroitavait envoyé du secours de l’Armée cent mousquetaires commmandés par le sr Giscarot quy estant arrivés nu bord de la rivière de Dordogne nous fist advertir qu’il né pouvait passer par [ce] que les ennemys l’en empeschoient et ledit sieur de Parisot quoyque blessé s’en alla avec un nombre d’habitants armés à un quart de lieue sur le bord de la rivière pour faciliter le passaige dudit sieur Giscarot et de .ses mousquetaires et estans jointz ensemble firent desloger un corps de garde de Cavallerie des ennemys qui gardaient le port du costé de la présente ville et nous auraient les Sr de la Melve et Parisot continue leurs assistances jusques à ce que le .siège à esté levé et que Monsieur le Duc de Candalle y a heu estably une garnison et se voulant le sieur de Parisot retirer nous l’avons remercié de ses assistances et lu), avons farci le présant certificat signé de noies et des habitans dud Soilhac le quartorzième jour du mois de janvier mil six cens cinquante trois. Anthoni consul – Lavaur – de Guignet – I erninac -:1(artrn – Lavaure F Giguet, etc ... “

Noble Jean de Camy sieur d’Aymare, marié à Marie Anne de Peyronnenc de Saint-Chamarand est conseiller du roi et maire du Vigan, en 1694. Cette famille se maintient encore un peu plus d’un siècle. Plus d’officiers, ils mèneront au Vigan l’existence de modestes gentilhommes campagnards. Certes, il serait souhaitable que la filiation dont nous avons souligné les lacunes soit reprise par un généalogiste et continuée jusqu’à la Révolution.

Telle quelle, notre documentation nous permet cependant de situer la famille débuts assurément modestes à Gourdon avant 1313, surtout des marchands probablement. Au 16ème siècle une tentative vers la Chicane (avocat, praticien); mais il nous faut être prudent. Nous ne connaissons alors que certains membres de cette famille. Nous avons passé sous silence les Camy, bourgeois de Payrac auxquels Foissac donnait une origine commune. Famille incontestablement militaire tout au long du 171″‘e siècle. Ainsi, dans le seul Rôle de la compagnie de chevau légers de Jean Carles de Genouillac, non daté mais probablement antérieur à 1650, nous avons relevé Jean Desmares l’aîné : il signe Daymares; Pierre Desmares le jeune; P. Daymares; Michel de la Melve l’aîné; La Melve; Pierre de la Melve le jeune; P. de la Melve. Ou encore ce certificat : il concerne un Camy que nous n’avons pu situer et probablement un débutant dans la carrière des armes : Le 6 mars 1668, à Gravelines, certificat par le sieur de Fouillouze Havecourt, capitaine au régiment des Gardes du Roi, gouverneur de Gravelines. Il déclare que le sieur de la Melve est brigadier dans la compagnie du marquis de Saillant au régiment de Saint-Loup.

Au fond, le roi pouvait bien se montrer plus indulgent que l’Intendant. Leur noblesse était sans doute un peu boiteuse. Il manquait sans doute quelques quartiers aux Camy d’Ayrnare mais le prince trouvait en ces modestes gentilshommes les cadres subalternes de ses armées. Ils servaient pour l’honneur, s’endettant un peu plus chaque jour par le service. C’est pour eux que fut créée la Croix de Saint-Louis et encore avec quelle parcimonie fut-elle attribuée !

Rédigé en juin 1959. Revu et complété en février 1996
Nota: D'où vient le surnom d'Aymare que ne portent pas les premiers Camy ? nous l'ignorons.
LISTE DES PATRONYMES ALLIES par ordre d'apparition dans le texte : PATRAS, JAUBERT, RASSIOLS, AYMERIQUE, POMMIE, PUNIET, MALCAP.

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Manoir de Mordesson

La légende de Bertheline de Mordesson

Texte publié en 1942 à Saïgon dans “l’écho d’extrême-orient” Yves Desjeux

” Sur la verte colline, en un vol de batailles,
Le vieux Manoir, jadis, a connu les fureurs ;
Les cris des chevaliers, et le sang des entailles,
Ont rougi ses vieux murs, de leurs rouges clameurs.
Joseph de Salvagnac

 

Lorsqu’il mourut, aux environs de 1360, Guarin de Castelnau, seigneur de Gramat, Loubressac, Lavergne, Prangères et autres lieux, laissait pour unique héritière une jeune fille de 18 ans répondant au nom de Bertheline. Pour supporter les charges d’une si vaste seigneurie Bertheline dut ajouter à la beauté et à la noblesse de sa naissance, les qualités de courage et d’audace qui font l’honneur du sexe fort . Les temps étaient durs ; l’anglais ravageait la Guyenne et le Quercy et les troupes de Jehan Chandos traînaient le massacre et le pillage sur leurs traces.

A la sombre forteresse de Castelnau, aux cinq puissantes tours de son château de Gramat, Bertheline préférait les agréments plus champêtres de sa baronnie de Prangères. Là, parmi les bois de châtaigniers, sur les hauteurs qui dominent le petit lac et d’où la vue s’étend très loin vers la cité de Gramat, les baronnies de Lavergne et Bio, et vers le couchant jusqu’aux gorges de l’Alzou et au-delà de Notre Dame de Rocamadour, Guarin de Castelnau avait fait construire le manoir de Mordesson.

C’était un rude homme le vieux Guarin. Mais les délicatesses de l’amour paternel et le sens du beau se rencontrent aussi chez les âmes rudes. Rien n’avait était négligé à Mordesson pour que l’enfance de Bertheline fut ensoleillée et charmée de tout ce que la nature et l’industrie des hommes peuvent apporter de beauté et de douceur de vivre. Aussi la jeune fille y passait-elle tout le temps que lui laissait l’administration de son vaste domaine.

Bertheline ne connut pas ces difficultés qui font trop souvent le malheur des dynasties quand les charges viennent à en retomber sur des épaules trop faibles. On se souvenait des vertus du vieux Guarin et l’on conservait à son héritière, la même fidélité loyale, avec, en plus, l’admiration que l’on a pour une jolie fille, douce et bonne. Jamais le grand et bel Amaury de Valon, seigneur de Lavergne et de Thégras, ni Jehan de Miers , que l’on appelait ” le brave “, ni Amidieu de La Rocque, réputé pour son exquise courtoisie, jamais cette fleur de la chevalerie n’eut voulu profiter de ces circonstances pour briguer un pouvoir tombé aux mains d’une femme ; ils se fussent crus déshonorés et malheur à quiconque oserait porter la main sur leur charmante suzeraine, car leurs épées et leur sang étaient garants de leur loyauté.

C’est pourquoi dans cet après-midi de juin 1369 ils étaient réunis à Mordesson, dans la salle du Conseil, autour de la robe blanche de Bertheline. On avait signalé dans la région l’approche des anglais, et toutes les forteresses de la seigneurie étaient garnies d’hommes d’armes. Mais c’était sur Mordesson que se dirigeait Jehan Péhautier capitaine de cinquante lances, parce que le château n’ayant pas de remparts, il pouvait s’emparer facilement de l’héritière de Guarin de Castelnau. Bertheline s’entretenait avec chacun comme un chef et comme un ami. Amaury de Valon, Jehan de Miers et quelques autres seigneurs renouvelaient leurs serments de loyaux services ; mais nul n’espérait autre chose que porter haut sa bravoure et son honneur, car ils savaient le cœur de Bertheline promis au jeune vaillant Bertrand de Terride, puissant en Périgord.

Il y avait aussi, près de leur suzeraine, les consuls de Grandes : Jean Cornilh, Jean de Merle, puis Hugues Orliac qui portait un jeune taureau sur ses épaules aux fêtes de la dîme, Bénédict Lafont, Bartolomé Darnis réputé pour sa connaissance des coutumes et des lois romaines, et enfin Antoine Bergonhos dont la richesse était l’occasion d’un proverbe. Tous étaient là, près de Bertheline parce que la vie, l’indépendance et la fortune de tous étaient en cause.
– Madame, dit Amaury de Valon, si vous le permettez, nous chanterons la chanson du Chêne et du Gui.
Bertheline rougit légèrement, car la chanson était d’elle. Les vois fortes et timbrées se mêlèrent à la sienne , et la mélodie jaillissait cristalline et fraîche comme les sources de l’Alzou , car, comme elles, elle s’exhalait du terroir.
” L’ennemi ! Voilà l’ennemi ! ” Le guetteur descendit de la tour ; il avait vu les cinquante lances de Jehan de Préhautier étinceler sur les glèbes du Causse-Nu, et l’on entendait les truands crier de joie dans l’espoir d’un triomphe facile. Mordesson n’avait pas de remparts.
Déjà Jehan Préhautier, le fer au poing avait pénétré dans la salle du Conseil, laissant sa horde dans la cour intérieure
” – Quel est le Maître de céans ? ” rugit-il ! .
La jeune fille s’avança :
” – Je suis Bertheline de Mordesson, seule héritière de Guarin de Castelnau. Que me voulez-vous ?
Le soudard perdit sa morgue. Le charme d’une femme est une arme redoutable pour les plus fiers soldats, parce qu’ils n’en rencontrent pas souvent sur leur chemin. Mais Jehan de Préhautier rêva d’une aventure singulière : sa voix rude prit des intonations plus douces et refoulant les injures qu’il s’apprêtait à dire, le routier chercha des termes dont il n’était pas coutumier :
” – Je suis Jehan Préhautier, dit-il, capitaine de cinquante lances pour très haut et très puissant seigneur Jehan Chandos La valeur de ceux qui combattent sous la bannière de messire Saint Georges n’est plus à dire et l’on sait quelles ruines ensevelissent à cette heure ceux qui leur ont résisté. Mais c’est un autre sentiment que j’apporte dans cette enceinte.
Ce cœur qui ne frémit jamais dans les plus terribles rencontres, je le dépose à vos pieds, Madame, et pour peu que vous l’acceptiez, les gens d’armes qui vous défendent compteront cinquante lances de plus dans votre parti. ”
” – Vous outragez, capitaine ! La fille de Guarin de Castelnau ne donnera pas sa main à un coureur d’aventures qui n’a de sang à son blason que celui de victimes innocentes.
Vous ignorez sans doute que le sang des Castelnau s’est mêlé à celui du Roi des Cieux en coulant aussi sur la Terre Sainte ! C’est là qu’il a gagné ses titres de noblesse. Et vous, capitaine, de combien de quartiers s’honore votre maison ? ”
Jehan Préhautier blêmit. C’était lui rappeler qu’il n’était qu’un capitaine d’aventure et que jamais le crime pour lui ne s’était distingué de la geste. Il voulu prouver qu’il connaissait aussi les bonnes manières de la chevalerie :
” – Votre injure appelle vengeance, Madame. Désignez donc parmi les vôtres , celui qui m’en rendra raison ”
” – Mes partisans sont de bonne lignée, capitaine, et nul ne dérogera. N’attendez donc point les honneurs d’un combat singulier avec un sang plus noble que le votre. ”
” – Çà , Madame, vous m ‘en rendrez compte vous-même ! Je veux vous enfermer dans les prisons de votre château ! ”
” – Il n’est point de prisons à Mordesson, capitaine. Sans doute en eut-on construit si l’on avait songé qu’un capitaine de mauvaise rencontre s’aviserait un jour de tenir ici le langage d’un truand. ”
” – Vous m’outragez encore, dit Jehan Préhautier au comble de la rage, mais prenez garde qui si truand suis, ne porte la main sur vous ! ”
” – Vous m’avez outragée d’abord, capitaine, réclamant ma main pour prix de votre trahison. Mais ce n’est pas un tel paiement qu’il faut aux gens de votre espèce : c’est trente deniers. ”
Jean Préhautier se fut lancé sur elle. Mais déjà Amaury de Valon levait son épée. Préhautier prit du champ :
” – A moi compagnons, cria-t-il, et mort de sang ! ”
Les truands se ruèrent dans l’enceinte, et les paisibles murailles du plus pacifique des castels, résonnèrent du tumulte des grands combats. Les injures des soudards se mêlaient aux défis des chevaliers, les épées s’entrechoquaient avec les masses d’armes, les pertuisanes recherchaient les défauts des cuirasses et les fentes des bassinets, et sur les tapisseries faites pour la joie des regards, le sang des hommes se mêla aux riches couleurs de l’art.
Bertheline, derrière le rempart des poitrines loyales, était agenouillée devant une effigie de Notre Dame de Roc Amadour :
” – Bonne Dame, disait-elle, voyez ici combatre vos gentils seigneurs : Amaury de Valon qui richement dota le sanctuaire et Jehan de Miers qui prit la bannière des pèlerins et Amidieu de La Rocque qui bellement chante le cantique à l’office de la Mère-Dieu. Bonne Dame soyez en leur garde. ”
Maître Jehan Cornilh qui est sage et de bon conseil s’approcha d’elle :
” Madame, dit-il, il convient fuir ! Quand truands sont plus de trois pour un, oncques chevalier ne l’emporte. Il convient fuir, Madame, pour le salut de votre baronnie ! ”
” – Fuir, Maître Cornilh ? Les Castelnau ont quelques fois péri sous le nombre, mais jamais montré le dos ! ”
” – Votre vie n’est point votre, Madame, reprit sévèrement Jehan Cornilh. Vous la devez à votre baronnie. Il convient fuir, que je vous dis ! ”
Bertheline fit un grand signe de croix sur Maître Cornilh. Mais il ne disparut pas avec cette odeur de souffre qui caractérise les créatures du Malin et Bertheline comprit alors qu’il était de bon conseil. Elle disparut par la petite porte de la tour, sortit du Manoir, par la poterne qui n’était point gardée et s’enfuit par le sentier du lac.
” – Messire, dit un truand à Jehan Préhautier, la Dame de céans s’est échappée par la poterne ! ”
” – Mort de sang, hurla le capitaine ; en selle compagnons et rattrapons-la ou j’y perdrais mon âme ! Mort de sang, mort de sang ! ”
La poursuite fut infernale. Le sentier qui conduit au lac, à peine large pour Bertheline, fut le tombeau d’un grand nombre. Les cavaliers se heurtaient dans le torrent de la chevauchée, se brisant entre eux, tombant sous le flot des bêtes ou se broyant contre le tronc des chênes. Les injures se mêlaient aux cris désespérés, les blasphèmes et les hurlements se noyaient dans le fracas des cuirasses.
” Mort de sang ! Mort de sang ! ” hurlait Péhautier, mais le sang ruisselait des siens et la mort planait sur lui-même.
Légère comme les biches de la forêt, adroite comme elles, Bertheline avait gagné le lac quand les truands étaient à peine en selle. Là, à l’orée du chemin de Darnis, elle se heurte à l’Archange Saint Michel. Du moins, elle le crut, tant la splendeur du blanc cheval d’armes n’avait de comparable que l’éclatante armure du chevalier.
” Voilà, pensa-t-elle l’archange des combats que m’envoie Notre Dame de Roc Amadour.. ”
Sans mot dire le beau chevalier l’enleva de terre et la plaçant en croupe, piqua des deux en direction de Roc Amadour. A peu de distance le vacarme des poursuivants faisait trembler la forêt. Les imprécations de Jehan Préhautier parvenaient aux oreilles des fugitifs, mais le cheval de l’archange bondissait comme dans les miracles, rapide et léger comme le cheval de Dieu.
On traversa Darnis, puis Saint Germain de Rignac dont le moutier abrite des Saints, puis l’on s’engagea dans le petit sentier rocailleux qui mène à la Roque du Souci. Tout à coup Bertheline se rappela le gouffre sans fond vers lequel ils allaient tout droit et sa frayeur était grande. Mais un archange ne périt pas comme un simple mortel et sa Foi était encore plus grande que sa frayeur. Le blanc cheval galopait, museaux fumants, étincelant des quatre fers à l’allure du vertige et fonçait droit vers l’abîme.
Le cavalier céleste se signa en piquant des deux, le cheval s’envola dans les airs pour retomber de l’autre coté du précipice laissant l’empreinte de ses sabots dans la pierre. Et Bertheline sut que Madame Marie l’avait en garde. Mais emporté dans la violence de la chevauchée, Jean Préhautier et ce qui restait de ses cinquante lances furent se briser dans la Roque du Souci dans un tumulte effroyable d’os broyés et de blasphèmes. ” Mort de sang ! Mort de sang ! criaient-ils encore ; mais déjà avec leurs voix leurs âmes se perdaient en Enfer !
Les fugitifs, miraculeusement sauvés s’étaient arrêtés pour remercier Notre Dame de Roc Amadour Le chevalier sauveur souleva la visière de son heaume et Bertheline poussa un cri…
” – Bertrand ! C’était vous ! Oh ! Bertrand !…
” – Oui, Madame, c’est bien moi Bertrand de Terride qui loue le Ciel parce qu’il ma donné en vous sauvant la vie, de mériter ce cœur que vous m’avez promis. En apprenant que l’anglais ravageait les plateaux du Quercy, sans plus tarder suis venu car vous étiez en grand danger et perte certaine. Et m’en voyez heureux , Madame, comme oncque chevalier de bon encontre ne put l’être jamais ! ”
Arrivés à Roc Amadour les deux jouvenceaux s’en allèrent trouver Madame Marie en son sanctuaire, et prièrent longuement. Belle était leur prière et leurs voix montaient le long du rocher béni vers la Vierge Noire , au milieu de la fumée des cierges et de l’odeur de l’encens. Messire Rogier de la Roque qui est premier chapelain de Notre Dame en son sanctuaire de Roc Amadour, entra dans la chapelle.
” – Messire, dit Bertheline, voici Bertrand de Terride que je choisis comme époux devant Dieu. ”
” – Messire, dit Bertrand de Terride, voici Bertheline de Castelnau que je choisi comme épouse devant Dieu. ”
” – Soyez unis ! ” répondit Messire Rogier de la Roque, premier chapelain de Notre Dame, en son sanctuaire de Roc Amadour.
Et cela se passait un jour de juin 1369.

Cette légende a été rapportée au début du siècle dernier par l’Abbé Bargues, curé de Prangères, à Yves Desjeux qui l’a transcrite pour sa pérennité.

 

LA CHANSON DU CHÊNE ET DU GUI .

Elle tremblait, la terre
Quand marchaient nos aïeux

Ils n’aimaient que la guerre
Ne craignaient que les cieux.
A Rome désarmée
Ils dictèrent les lois
En y jetant le poids
De leur vaillante épée.
Vaincus parfois, pour l’esclavage,
Non, jamais ! ils ne furent prêts.
Pour échapper à cet outrage
Allant dans leurs sombres forêts
Fer en main ils touchaient l’emblème.
De leur rude pas
Ils volaient de nouveau dans les combats suprêmes,
Pour n’être point soumis.
Qui donc leur forgerait leurs chaînes
A ces fils du Quercy ?
Ils étaient forts comme leurs chênes.
Et toujours verts comme leur gui !
César, aux lois de Rome
Voulut nous asservir,
Mais la Gaule eut un homme
Et qui savait mourir !
Héroïque Luctère
Redouté du vainqueur
Entends la Gaule entière
Te dire avec son cœur
La mort ! mais non pas l’esclavage !
Pour lui nous ne sommes pas prêts
Pour échapper à cet outrage
Allons dans nos sombres forêts
Là, nous contemplerons l’emblème
De notre fier pays.
Nous mourons s’il le faut dans les combats suprêmes
Pour n’être pas soumis.
César nous forgerait des chaînes
A nous , fils du Quercy !
Nous sommes forts comme des chênes
Et toujours verts comme leur gui !
Aujourd’hui, l’Angleterre
Veut te donner sa loi,
Et pense par la guerre
Avoir raison de toi.
De toi, terre des braves
De toi ,terre des forts !
Ah ! brise ses entraves
Affronte mille morts.
Oui ! la mort ! jamais l’esclavage
Pour lui nous ne sommes pas prêts !
Pour échapper à cet outrage,
Allons dans nos sombres forêts.
Là, serrant dans nos bras l’emblème
De notre cher pays
Nous mourrons s’il le faut dans les combats suprêmes,
Pour n’être pas soumis.
L’Anglais nous forgerait des chaînes,
A nous fils du Quercy !
Nous sommes forts comme nos chaînes,
Et toujours verts comme leur gui !

Ecuelle de Capdenac

L’écuelle de Capdenac

“J’ai insisté pour que cet article, soit publié, d’une part à cause du symbolisme chrétien, dont l’écuelle constitue un précieux témoignage, et aussi pour l’éclairage qu’elle apporte sur la présence des Cathares à Capdenac.”  Danielle PORTES Historienne des religions  Paris IV-Sorbonne

C’est au début des années 1990, que fut retrouvée à l’occasion de travaux de réfection des rues de Capdenac le haut, une très jolie écuelle, qui porte en son fond en ornement, un poisson assez naïvement représenté. C’est mon frère Julien et moi-même qui somme à l’origine de cette belle découverte faite dans la rue de la commanderie, proche de notre boulangerie familiale.

Ecuelle de Capdenac

Ecuelle de Capdenac

Nous conservâmes pendant longtemps ce fabuleux vestige à notre domicile, avant d’en faire don à l’Office du Tourisme, que le présente aujourd’hui dans son musée situé au premier étage du donjon de Capdenac.

Ce vestige fascina pendant longtemps toute ma famille, et il est donc logique que je tente de faire connaître le résultat de mes recherches, ainsi que mes conclusions, qui ne sont peut être pas définitives.

Le poisson représenté au fond de cette écuelle nous ramène obligatoirement au symbolisme sacré. En effet, il fut le symbole utilisé par les premiers chrétiens, comme signe de reconnaissance durant la persécution que leur firent subir les Romains.

En grec, le mot poisson se dit IXOYC (ICHTHYS). Disposé verticalement, ce mot formait un acrostiche (mot grec signifiant la première lettre de chaque ligne ou paragraphe). Le nom grec du poisson fut donc utilisé pour désigner les mots suivants : I : Iesous : Jésus  CH : Christos : Christ  TH : Theou : de dieu Y : Yios : le fils  S : Soter : le sauveur

Interprété comme acrostiche, ICHTHYS signifiait donc littéralement : « Jésus Christ, fils de Dieu, notre Sauveur ». Le simple symbole d’un poisson, représentait ainsi un véritable résumé de la foi chrétienne. On le retrouve sur de nombreux monuments funéraires des IV premiers siècles de notre ère, comme dans les catacombes à Rome. Les textes juifs, également annonçaient que le Messie viendrait de la mer sous la forme d’un poisson. La représentation des chrétiens, était donc la suite logique donnée aux écritures saintes.

C’est vers les IV-Vème siècles, que fut délaissé ce symbole. L’Eglise, qui possédait maintenant le pouvoir, préféra prendre comme nouveau symbole la « croix latine » comme signe et symbole de la chrétienté. L’Eglise fraîchement installée mena une lutte sans merci contre les anciennes croyances, la croix représentée la passion du Christ, c’était un objet unique, que le Messie lui-même avait transporté, alors que le poisson se rapportait aux forces naturelles, autorisant de multiples interprétations.

De plus le poisson était utilisé comme symbole dans plusieurs religions antérieures au christianisme, en sanscrit, le dieu de l’amour se nommait « celui qui a le poisson pour symbole ». C’est donc l’Eglise elle-même qui préféra abandonner le symbole qui unifia pendant longtemps les premiers chrétiens, qui transportèrent leurs nouvelles idées au milieu de populations hostiles.

L’écuelle retrouvée à Capdenac date des environs des XII-XIIIème siècles, et à cette époque, un nouveau mouvement vit le jour, et se répandit particulièrement en Occitanie, dont Capdenac faisait partie, dépendant directement du comte de Toulouse. Les membres de ce mouvement, nous les appelons aujourd’hui Cathares. Leur façon de vivre et de pratiquer leur religion se rapprochait des premiers chrétiens, et se détachait de l’Eglise de leur temps, qu’ils disaient corrompus et avide de richesses et d’honneurs. Les Cathares furent persécutés comme les premiers chrétiens, mais eux le furent par d’autres chrétiens.

Ce symbole pourrait tout à fait avoir été remis au goût du jour par les cathares, ce symbole désignant les premiers chrétiens, les chrétiens purs, qui comme les Cathares, avaient abandonné toute possession de richesses matérielles. Les Cathares peuvent tout à fait être associés aux premiers chrétiens, et le symbole du poisson aussi.

René Nelli, répertoria les objets présumés remonter à l’époque Cathare. Ce rigoureux professeur Carcassonnais considéra comme probablement cathares les symboles religieux datés du XI-XII-XIIIème siècles et dont les exemplaires sont trouvés avec une fréquence notable sur les sites cathares.Or déjà deux poissons furent inventoriés, un à Ussat, et un autre gravé sur un galet à Fontvieille dans le Gard. Ce même auteur nous signale que le scribe du rituel Cathare dit de Lyon fait souvent figurer au bas des pages, l’emblème du poisson.

L’écuelle de Capdenac pourrait donc s’avérer comme avoir appartenu à la communauté Cathare, ce qui en ferait une découverte assez exceptionnelle. Il ne faut pas oublier que Simon de Montfort assiégea par deux fois la place de Capdenac durant sa croisade menée contre les hérétiques Cathares, et que Bertrand de la Vacalerie, qui ne fut rien d’autre que l’ingénieur en machine de guerre qui apporta son aide aux Cathares de Montségur, venait du lieu dit « la Vacalerie » de .Capdenac. A suivre…

Mathieu MARTY

Le moulin de Saint Géry ou de la Guilloune

L’auteur, Henri Renault, habitant du hameau de Pasturat nous présente les lieux  appelés “Guilloune”, qui en bordure de la rivière Lot, hébergeaient un moulin qui, le modernisme et la paix retrouvée après le Second conflit mondial, a cessé ses activités et laissé la place à une usine hydroélectrique. Hélas aujourd’hui, il n’y a plus âme qui vive pour tenter de nous faire ressentir les activités auxquelles ils ont donné leur temps et leur peine.

A partir d’une documentation fragmentée, l’auteur apporte seulement quelques commentaires personnels suggérés par la connaissance d’une histoire plus large du pays ou bien plus proche de l’environnement immédiat et de ses habitants.

Il laisse à chacun le soin de construire, en poète, en amoureux de son coin de terre, l’histoire la plus proche possible de la vérité mais un tant soit peu idéalisée.

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LE LOT, les 340 communes

Réunies dans un seul volume, de la plus petite à la plus grande, toutes les communes du département du Lot, avec au minimum une illustration (souvent une carte postale ancienne). Sur chacune des commu-nes : nom des habitants, noms anciens, populations à différentes époques, superficie, altitudes (minimales et maximales), quelques faits historiques, monuments anciens et actuels, église, châteaux, manoirs, approche du petit patrimoine, chapelles, lavoirs, pigeonniers, croix an-ciennes, curiosités diverses, principaux personnages nés ou décédés dans la commune, description des armoiries, artisanat et industrie, sites touristiques, manifestations…

IL ETAIT UNE FOIS LOUPCHAT… ET MARTEL EN QUERCY

Loupchat, un joli nom pour ce petit village caché dans ses champs et ses bois à quelques kilomètres de Martel, la “ville aux septs tours ” qui attire davantage les regards.

Discret, fier de son église romane modeste, mais harmonieuse, de ses bâtisses traditionnelles, souvent très belles, de ses vieux puits et de ses croix, que vous chercherez en vain sur une carte postale, il retrouve vie grâce à la plume de l ‘un de ses enfants, observateur et chroniqueur avisé.

Camille Carlux évoque bien sûr Martel, coeur de ce petit monde rural, ses fêtes, ses foires, son marché aux truffes. Mais il nous fait revivre la campagne, les gestes de tous les jours, ceux d ‘une existence souvent très rude mais remplie de joies simples, et conte, non sans malice, la vie de nos grands parents. N ‘hésitez pas à partir, avec lui, dans cette découverte.

Jean Claude Requier, maire et conseiller général, remarquera et saluera la présence des habitants de Loupchat, qui ont participé à la réalisation de l ‘ouvrage, en fournissant des informations, témoignages précis, documents et photos.

Jeannette Penaud Requier, présidente de l ‘association, remercia également tous ceux qui ont, par leurs informations, confirmé les notes extraordinaires de Camille Carlux, agriculteur, et qui a raconté sa vie sur des cahiers d ‘écoliers, avec « une précision étonnante ». Un salut particulier était adressé aux « vieilles » familles de Loupchat (dix-neuf familles, quarante personnes) qui ont largement participé à l ‘élaboration de ce livre, en vente à la maison de la presse et à l ‘office de tourisme.

ABECEDAIRES A QUATRE MAINS

Comment amener les fans de point de croix vers la broderie traditionnelle, et inversement ?
Parce que malheureusement les brodeuses se cantonnent à une seule spécialité, nous avons décidé de leur montrer que le point de croix et la broderie traditionnelle sont deux techniques très proches, qui ont chacune leur charme et sont aussi faciles l’une que l’autre.
Ces deux créatrices ont ainsi décliné trois exercices de style :
• à partir d’un même thème, l’une a proposé une grille point de croix et l’autre un schéma de broderie traditionnelle
• à partir d’un même dessin, l’une l’a brodé en point de croix et l’autre l’a brodé en broderie
traditionnelle
• sur une même toile, elles ont ensemble mélangé des éléments au point de croix et des motifs en broderie traditionnelle.

Les auteurs
Agnés Delage-Calvet est une Cadurcienne, passionnée de broderie traditionnelle. Passé empiétant, passé plat, point de nœud et point de lancé n’ont aucun secret pour elle.
Marie-Anne Réthoret-Mélin est une passionnée de point de croix, elle sait tout dessiner, tout
broder, avec charme, délicatesse et fantaisie.

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